– Entretien – Durant plusieurs échanges menés entre 2024 et 2026 avec « Le Monde », le philosophe, ancien résistant, analyse les soubresauts du monde contemporain, de la régression autoritaire en Occident aux conflits identitaires au Moyen-Orient, en passant par les nouvelles technologies ou l’écologie, dramatiquement passée au second plan.
Né en 1921, Edgar Morin est un ancien résistant, un anthropologue de la mort et un sociologue du temps présent, un intellectuel prophétique et engagé dans la cité. Analyste des nouveaux paradigmes scientifiques qui l’ont conduit à forger, dans les six tomes de La Méthode (Seuil, 1977-2004), sa pensée de la « complexité », et soucieux de saisir les ressorts des dynamiques historiques, comme dernièrement dans Y a-t-il des leçons de l’histoire ? (Denoël, 2025), le philosophe centenaire revient sur la situation française et mondiale.
Comment analysez-vous le climat politique du moment ?
Un grand courant de régression néoautoritaire se répand dans le monde. Sa forme accomplie est le néototalitarisme chinois, qui s’appuie non seulement sur la police mais également sur l’informatique − reconnaissance faciale, contrôle des mails et des échanges téléphoniques, etc. −, afin d’asseoir son pouvoir. En Russie, la dictature poutinienne s’est aggravée avec la guerre menée en Ukraine. La Hongrie subit un régime néoautoritaire. L’Italie est dirigée par un gouvernement dont certains membres sont nostalgiques du fascisme − on observe partout dans le monde des résurgences fascistes, mais le fascisme en tant que parti unique totalitaire n’a pas ressuscité en tant que tel. Donald Trump a fait triompher une Amérique réactionnaire. Et je pourrais évoquer de nombreux pays asiatiques et latino-américains. Il sera peut-être bientôt minuit dans le siècle.
La France est-elle également menacée ?
Oui, parce que le national-populisme favorise l’une des deux France, celle qui fut longtemps monarchique, aristocratique et religieuse, une France pétainiste pendant la guerre, face à la France républicaine, laïque et sociale. On ne peut y résister que par la lucidité et l’esprit critique.
Pourtant, n’est-ce pas parfois au nom des valeurs républicaines qu’une France conservatrice mène ses combats idéologiques aujourd’hui, notamment autour de la laïcité ?
La laïcité est tolérance, et non interdiction. L’un des grands problèmes est celui de l’identité française : les antihumanistes ou réactionnaires la voient monolithique dans son unité. Or, cette unité comporte la diversité des cultures, qui est une richesse pour la France. Il y a certes des difficultés d’intégration car la France n’a pas été en mesure de réussir une politique inclusive de l’immigration. Nous payons aujourd’hui cet échec.
Que faire, alors que la situation politique s’aggrave, notamment avec la possible victoire du Rassemblement national en 2027 ?
Les humanistes devraient se relier les uns aux autres et se rassembler. Dominique de Villepin a d’ailleurs lancé son mouvement, La France humaniste. En cette période troublée, il conviendrait d’élargir et d’amplifier cette initiative, afin de nouer des alliances qui pourraient aller de Dominique de Villepin à François Ruffin et bien d’autres. Mais je crois qu’il faut, au préalable, redéfinir ce que j’appelle un humanisme régénéré conscient de l’identité d’origine et de la communauté de destin de tous les humains.
Le Moyen-Orient est plongé dans une guerre sans précédent depuis les attaques d’Israël et des Etats-Unis contre l’Iran, suivies du conflit au Liban. Comment penser cette nouvelle déflagration dont les répercussions sont désormais mondiales ?
Le régime ignoble des mollahs subit les frappes ignobles de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou. Mais c’est le peuple iranien qui subit martyre après martyre. Tout le Moyen-Orient est en train de passer sous la coupe israélo-américaine, notamment parce que le pro-israélisme est un fondement du trumpisme. Un processus catastrophique est en cours, même si Trump et Nétanyahou ne sont pas éternels. Il n’y a actuellement aucune chance de salut. Nous ne pouvons que témoigner dans l’impuissance. Le seul espoir est dans l’improbable. Résistons.
