En tant que disciple soufi pratiquant depuis de nombreuses années, lorsque nous avons choisi de prendre la plume pour partager une part de notre expérience intérieure, notre intention n’a jamais été que nos écrits soient compris au premier degré par le lecteur. Ils sont plutôt une invitation à la contemplation, à la méditation et à l’introspection.
Dans la tradition soufie, certains enseignements ne se dévoilent pas dans l’immédiateté des mots. Ils demandent à être médités, approfondis et, surtout, vécus intérieurement. Ce que nous écrivons ne cherche donc pas simplement à être compris par l’intellect, mais à être accueilli dans l’espace plus subtil de la conscience, là où le sens se révèle progressivement à celui qui chemine.
Il nous paraît légitime, pour introduire cette réflexion, de rappeler une particularité fondamentale du langage soufi. Autrement dit, essayer de comprendre son mouvement du symbole vers le dévoilement. Le langage métaphorique des soufis n’a jamais été conçu pour être saisi au premier regard. Il ne s’adresse pas exclusivement à l’intellect, mais à cette profondeur de l’être où le sens se dévoile progressivement. D’abord, ces métaphores sont à méditer, car certaines vérités ne se livrent pas à celui qui les lit rapidement, mais à celui qui demeure intérieurement en leur présence. Ensuite, elles sont à traverser, parce que le véritable savoir ne transforme pas seulement ce que nous pensons : il transforme celui que nous sommes. Enfin, elles sont à vivre intérieurement, lorsque le sens cesse d’être une idée que l’on comprend pour devenir une réalité que l’on habite.
Alors, le symbole commence à tomber, le voile s’amincit et la connaissance cesse d’être seulement conceptuelle pour devenir expérience. Par conséquent, dans la voie soufie, comprendre n’est jamais qu’un commencement : la méditation conduit à la transformation, la transformation au dévoilement, et le dévoilement à une nouvelle manière d’habiter l’Être. Le sens véritable ne se donne donc pas nécessairement à celui qui cherche uniquement à comprendre le texte, mais à celui qui accepte d’être transformé par ce que le texte lui révèle. C’est dans cet esprit, et en demeurant fidèle à notre écriture métaphorique, accompagnée d’aphorismes, que nous pouvons maintenant aborder cette réflexion.
La véritable ignorance, peut-être la plus subtile des inconsciences, consiste à attendre la mort pour découvrir ce que nous n’avons jamais cessé d’être : un néant relatif, sans autonomie propre devant le Réel. Attendre d’être enveloppé dans le linceul et porté vers la tombe pour prendre conscience de notre véritable condition, c’est avoir traversé le monde sans avoir véritablement rencontré notre propre réalité. Celui qui attend la mort pour découvrir son néant a peut-être vécu toute sa vie dans l’illusion de son existence.
Nos savoirs, nos intelligences, nos publications, nos généalogies, nos femmes, nos enfants, nos biens et même l’image que nous construisons de nous-mêmes peuvent devenir autant de voiles. Ce ne sont pas nécessairement les formes qui constituent le voile, mais l’attachement à leur prétendue autonomie. Plus nous confondons ce que nous possédons avec ce que nous sommes, plus nous attribuons à ces formes une consistance qu’elles ne possèdent pas en elles-mêmes. Elles finissent alors par épaissir le voile qui nous sépare de la conscience de notre indigence ontologique. Le voile n’est pas toujours ce qui nous cache le Réel ; il est parfois ce qui nous persuade que les formes possèdent une réalité indépendante de Celui qui les fait apparaître. Le monde phénoménal se déploie sous nos yeux dans la multiplicité de ses formes. Mais ce déploiement extérieur appelle un mouvement intérieur inverse : celui de l’intégration. Contempler les formes sans remonter à leur Principe, c’est s’arrêter au déploiement et manquer le sens de la manifestation. Cheikh Tidjani (rta), notre maître à penser, dit : « Le Tajalli (manifestation) ou théophanie du Réel dans les formes ne doit pas nous détourner de Celui qui se manifeste à travers elles. La multiplicité ne doit pas nous faire oublier l’Unité dont elle procède. »
Le sage ne nie pas les formes ; il refuse simplement de leur attribuer ce qui appartient au Réel. C’est pourquoi le véritable enjeu de l’existence du mukallaf n’est pas l’accumulation indéfinie des savoirs, des expériences, des biens ou des signes extérieurs de réussite. Il réside dans la capacité à intégrer progressivement tout ce déploiement dans la conscience de notre dépendance ontologique à l’égard du Réel. Le déploiement nous conduit vers la multiplicité des formes ; l’intégration nous reconduit vers la conscience de leur Principe.
Être mukallaf, c’est être capable de déployer sans se perdre et de s’intégrer sans se nier dans le royaume du Seigneur.
Être mukallaf, ce n’est donc pas seulement être juridiquement responsable devant Dieu. C’est aussi parvenir à une forme de lucidité existentielle : discerner, au cœur même du déploiement de notre existence, notre indigence fondamentale devant le Réel.
Le mukallaf est appelé à vivre dans les formes sans devenir prisonnier des formes ; à acquérir sans se croire propriétaire absolu ; à connaître sans se prendre pour la connaissance ; à exister sans transformer son existence contingente en prétention d’autonomie. Il ne s’agit donc pas de fuir le monde, mais de traverser ses formes sans perdre de vue leur origine et leur destination.
Se déployer dans le monde sans s’y perdre ; s’intégrer dans le Réel sans nier le monde : telle est peut-être la tension secrète de l’existence du mukallaf.
La véritable maturité spirituelle commence lorsque l’homme cesse de demander aux formes de lui donner une existence qu’elles ne peuvent lui conférer.
Alors, le savoir devient dépouillement, l’intelligence devient discernement, la possession devient dépôt, l’existence devient témoignage et le moi commence à découvrir sa propre indigence. C’est apprendre à mourir à l’illusion de notre autonomie avant que la mort biologique ne nous y contraigne. Car celui qui découvre son néant avant de mourir n’attend plus la mort pour comprendre qu’il n’a jamais possédé, en propre, ce qu’il croyait être son existence. Mourir avant de mourir, c’est peut-être découvrir que le véritable commencement de la vie est la fin de l’illusion d’exister par soi-même.
@Yoo Alla Faabo !
Abdoul Bocar GUISSÉ (Informaticien)
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