– La France, où depuis près d’une semaine les températures concurrencent les normales africaines, regardera-t-elle vers le sud pour façonner une véritable politique d’adaptation ? Dans les zones semi-arides du Sahel, habituées aux longs épisodes de sécheresse, prendre conscience qu’il allait falloir affronter des situations encore plus extrêmes a pris du temps. Mais quand le mercure a oscillé entre 40 °C et 50 °C en 2024, au cours de la saison la plus chaude – de mars à mai –, battant les records enregistrés sur le continent, cette nouvelle réalité s’est imposée.
« Avec des pics supérieurs à 45 °C à Ouagadougou, la situation nous a échappé. Les centres de santé ont été pris d’assaut, les décès de personnes âgées se sont multipliés, et les morgues ont rapidement été saturées », se souvient Boureima Kombelemsigri, responsable de la section santé et climat de la Croix-Rouge burkinabée.
Le Burkina Faso s’est depuis doté d’un système d’alerte et d’un plan de prévention des vagues de chaleur baptisé « Hydrate-toi et reste en vie ». Géré par le ministère de la santé, l’Agence nationale de la météorologie et la Croix-Rouge, il peut être mis en œuvre dans la capitale et dans les villes les plus exposées, comme Kaya ou Dori, plus au nord, après que le seuil de déclenchement, fixé à 42,4 °C pendant au moins trois jours consécutifs, a été franchi.
« Des campagnes d’information sont diffusées sur les radios locales, et nous missionnons sur le terrain plusieurs centaines de personnes pour faire des visites à domicile auprès des personnes identifiées comme les plus à risque. Les leaders religieux et les associations sont mobilisés pour relayer les consignes : éviter de rester dans les maisons où les températures peuvent être encore plus insupportables, éviter les travaux intenses, se mettre à l’ombre, porter des vêtements adaptés… De l’eau est distribuée dans les quartiers les plus défavorisés », énumère Boureima Kombelemsigri.
Forêts urbaines
En février, le Sénégal a lancé un plan de lutte contre les effets sanitaires des températures extrêmes. Les dispositifs qui existaient déjà pour les régions du Nord et de l’Est ont été étendus à tout le pays, qui subit, comme l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest, une intensification des vagues de chaleur. Les effets de ces épisodes caniculaires sont d’autant plus marqués qu’ils surviennent dans un contexte d’urbanisation rapide. A l’horizon 2050, le nombre de citadins en Afrique devrait doubler, passant de 700 millions à 1,4 milliard d’habitants, d’après un rapport publié par l’Organisation de coopération et de développement économiques en mars 2025. Beaucoup ne trouveront à se loger que dans un habitat dit « informel », échappant à toute forme de planification.
Des initiatives à moindre coût sont expérimentées pour faire baisser le niveau du mercure à l’intérieur des maisons. L’initiative Heat Adaptation Benefits for Vulnerable Groups in Africa (« avantages de l’adaptation à la chaleur pour les groupes vulnérables en Afrique »), pilotée par l’université du Cap, en Afrique du Sud, met en œuvre, depuis 2023, un programme consistant à recouvrir le toit des maisons de peinture réfléchissant les rayons du soleil. Le projet pilote concerne actuellement 240 maisons dans un des townships du Cap et dans trois localités rurales d’Afrique du Sud et du Ghana, où la moyenne des températures en été dépasse les 35 °C.
Pour lutter contre les îlots de chaleur, certaines municipalités réintroduisent des forêts urbaines, comme Freetown ou Accra, qui s’est fixé pour objectif de consacrer 10 % de sa superficie à des zones naturelles. Les toits végétalisés se multiplient dans les villes comme Johannesburg ou Nairobi. Ils coïncident parfois avec des projets d’agriculture urbaine dont l’objectif est d’améliorer la sécurité alimentaire des familles les plus démunies. Chercheur à l’université du Cap-Occidental, Mark Volmink suggère par exemple de transformer les toits des 3,5 millions de maisons distribuées à travers l’Afrique du Sud à la fin du régime de l’apartheid en lopins cultivés, faisant de la lutte contre le changement climatique et la pauvreté une cause commune.
Avec l’appui du Centre mondial pour l’adaptation, la ville de Djibouti, qui enregistre en moyenne plus de soixante-six jours avec des températures supérieures à 35 °C chaque année, vient de réaliser un exercice de cartographie des espaces qu’elle pourrait végétaliser (axes routiers, cimetières) ou réhabiliter (parcs grignotés par la pression urbaine, etc.). « Cela suppose d’avoir des réserves foncières ou de geler des projets de construction pour réintroduire la nature en ville. Ce n’est pas toujours facile, mais cela l’est souvent davantage que d’imaginer imposer des normes de matériaux ou de construction dans des quartiers dominés par de l’habitat informel », explique Cédric Malaval, l’un des experts du centre, dont le siège est à Rotterdam (Pays-Bas).
Dégradation des routes
La prise en compte des températures extrêmes est aussi devenue incontournable dans la conception des projets d’infrastructures. Soit parce qu’elles mettent en péril la vie des travailleurs, soit parce qu’elles compromettent la pérennité des investissements eux-mêmes. En Mauritanie, la chaleur constitue ainsi le principal risque climatique pour la rénovation de la ligne de transport de minerai de fer qui relie, sur plus de 700 kilomètres, la ville minière de Zouérat au port de Nouadhibou. Environ 6 800 travailleurs y font face à des températures dépassant les 40 °C.
Le Centre mondial pour l’adaptation, qui accompagne la Société nationale industrielle et minière de Mauritanie, a recommandé que de l’eau potable soit disponible à moins de 250 mètres de toutes les zones de travail, et que des pauses de trente minutes soient accordées après trente minutes de travail dès que la température dépasse les 31 °C. L’organisation a aussi demandé qu’un protocole d’urgence soit activé dès que l’indice humidex – qui intègre les effets cumulés de la chaleur et de l’humidité – dépasse 50, soit le seuil qui rapproche du coup de chaleur.
« Nous devons nous assurer que ces projets soient élaborés en intégrant les données climatiques futures pour permettre aux employés de travailler, mais aussi parce que cela peut avoir un coût économique important pour les Etats », poursuit Cédric Malaval, en citant, comme autre exemple, le programme de rénovation de 700 kilomètres de réseau autoroutier au Maroc actuellement à l’étude.
Les températures extrêmes sont l’un des principaux facteurs de dégradation du réseau. Au-delà de 59 °C en surface d’asphalte, les revêtements subissent une détérioration sévère nécessitant des travaux d’urgence, tandis que les températures ambiantes dépassant 40 °C réduisent la durée de vie des chaussées et des équipements électroniques (capteurs, caméras, panneaux à messages variables). Pour les travailleurs, les vagues de chaleur contraignent également les fenêtres d’intervention de maintenance pour des raisons de sécurité.
Le financement de l’adaptation au dérèglement climatique, qui, outre les milliers de vies chaque année, coûte plusieurs points de produit intérieur brut aux économies, est une des principales revendications des pays africains à l’égard des pays industrialisés qui en sont responsables. A côté des conséquences liées aux inondations, aux sécheresses, aux cyclones, les vagues de chaleur, qualifiées souvent de « tueuses silencieuses », font désormais partie des priorités.
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