Le régime iranien, avec son programme nucléaire, n’est-il pas une menace existentielle pour Israël ?
L’Iran et Israël sont l’un pour l’autre une menace.
Vous n’avez cessé d’écrire sur le Proche-Orient. Comment le paradigme de la « complexité » que vous avez forgé permet-il d’analyser le conflit israélo-palestinien aujourd’hui ?
En contextualisant au préalable. En considérant les siècles de persécution religieuse ou raciale subie par les juifs. En considérant que si puissant que soit Israël il se trouve dans un environnement potentiellement hostile, que sa sécurité n’est pas assurée dans le futur et qu’il cherche cette sécurité dans la puissance militaire et l’extension territoriale. En considérant la disparition de la gauche israélienne et la domination politique des réactionnaires laïques et religieux qui ne peuvent concevoir ce qu’avait conçu Yitzhak Rabin : l’existence de deux Etats.
En considérant la tragédie des Arabes palestiniens en partie chassés de leurs terres et réfugiés dans les camps, et la poursuite de la colonisation israélienne de la Cisjordanie tendant, au-delà de l’asservissement, à l’élimination. En considérant que le massacre de 1 221 Israéliens par le Hamas le 7 octobre 2023 [selon un bilan établi par l’Agence France-Presse à partir de chiffres officiels], puis le carnage estimé à plus de 70 000 Gazaouis [d’après le ministère de la santé de l’enclave] sous les assauts de l’armée israélienne ont aggravé la situation.
En considérant le contexte géopolitique où Israël est devenu l’avant-garde et le bastion avancé de l’Occident dans un monde arabe où les populations lui sont hostiles et où les incidents militaires risquent, à chaque fois, de dégénérer en guerre. En pensant que le droit à l’existence d’Israël et le droit de naissance d’une nation palestinienne s’imposent l’un et l’autre éthiquement et politiquement. Tous ces points constituent des présupposés ou préliminaires que j’ai tenté de déployer dans Le Monde moderne et la condition juive [Seuil, 2006].
Comme le philosophe Martin Buber (1878-1965), vous auriez préféré « une nation commune aux Juifs et aux Arabes » plutôt que cette guerre sans fin qui oppose Israéliens et Palestiniens. Qu’est-il permis d’espérer, aujourd’hui ?
J’espère l’inattendu.
« Je considère que je fais plus honneur à l’identité juive par mon œuvre universaliste que ceux qui injurient ou calomnient au nom d’une identité close et exclusive », écriviez-vous dans « Leçons d’un siècle de vie » (Denoël, 2021). Faites-vous le même constat aujourd’hui ?
Je me définis selon une unité plurielle. Je suis d’ascendance juive séfarade, j’ai rendu hommage à mon père et à mes ascendants séfarades dans Vidal et les siens [Seuil, 1989]. J’ai gardé mon nom de naissance − Nahoum − sur mes papiers d’identité. J’ai pris un pseudonyme en entrant dans la Résistance − Morin − et je l’ai gardé pour mes activités publiques. La honte de soi ne me concerne pas. Je porte en moi une identité méditerranéenne, italienne et espagnole de plusieurs siècles.
Je suis d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza, humanisme qu’a entretenu ma culture française faite de la fréquentation des œuvres de Voltaire, de Denis Diderot ou de Victor Hugo. J’ajoute pour me situer que je fais partie des juifs humanistes hostiles à toutes persécutions, tous mépris, tous rejets.
Vous n’avez cessé d’analyser les mouvements de la jeunesse, des yéyés aux générations désorientées par les crises écologiques et géopolitiques. Comment percevez-vous cette jeunesse qui témoigne de sa solidarité avec la population palestinienne ?
Je n’ai plus la possibilité de faire des investigations comme je les faisais dans le passé. Je suis frappé et ému par la compassion d’une partie de la jeunesse en Europe comme aux Etats-Unis au sort tragique d’un peuple en voie de destruction, celui des Palestiniens, en partie chassés de leur terre et en partie colonisés, comme en Cisjordanie. Les Palestiniens risquent d’être chassés de Cisjordanie par l’Etat d’Israël et diasporés comme le furent les juifs dans l’Empire romain.
