« Doudou Ndiaye Coumba Rose a transformé le tam-tam en un instrument musical planétaire »

PAPE MALICK THIAM, AUTEUR DU LIVRE DOUDOU NDIAYE COUMBA ROSE

Le Soleil – À travers une biographie consacrée à Doudou Ndiaye Coumba Rose, Pape Malick Thiam retrace le parcours exceptionnel de celui qui a fait rayonner le sabar bien au-delà des frontières du Sénégal. Dans cet entretien, il revient sur les motivations qui l’ont conduit à raconter la vie de cette figure majeure de la culture sénégalaise, les coulisses de son travail de recherche et l’héritage laissé par l’artiste.

Qu’est-ce qui vous a poussé à consacrer un livre entier à Doudou Ndiaye Coumba Rose ?

L’idée, c’était de raconter qui il était. Qu’est-ce qu’il a fait et comment il a vécu. Et son rapport avec la culture est phénoménal. Il a su utiliser un instrument banal qui est le tam-tam chez nous et en faire un instrument musical planétaire. En plus, si l’on regarde bien sa vie, il a vécu milles choses durant ses 85 ans sur terre. Il avait un rapport particulier avec les anciens, les politiques, les sportifs comme les lutteurs, les femmes, les artistes internationaux, le monde du cinéma et mêmes les rappeurs au Sénégal. Il a beaucoup collaboré avec eux. Si on parle de Doudou Ndiaye Coumba Rose, issu du monde traditionnel musical, c’est quand même insolite d’imaginer qu’un jeune ayant grandi dans les années 1940 au Sénégal pré indépendance où rien n’était facile, se frayant un chemin jusqu’à la gloire avec les moyens de l’époque, je trouve cela fascinant. `Toutes ces choses m’ont amené à me dire qu’il faut raconter sa vie le plus amplement possible vu surtout, aussi, au-delà des articles de presse et deux séries de documentaire qui ont maintenant pris de l’âge, que les écrits sur lui restent plutôt modestes.

Y a-t-il eu un déclic précis, une rencontre ou un événement qui a lancé ce projet ?

Oui, bien sûr ! Comme je travaillais à la télévision pour le journal en tant que reporter, le jour de son quatrième anniversaire de décès en 2019, je devais couvrir l’évènement chez lui. Il y avait sur place une modeste cérémonie avec peu de gens. Quand j’ai comparé ce qu’il a accompli de son vivant et cette cérémonie de commémoration, je me suis il y a lieu de faire quelque chose. J’ai imaginé faire plusieurs choses en guise d’hommage à ma manière. La première a été de faire un reportage mini format à la télévision puis finalement tout a été concrétisé par un livre. Moyen le plus facile et le plus accessible pour moi de lui rendre hommage.

Vous le décrivez comme « l’orfèvre des rythmes ». En quoi cette image reflète-t-elle sa manière de travailler le son ?

Doudou avait quelque chose que beaucoup de musiciens de son époque n’avaient pas. Il connaissait la musique. Il avait appris à lire le solfège très tôt pour composer se propres rythmes. Je dirai que c’est la différence fondamentale entre lui et les qui avaient commencé à jouer bien avant. Ce qui fait aussi qu’il pouvait remodeler, recréer à partir de rien un son original.

Le livre parle d’un « mixage osé » entre tradition et modernité. Pouvez-vous donner un exemple concret de cette fusion, et comment le public traditionnel a-t-il réagi à l’époque ?

Doudou Ndiaye Coumba Rose a modernisé le sabar en intégrant de nouvelles sonorités, des arrangements plus complexes et en collaborant avec des artistes d’univers différents. Il a collaboré par exemple avec beaucoup de rappeurs, avec des cinéastes dans le monde mais aussi avec son ami de longue date Julien Jouga à travers la chorale Saint joseph de la Medina. Je ne parle même pas d’autres musiciens qui faisaient du jazz ou de la techno. Si vous voulez, il a tout le temps jouer sur ces cordes-là. Certains ont été surpris au départ, mais son talent et son respect de la tradition ont permis de faire accepter cette évolution. Il y a aussi le respect des autres dans ce qu’il faisait. Il n’a jamais renié ses racines, il les a simplement ouvertes au monde.

