En Côte d’Ivoire, la médecine traditionnelle toque à la porte de l’hôpital

Les autorités travaillent à intégrer certaines pratiques ancestrales, omniprésentes dans le pays, au système de santé traditionnel.

 Le Monde – A la croisée du street art, de la publicité et de la médecine, ils sont partout à Abidjan, postés aux carrefours et le long des axes embouteillés : dessins de ventres ballonnés, de pieds congestionnés ou de testicules gonflés, accompagnés d’un numéro de téléphone et de la promesse d’une guérison rapide. Dans les bus, des bonimenteurs vantent leurs remèdes entre deux escales, avec la complicité du chauffeur. « Elixir contre le cancer ! », « Finissez-en avec les hémorroïdes ! », « Infusion contre la faiblesse sexuelle ! » La médecine traditionnelle forme en Côte d’Ivoire une industrie juteuse, où cohabitent tradipraticiens formés et charlatans jamais avares de remèdes miracles. Un vaste capharnaüm auquel les autorités ont entrepris de mettre de l’ordre, sanctionnant les dérives tout en intégrant certains savoirs ancestraux au système de santé moderne.

Une gageure, puisque le programme national de promotion de la médecine traditionnelle (PNPMT), créé en 2001, recense quelque 12 000 tradipraticiens, tandis que de nombreux autres exercent sous les radars. Lors des Journées africaines de la médecine traditionnelle, célébrées chaque 30 septembre, l’institution distingue les pratiques jugées vertueuses et alerte sur les abus, non sans se heurter à la bonne foi de certains acteurs.

« Non, ce n’est pas testé, mais ça soigne !, assure ainsi une commerçante du marché d’Adjamé qui jure de guérir n’importe quel problème respiratoire avec ses sirops. J’ai reçu une vieille femme de 75 ans qui avait fait de l’asthme toute sa vie. Quand elle a pris mon médicament, elle a jeté sa Ventoline ! » Cette institutrice à la retraite ne dispose d’aucune formation médicale, reconnaît-elle, mais s’est improvisée tradipraticienne « à force de soigner les enfants avec des plantes ».

Plus prudent, Mamadou Ouattara, président de l’Organisation nationale des praticiens de médecine traditionnelle, rappelle que certaines pathologies, comme la drépanocytose, ne peuvent être guéries. « Mais nos phytoremèdes peuvent réduire l’anémie et soulager les douleurs », précise-t-il.

Des cliniques « tradimodernes »

Depuis 2015, la loi impose que les médicaments traditionnels soient homologués par l’Autorité ivoirienne de régulation pharmaceutique. En pratique, peu de praticiens disposent des moyens nécessaires pour financer les analyses requises : seuls 16 produits sont aujourd’hui autorisés. Une rigueur indispensable, insiste Ehoulé Kroa, directeur du PNPMT, qui rappelle l’obligation de respecter les normes d’hygiène, d’étiquetage et de fabrication. Le code d’éthique et de déontologie, fixé par décret le 27 janvier 2016, interdit également toute forme de publicité. « La santé n’est pas un bien commercial », martèle le docteur Kroa.

En 2013, une unité pilote de médecine traditionnelle avait été mise en place au CHU de Treichville, mais fermée en 2018 par les autorités sanitaires, qui lui reprochaient des publicités abusives et « un manque de coopération » avec l’hôpital. Huit ans plus tard, Ehoulé Kroa juge le système de santé ivoirien « mûr » pour une reprise du programme. « Les outils et les mentalités ont évolué, affirme-t-il. La période est favorable pour relancer cette collaboration. » Une nouvelle unité de médecine traditionnelle devrait être mise en place au même CHU dans le courant de l’année 2026.

« Tout le monde souhaite cette collaboration, souligne l’anthropologue Véronique Duchesne, enseignante-chercheuse à l’université Paris Cité. Les praticiens de médecine traditionnelle ne se voient pas comme des concurrents de la médecine conventionnelle. La première a été transmise de génération en génération, par voie orale, la seconde a été apprise sur les bancs de la faculté, en français. Les deux sont totalement différentes, mais complémentaires. » Des cliniques hybrides dites « tradimodernes » ont ainsi fait leur apparition en ville ces dernières années. Certains centres peuvent poser, par exemple, un diagnostic biomédical ou effectuer un examen radiologique, puis administrer un traitement à base de plantes.

Interdiction de soins pour certaines maladies

En milieu rural, la faiblesse des infrastructures de santé et le coût des soins modernes renforcent le recours à la médecine traditionnelle, souligne une étude de la Banque mondiale publiée en 2024. Les tradipraticiens se sont donc avérés particulièrement utiles aux autorités sanitaires en tant que relais communautaires. « Comme c’est vers eux que se tournent en premier lieu les malades, ce sont souvent eux qui nous notifient les cas de VIH et de paludisme », salue Sansan Kambou, chargé de programme à Alliance Côte d’Ivoire, une ONG partenaire du PNPMT et financée par le Fonds mondial.

Aussi le PNPMT a-t-il entrepris de réunir les tradipraticiens dans une faîtière d’associations, réparties dans les 113 districts sanitaires du pays, où ils sont formés au cadre réglementaire de leur discipline et aux rudiments de la médecine conventionnelle. « En cas de suspicion de maladies endémiques à déclaration obligatoire, tuberculose, VIH et paludisme, les tradipraticiens n’ont pas le droit de soigner les patients, explique M. Kambou, mais doivent les référer directement à des centres de santé. » Leur code de déontologie les jugeant « responsable[s] des dommages causés au malade par suite de négligence ou d’incompétence dans l’exercice de [leur] art », les tradipraticiens qui outrepassent leur domaine de compétence s’exposent à des poursuites judiciaires.

Source : Le Monde

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