A la suite d’une tribune parue dans « Le Monde » en 2002, évoquant un « cancer israélo-palestinien en cours de métastases dans le monde », deux associations vous ont poursuivi pour « diffamation à caractère racial » et « apologie du terrorisme ». Considérez-vous qu’il reste difficile de parler du sort fait aux Palestiniens, notamment lorsqu’on est juif ?
Il arrive d’être très critiqué lorsque l’on critique la politique répressive d’Israël envers les Palestiniens. Pour certains inconditionnels de tout acte du gouvernement israélien, il y a trahison si l’on est juif. Je n’ai pourtant jamais contesté l’existence d’Israël. Dans mon cas, je souhaite m’inscrire dans la lignée des juifs humanistes, de Baruch Spinoza à Hannah Arendt, mais aussi dans le sillage d’intellectuels israéliens tels que l’historien Shlomo Sand et bien d’autres, dont les rédacteurs du quotidien Haaretz. Cela dit, il y a distinction − mais il y a parfois aussi contamination − entre antisémitisme, antijudaïsme et anti-israélisme : j’ai traité de cela en 2004 dans un article pour Le Monde qui, je crois, reste d’actualité.
Comment appréhendez-vous le regain d’antisémitisme qui gagne la planète ?
La domination israélienne sur les Palestiniens a suscité un antijudaïsme dans le monde arabo-musulman qui fut, dans le passé, accueillant pour les juifs, comme l’Empire ottoman. Elle a suscité un nouvel antisémitisme identifiant tout juif à un Israël oppresseur, ne voyant que l’attachement inconditionnel des institutions juives officielles de la diaspora à Israël. L’ancien antisémitisme s’est ainsi quelque peu ranimé. Mais n’oublions pas l’anti-islam, non moins ravageur.
« Tous les arts ont produit leurs merveilles. Seule la politique n’a produit que des monstres », écrivait Saint-Just, que vous aimez à citer. Pourquoi soutenez-vous que la politique est ce qu’il y a de plus sous-développé dans notre société ?
Il n’y a plus de culture politique fondée sur de grandes pensées comme celles de Marx ou de Tocqueville. Beaucoup de personnalités politiques actuelles manquent de culture historique. Et dans le vide de pensée propre, la politique est réduite à l’économie, et même à la seule économie néolibérale. Mais ce n’est pas seulement la politique qui est sous-développée dans notre société, c’est la pensée, c’est l’équité.
Vous êtes un sociologue du temps présent. Quelle est votre définition de la sociologie ?
La sociologie doit avoir une définition de la société comme entité auto-éco-organisatrice complexe. Sur cette base, on peut pratiquer une recherche de sociologie ouverte. Par ailleurs, chaque étude concrète de terrain nécessite une méthodologie propre, avec une implication du chercheur dans sa recherche. Ce que j’ai fait en Bretagne dans mon étude sur la commune de Plozévet, entre 1966 et 1968, comme dans celle sur la rumeur d’Orléans, en 1969, ou au moment de Mai 68. Comprendre le temps présent nécessite une approche pluridisciplinaire, et pas seulement sociologique.
« La vida es duda/ Y la fe sin la duda es solo muerte », « La vie est doute/ Et la foi sans le doute n’est que mort », dites-vous avec le poète espagnol Miguel de Unamuno (1864-1936). Vous faites l’éloge du doute et de l’incertitude. Pour quelles raisons ?
La pensée complexe reconnaît qu’elle ne peut être complète, et reconnaît donc l’inéluctabilité des incertitudes. Pour le doute, je suis un héritier de Montaigne. Mais j’ai aussi en moi une foi dans les possibilités humaines. Chez moi, foi et doute dialoguent sans discontinuer.
De quoi doutez-vous ? Et en quoi avez-vous foi ?
Je doute de toute assertion tant que je n’ai pas la preuve de sa véracité. Je doute de l’humanité tout en croyant en elle. J’ai foi dans l’amour et dans la fraternité.