Votre livre suit Doudou à travers Dakar, Abidjan, Kigali, Paris, Bruxelles, Washington, Tahiti, Tokyo… Comment expliquez-vous qu’un rythme si ancré dans le terroir sénégalais ait pu voyager et se faire comprendre partout ?

La force de Doudou Ndiaye Coumba Rose est d’avoir porté une musique profondément sénégalaise avec un langage universel : le rythme. La percussion parle directement aux émotions, au-delà des frontières et des langues. Il a su transformer une expression culturelle locale en un patrimoine artistique mondial avec un sens du spectacle inégalable. Cent tambours dans une salle, forcément cela marque mes esprits. Et, si l’on y ajoute les costumes, sa dégaine ultra expressive, vous avez un format sénégalo-africain inédit dans un concert.

Vous insistez sur le fait qu’il était un « père aimant et avenant ». Y a-t-il une anecdote familiale que vous racontez dans le livre et qui a changé votre regard sur lui ?

Oui, plusieurs témoignages dans le livre montrent un homme différent de l’image du grand artiste sur scène. Cela m’a beaucoup marqué. Il était souvent avec ses enfants en tournée. Il veillait sur eux à chaque instant, faisait en sorte que tout le monde sente bien ; que cela soit financièrement ou moralement. Et ce sont ces genres de témoignages que l’on a. Malgré sa renommée internationale, il restait très attaché à sa famille et disponible aussi pour ses proches.

Pour écrire ce livre, quelles ont été vos principales sources, et avez-vous rencontré des difficultés à faire parler certains témoins ?

Je me suis appuyé sur des archives, des articles de presse, des documents audiovisuels et surtout sur les témoignages de personnes qui l’ont vraiment connu. La principale difficulté était, peut-être, était de consulter certaines archives. Certaines n’existaient pas donc la seule source, ici, c’est d’aller rencontrer des personnes, recueillir leur récit. L’autre difficulté, au-delà des voyages, c’est aussi contacter des gens qui se sont dispersés aujourd’hui partout dans le monde et ce n’était pas facile en plus des témoignages qui n ‘étaient toujours pas précis et il fallait donc croiser les sources pour construire un récit fidèle.

Le livre évoque des « mélodies jamais entendues avant ». Ces créations lui survivent-elles aujourd’hui chez les jeunes générations de tambours majors ?

Oui, son héritage continue d’influencer les jeunes percussionnistes. Beaucoup s’inspirent de sa technique, de son exigence et de sa créativité. Son plus grand héritage reste cette capacité à faire évoluer une tradition sans la dénaturer.

Pourquoi avoir choisi Béatrice Soulé pour préfacer l’ouvrage, et a-t-elle elle-même côtoyé l’artiste ?

Béatrice Soulé a une vraie connaissance de l’univers artistique de Doudou Ndiaye Coumba Rose, notamment grâce à ses travaux documentaires magnifiques sur lui dans les années 1980. Son regard apporte une dimension supplémentaire au livre, car elle a observé son parcours et son rapport à la création.

C’est votre deuxième livre qui est encore une biographie. Pourquoi ce choix et à quoi les lecteurs doivent-ils s’attendre pour la suite de votre carrière d’auteur ?

La biographie m’intéresse parce qu’elle permet de raconter l’histoire d’hommes et de femmes qui ont marqué leur époque. À travers leurs parcours, on raconte aussi une partie de notre société et de notre mémoire collective. Pour la suite, je souhaite continuer à explorer des sujets liés à la culture, à la société et aux parcours humains et cela on peut le faire dans n’importe quel genre littéraire.

Propos recuillis par Arame NDIAYE

Source : Le Soleil (Sénégal)

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