Sénégal – Des royaumes à l’arène moderne, la longue vie des tambours

Tivaouane, 6 juillet (APS) – Le tambour, instrument de percussion aux usages multiples, jadis au cœur du royaume du Cayor, résonne encore aujourd’hui dans les arènes et les quartiers populaires, témoignant d’un patrimoine qui a traversé le temps sans perdre son souffle.

Aujourd’hui, les battements du “sabar”, tambour emblématique du Sénégal, accompagnent mariages, baptêmes, fêtes populaires, grandes célébrations nationales et même certaines cérémonies religieuses.

Lors des grands rassemblements, les percussionnistes électrisent les foules, tandis que les danseuses rivalisent d’élégance.

La  culture tambourinaire du “sabar”, pilier du patrimoine culturel sénégalais, a traversé les siècles. Elle s’est imposée face à la modernité musicale, conservant sa force symbolique et son rôle fédérateur.

Derrière son expression festive actuelle, se cache une histoire pluriséculaire. Bien avant d’être perçu comme un instrument de divertissement, le ‘’sabar’’ occupait une place centrale dans l’organisation politique, sociale, militaire et culturelle des royaumes sénégambiens, à l’image du Cayor.

Le tambour, plus qu’un instrument

Les historiens Atoumane  Ndiaye et Samba Thioumbéle  Mboup  décrivent un univers où le tambour était plus qu’un instrument : langage codé, instrument de gouvernance, dépositaire de la mémoire collective et symbole de souveraineté.

Selon Atoumane Ndiaye, bien avant l’apparition de la radio, du téléphone ou d’Internet, le Cayor avait mis en place un “remarquable système de communication” fondé sur les percussions.

Chaque rythme portait une signification précise. Les populations savent distinguer instantanément l’annonce d’une naissance, d’un décès, d’un mariage, d’une cérémonie religieuse, d’une mobilisation agricole, d’une convocation du souverain ou encore l’alerte face à une menace extérieure.

Pour cet historien, le tambour représentait “le premier réseau de communication du royaume”. Il permettait une diffusion rapide des informations sur un vaste territoire, tout en consolidant la cohésion des communautés.

Le cœur de la vie collective battait au rythme du “mbott”, grand rassemblement organisé sur le “pënc”, la place publique du village. C’est là que se célébraient les récoltes, les initiations, les mariages, les victoires militaires, mais aussi l’accueil solennel du souverain de retour d’expédition.

Pour Samba Thioumbéle Mboup, ces rassemblements étaient aussi le théâtre d’un art oratoire d’une exceptionnelle richesse : les séances de “taasu”, une poésie scandée et improvisée, portée par le rythme du tambour.

Le “sabar”, un ensemble instrumental

Bien avant l’émergence des formes contemporaines de poésie rythmée, les femmes du Cayor déclamaient des textes historiques, satiriques ou poétiques, en parfaite harmonie avec les percussions. Elles transmettaient ainsi les valeurs de la société, célébraient les grandes familles, rendaient hommage aux héros et entretenaient la mémoire collective.

La tradition rapporte l’histoire de la princesse Ngoné Diégane Dior Diop, mariée dans le Baol, qui fit exécuter le rythme du “lamb”, avant de déclamer un “taasu” exaltant la grandeur de sa lignée royale. Pour l’historien, cet épisode illustre le prestige accordé à la parole combinée au langage des tambours.

Contrairement à une idée largement répandue, le “sabar” ne désigne pas un instrument unique. Il s’agit d’un véritable ensemble orchestral, composé de plusieurs percussions aux fonctions complémentaires, formant une harmonie collective, selon Samba Thioumbéle Mboup.

Le “lamb” donnait la cadence ; le “gorong” apportait la profondeur sonore ; le “mbeung-mbeung” enrichissait la texture musicale ; le “tama”, célèbre tambour parlant, reproduisait les inflexions de la voix humaine ; le “khine” conférait une dimension spirituelle, tandis que le “sabar” proprement dit assurait l’équilibre de l’ensemble. Cette organisation révèle le haut degré de sophistication atteint par les traditions musicales du Cayor.

Le tambour, instrument de consécration politique

Tous les tambours n’étaient pas destinés aux réjouissances populaires. Certains appartenaient exclusivement au domaine sacré. Parmi ces tambours, figurait le redoutable “djun-djun”, originaire du Ndiambour, utilisé lors des campagnes militaires et des cérémonies de souveraineté. Sa puissance galvanisait les combattants et incarnait la force du royaume. Son caractère sacré en interdisait l’usage lors des festivités ordinaires. Le mystérieux “gadjade”, lui aussi entouré de nombreux interdits, intervenait dans les rituels les plus solennels du pouvoir traditionnel.

Le rôle politique du “sabar” atteignait son apogée lors de l’intronisation du Damel, souverain du Cayor. Selon la tradition, le futur roi accomplissait plusieurs rites au pied du célèbre “Kadior Paloukaye”, arbre sacré du royaume. Les grands tambours résonnaient tandis que les griots retraçaient les hauts faits d’armes des ancêtres, conférant à la cérémonie toute sa majesté.

Le prétendant exécutait ensuite la danse du “khas”, symbole de courage, de responsabilité et de maîtrise de soi. Porté par les battements du “lamb” et des autres percussions, c’était toute la légitimité du nouveau souverain qui se trouvait proclamée devant le peuple. Le tambour devenait un véritable instrument de consécration politique.

L’héritage d’une civilisation

La disparition des royaumes n’a pas fait taire leurs rythmes. Pour Atoumane Ndiaye, la lutte sénégalaise demeure l’un des héritages les plus vivants de cette tradition. Jadis, les guerriers se rassemblaient autour des tambours, avant les expéditions militaires, y puisant courage et détermination.

Aujourd’hui encore, les grands champions de lutte font leur entrée dans l’arène au son du “sabar” et du “tama”. Les rythmes ancestraux continuent d’exalter la bravoure et de célébrer les exploits des lutteurs.

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Source : Agence de Presse Sénégalaise (APS)

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