N’est-ce pas l’amour qui constitue le trait le plus saillant de votre « Méthode », que vous avez rédigée entre 1977 et 2004 ?
La méthode part du constat que concorde et discorde sont père et mère de toutes choses, que dans le monde physique comme dans la vie et l’histoire humaine, il y a conflit entre les forces d’union et celles de destruction, entre Eros et Thanatos. Je prends parti pour Eros, c’est-à-dire l’amour. Cela dit, La Méthode est d’abord un chant d’amour à la connaissance et à la « reliance ». L’amour est le comble de la reliance, l’union complexe d’êtres à la fois semblables et différents.
En quoi le paradigme de la complexité, qui relie ordre et désordre, création et destruction, demeure-t-il opérant pour comprendre le présent ?
Alors que le paradigme régnant impose de séparer et simplifier, la relation ordre-désordre, destruction-création est un constat quand on considère le mode physique, biologique, humain. Elle oblige d’abandonner l’idée d’ordre-roi du déterminisme des sciences classiques et celle du hasard-roi qui s’est imposée en biologie. Les concepts les plus opérants dépendent de l’objet qu’on étudie.
Dans quelle mesure l’avancée des sciences contemporaines invalide-t-elle ou confirme-t-elle vos intuitions ?
La découverte du boson de Higgs comme la théorie des cordes confirme la complexité de l’Univers. L’intelligence artificielle est l’ultime création humaine jusqu’à présent qui confirme que nous pouvons être instrumentalisés par nos instruments. Cela a été l’une de mes questions essentielles : l’homme peut être manipulé par ses instruments de manipulation.
Dans quel registre l’homme peut-il être aujourd’hui manipulé par ses propres instruments de connaissance ?
Les outils faits pour manipuler les choses ou domestiquer la nature sont devenus aussi des armes pour tuer des humains et ravager la nature, ont créé la menace écologique sur la biosphère et l’humanité, tout comme la machine libératrice d’énergies humaines a permis aussi l’asservissement des ouvriers voués à des tâches monotones ou épuisantes.
Quant aux idées, aux mythes, aux dieux, ils sont les produits de l’esprit humain, mais prennent alors une réalité et une force qui peuvent asservir ce même esprit. Nous obéissons aveuglément aux dieux et aux idéologies, comme s’il s’agissait d’entités supérieures et extérieures à nous. J’appelle « noologie » l’étude de cette sphère des idées et mythes issus de l’esprit humain, mais qui en deviennent paradoxalement les maîtres et les souverains.

De même, nous sommes dépendants des instruments si utiles que sont l’automobile, l’ordinateur ou le smartphone, qui dépendent initialement de nous, nous en devenons addicts. Nous subissons embouteillages automobiles et embouteillages d’informations. Les moyens techniques sont ambivalents, tandis que les moyens de connaissance sont faillibles et risquent de nous conduire vers l’erreur ou l’illusion.
Pourquoi écrivez-vous, dans « La Méthode de La Méthode » (Actes Sud, 2024), que le « concept de science s’est brisé » ? Et comment avez-vous pris conscience qu’il fallait mesurer la rationalité de la folie, et le rôle majeur de la déraison dans la connaissance ?
Ma formule brutale s’éclaire dans le contexte de ma démonstration : je montre que s’il y a continuité, il y a aussi rupture entre la science classique et le meilleur de la science contemporaine. Comme tant d’autres, j’ai soutenu que la science classique fondée sur le seul déterminisme et la clôture disciplinaire est dépassée, et je pense qu’une science ouverte aux complexités et aux travaux transdisciplinaires est en développement, notamment à la suite d’Ilya Prigogine et d’Isabelle Stengers, qui, dans La Nouvelle Alliance [Gallimard, 1979], démontrent les interactions entre science et culture. Tous les problèmes globaux appellent la mobilisation de connaissances issues de multiples disciplines.
Comment percevez-vous l’évolution des rapports de genre depuis la révolution #MeToo ?
