Le Monde – Les sommets se suivent et se ressemblent. Qu’il soit entouré des dirigeants des grands pays émergents, des nations asiatiques amies de la Chine et de la Russie ou des chefs d’Etats africains, Xi Jinping reprend un discours largement similaire. Le président chinois évoque systématiquement le rééquilibrage de l’ordre international, la lutte contre l’hégémonisme occidental et des « changements profonds comme on n’en a pas vu en un siècle ».
Ces réunions placent le chef de l’Etat-parti au centre de la photo. Ce fut le cas à deux reprises au cours du seul mois de septembre, lors de la réunion de l’Organisation de coopération de Shanghaï qui s’est tenue à Bichkek, au Kirghizistan (du 31 août au 1er septembre), puis de celle des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, auxquels s’ajoutent l’Iran, l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Egypte, l’Indonésie et l’Ethiopie), à New Delhi, les 12 et 13 septembre. Ce le sera encore lorsque Xi Jinping recevra en novembre à Shenzhen les leaders des pays du pourtour du Pacifique. Donald Trump y est attendu.
Ces sommets se terminent par des poignées de main, sans retournements majeurs ni ruptures évidentes avec les Etats-Unis. Ainsi lorsque l’Egypte a reçu M. Xi, le 2 septembre, il n’était pas question pour autant pour Le Caire de rompre avec les Occidentaux – notamment avec les Américains, qui lui versent chaque année 1,3 milliard de dollars (1,15 milliard d’euros) d’aide militaire, et les Français, qui lui livrent des chasseurs Rafale.
On pourrait aisément conclure à un simple affichage. Ce serait se tromper sur le projet chinois et ses avancées. La Chine se pose, lors de ces rendez-vous, en grand frère constructif, quand les Etats-Unis se lancent dans de nouvelles opérations militaires dépourvues de légitimité internationale, du Venezuela à l’Iran. D’une réunion internationale à l’autre, la Chine façonne au contraire un monde favorable à son arrivée à la prééminence, qui accepte sa place centrale et la valide sans la contester.
Pékin voit ce rôle très différemment de Washington, sans alliances militaires contraignantes telles que les Etats-Unis en ont tissé avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, le Japon ou la Corée du Sud, ni nécessité d’un alignement de valeurs et de vues comme au sein du G7. Certains analystes aux Etats-Unis ont vu comme un lâchage la faiblesse du soutien chinois à l’Iran mais, pour la Chine, il n’a jamais été question d’aller s’embourber dans des crises si éloignées.
Elle s’en tient à un appui diplomatique et matériel dans le combat de pays amis contre l’Occident. Elle fournit du combustible pour missiles et des pièces pour drones, que ce soit à Moscou pour son front ukrainien ou à Téhéran face à Washington. Dans les crises de Gaza ou du détroit d’Ormuz, elle n’est pas responsable et donc pas garante, préférant une position en retrait. Du Pakistan à l’Algérie, elle tisse des liens militaires non contractuels par les exercices communs et les ventes d’armes.
Désamorcer les conflits commerciaux
Dans leur nouvel ouvrage, China’s Global Strategy Under Xi Jinping (« la stratégie globale de la Chine sous Xi Jinping », Oxford University Press, non traduit), Steve Tsang et Olivia Cheung, respectivement professeurs à l’Ecole d’études orientales et africaines de l’université de Londres et au King’s College, font le parallèle entre la vision de l’ordre mondial de Xi Jinping et celle qu’entretenaient les dynasties impériales chinoises, le tianxia. Par cette formule qui signifie « ce qui est sous le ciel », l’empereur, fils du ciel, considérait le monde alentour en cercles concentriques de territoires qui acceptent sa prééminence et leur infériorité mais bénéficient matériellement des échanges avec lui et se plient à ses intérêts.
Plutôt que de chercher à briser les alliances verrouillées des Etats-Unis, la Chine obtient un soutien sans engagement d’autant de pays que possible, en particulier chez ceux parfois qualifiés péjorativement de « Sud global ». Lors des rencontres de haut niveau, chacun de ces pays partenaires doit réitérer son adhésion à la lecture chinoise de la question taïwanaise. Plus question, en outre, pour le parti unique, d’être vilipendé pour la répression de voix critiques. Après que la haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies Michelle Bachelet (2018-2022) eut conclu à de possibles crimes contre l’humanité dans l’internement massif des Ouïgours, 19 Etats ont voté en octobre 2022 contre l’organisation d’un débat onusien sur le sujet, et seulement 17 pour, tandis que 11 ont jugé préférable de s’abstenir.
Ces amitiés permettent aussi à la Chine de désamorcer les conflits commerciaux avec ces pays. Le Brésil a augmenté ses droits de douane sur les véhicules électriques, le Chili sur l’acier, l’Afrique du Sud sur les panneaux solaires et l’Indonésie sur le textile pour se protéger du rouleau compresseur chinois. L’affichage d’un alignement politique permet de contenir ces désagréments sans qu’ils enflent outre mesure.
Les industries d’export sont un pilier vital pour l’économie chinoise, faute d’une consommation intérieure suffisante. De sorte que l’acceptation par le monde extérieur est indispensable au maintien de l’emploi sur son sol. Elle pousse au passage ses acteurs et technologies, tels que les réseaux de téléphonie de Huawei, et ses institutions alternatives contournant les Occidentaux, comme la Banque asiatique d’investissements en infrastructures (AIIB, Pékin).
Le terrain diplomatique, préparé, lui permet par ailleurs d’accéder aux ressources nécessaires. Du cobalt de République démocratique du Congo, des terres rares birmanes, du lithium argentin pour ses industries de la tech. Du pétrole russe, saoudien ou angolais pour tenir malgré les crises du Moyen-Orient. Du soja brésilien pour ne plus dépendre des agriculteurs du Midwest américain. Produisant presque un tiers des biens manufacturés sur la planète, la Chine est déjà devenue, sans crier gare, le premier partenaire commercial de la plupart des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.
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