La relation masculin-féminin est biologiquement de sexe et culturellement de genre. La soumission du genre féminin au masculin était un héritage issu de la biologie. La révolution féministe qui, à mes yeux, est la plus importante de notre époque, a commencé avec les suffragettes anglaises, s’est amplifiée et est arrivée au mouvement #MeToo, c’est-à-dire à l’affirmation d’une émancipation sexuelle. On devrait arriver au stade où la femme est reconnue à la fois égale et différente de l’homme.
Que pensez-vous de la question trans ?
Je suis pour tout ce qui est « trans », c’est-à-dire ce qui relie. Mais si vous parlez précisément de la question du transgenre ou du transsexuel, je rappelle qu’il y a dans le masculin une part féminine atrophiée, y compris physiquement (seins), et dans le féminin une part masculine atrophiée, y compris physiquement (clitoris). Quand la part atrophiée se réveille, il y a désir de changer de sexe ou de porter pleinement les deux sexes en soi.
La question écologique semble avoir été éclipsée. Pour quelles raisons ?
Les guerres en cours, l’industrie des armements, la puissance des gros céréaliers de la FNSEA, le problème du pouvoir d’achat des populations, c’est tout cela qui occulte le problème écologique et inhibe les prises de conscience.
En 1972, vous avez écrit « L’An I de l’ère écologique ». Dans quelle ère sommes-nous entrés à présent ?
Je croyais alors au développement irrésistible de l’écologie. Nous sommes dans l’anthropocène, qui signifie que ce sont les activités humaines qui déterminent le sort de la planète.
Quelles sont les nouvelles humanités dont nous avons besoin ?
La culture scientifique est aveugle à la subjectivité, la culture humaniste ignore les acquis scientifiques qui éclairent la situation de l’homme dans la vie et dans le monde. Il faut relier les deux cultures dans les nouvelles humanités.
Que pensez-vous du « droit à mourir dans la dignité » et de la loi sur la fin de vie ?
Une personne qui souffre excessivement, qui est atteinte d’une maladie incurable, qui ne veut pas que sa vieillesse soit à la charge d’autrui a le droit de décider de sa propre mort.
L’entrée de Missak Manouchian et de son épouse Mélinée au Panthéon vous a-t-elle ému ?
D’autant plus qu’elle a réveillé en moi des souvenirs de l’époque de la Résistance ! Je me souviens d’avoir vu avec dégoût l’affiche rouge [affiche de propagande reproduisant, en 1944, les photos de résistants d’origine étrangère, en les assimilant à une « armée du crime »]. Je me souviens aussi de l’héroïsme de la MOI [Main-d’œuvre immigrée], qui, bien que communiste, commença à résister dès les débuts de l’occupation, alors que le Parti communiste n’entra en résistance qu’après l’attaque nazie contre l’URSS [le 22 juin 1941].
Quels souvenirs gardez-vous du 6 juin 1944 ?
Le matin du 6 juin, animation joyeuse dans le café où j’allais le matin : ils ont débarqué. Bonheur ! Puis angoisse toute la journée que le Débarquement ait été repoussé par les forces allemandes, jusqu’à ce qu’on apprenne par la radio anglaise la première percée.
Un sentiment de désespoir semble gagner une partie des contemporains, notamment en raison de la prégnance des guerres, de la catastrophe écologique en cours et de la crise de l’avenir. Partagez-vous ce constat et quelle en est la nature ?
Nous vivons un ensemble de crises historiques interconnectées. Malgré leurs délimitations géographiques, les guerres sont déjà internationalisées et risquent de se généraliser. De fait, l’avenir est incertain et les probabilités sont inquiétantes. Mais il est déjà arrivé dans l’histoire − et je l’ai vécu en décembre 1941 avec l’offensive libératrice de Moscou, l’entrée en guerre des Etats-Unis après Pearl Harbour, suivie, en 1942, de la bataille de Stalingrad et pendant mes années dans la Résistance − que l’improbable advienne.
L’espoir n’a pas bonne presse chez les philosophes. Pourquoi considérez-vous qu’il y a, malgré tout, des vertus à l’espoir et au maintien de ce « principe espérance » formulé dans les années 1950 par le philosophe Ernst Bloch ?
L’espoir peut survenir quand tout semble désespéré. Dans sa superbe pièce de théâtre La Tragédie de l’homme [1861], le Hongrois Imre Madach nous montre une terre du futur complètement glacée. Soudain, la femme du couple accouche, un enfant naît, les parents sourient, l’espoir revient. « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer », ainsi que le disait le prince Guillaume d’Orange. L’important est la lucidité et la vigilance. Tant que l’irrémédiable n’est pas certain, l’espoir est possible et encourage l’action.
Quels sont les signaux, les faits et gestes, les initiatives et les alternatives, ou les utopies que vous observez aujourd’hui et qui sont porteurs d’espoir ?
Tout ce qui comporte de la solidarité.
Vous avez 104 ans. Comment vieillir sans être vieux dans sa tête ?
Lorsque l’amour et la curiosité demeurent présents.
Que diriez-vous à des enfants qui découvriraient cet entretien dans vingt ans ?
Résistez. Allez dans le sens de vos aspirations, mais évitez les illusions !
« Les faits sont têtus », disait Lénine. Edgar Morin estime que les idées le sont davantage. C’est pourquoi, dans Y a-t-il des leçons de l’histoire ? (Denoël, 2025), l’ancien « communiste de guerre » et résistant, devenu philosophe de la « Terre-Patrie », passe la continuité historique au tamis de la complexité, dans une série de leçons brèves et éprouvées. Premier enseignement : le résultat d’une action peut être contraire à l’intention qui l’a provoquée : destinée au départ à engager une réforme financière, la convocation des Etats généraux, en 1789, par Louis XVI, provoqua la Révolution française. Seconde leçon : « Au lieu de dominer l’histoire depuis un trône supratemporel », l’historien doit être lui-même être contextualisé − le communiste Albert Mathiez « exaltait » Robespierre et le Comité de salut public, le libéral François Furet « récusa » l’histoire jacobine, rappelle-t-il.
La partie sur les mythes et les religions monothéistes est sans doute la plus étoffée de ce texte bref. Si le sociologue n’élude pas la part de violence dans l’« histoire conquérante » de l’islam, il évoque les métamorphoses du judaïsme, et estime qu’« il ne suffit pas d’avoir été persécuté pour ne pas devenir persécuteur ».
A rebours d’une approche issue de l’école des Annales, qui repose sur l’analyse matérielle et économique des faits historiques, Edgar Morin incline vers une histoire événementielle qui fait la part belle à la singularité des personnalités, à la lumière du parcours de Jeanne d’Arc, de Robespierre ou du général de Gaulle dont « l’action fut trois fois décisive dans l’histoire de France ».
Il faut dire qu’Edgar Morin a connu « l’histoire avec sa grande hache », selon la formule de l’écrivain Georges Perec. Une histoire tragique dont témoigne L’année a perdu son printemps (Denoël, 2024), son roman autobiographique longtemps resté inédit. Ecrit en 1946, ce récit de jeunesse met en scène le parcours d’un fils unique, Albert Mercier, à qui son père cache la mort de sa mère et qui, malgré cet « Hiroshima intérieur », renaît à la vie par l’irruption de l’histoire, notamment au sein de la Résistance.
C’est un autre manuscrit retrouvé qui a marqué l’histoire récente du sociologue. La Méthode de La Méthode. Le manuscrit perdu (Actes Sud, 2024) devait constituer le troisième volume de l’œuvre la plus importante d’Edgar Morin, La Méthode, rédigée entre 1977 et 2004, où se déploie le paradigme de la complexité qu’il n’a cessé de remettre sur le métier. Edgar Morin a raison sur ce point : les idées sont têtues.
Vient de paraître également : « Parler avec Edgar Morin. Abécédaire philosophique, d’Ame à Zizanie », mis en œuvre par Alain Siciliano, Patrick Frémeaux et Stéphanie Acquette (Frémeaux & Associés, 198 p., 20 €).
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