« Infiniment merci, j’avais besoin d’être écouté » : à Paris, une unité dédiée à la prise en charge psychiatrique des migrants

 Info MigrantsSituée en plein coeur de Paris, Capsys est une unité hospitalière dédiée à la prise en charge psychiatrique des exilés. Ici, une équipe accompagne les patients à surmonter les traumatismes de l’exil et les difficultés de la précarité en France. Reportage.

Une béquille sous chaque bras, Jérôme*, 34 ans et originaire du Congo-Brazzaville, entre lentement dans la salle de consultation. Par petits pas, il avance délicatement ses pieds au sol, son sac à dos pend sur son épaule gauche. Il le dépose sur la chaise puis fixe son interlocutrice. « Merci de me recevoir aujourd’hui, j’ai besoin d’aide ».

Depuis son arrivée en France en décembre 2025, il peine à joindre les deux bouts. « Je suis traumatisé et j’ai de fortes pertes de mémoire », admet-il dans un français parfait. « J’oublie les casseroles sur le feu, j’ai même failli me faire renverser plusieurs fois par des voitures ». Et subitement, le Congolais s’effondre en larmes : « J’ai l’impression que mon cerveau me lâche ».

« Prenez votre temps », lui répond Francesca Carrani en lui tendant un mouchoir pour épancher ses larmes. Depuis janvier, elle officie en tant que psychiatre à l’unité Capsys, spécialisée dans le traitement psychologique des exilés. C’est la première fois qu’elle reçoit Jérôme en consultation. La professionnelle cherche à découvrir l’origine du traumatisme.

« Je revois tout ce qu’il s’est passé »

Rapidement, son patient évoque des cauchemars, des cris en pleine nuit. « Je revois tout ce qu’il s’est passé », dit-il. Jérôme marque une pause. Cherche ses mots. Puis montre sur ses jambes les cicatrices, traces des coups reçus. Et les larmes reprennent. « On m’a battu, ligoté et traîné au sol puis laissé là, comme pour mort, sur un trottoir ». Victime d’un passage à tabac pour son engagement politique dans l’opposition de son pays, c’est la raison pour laquelle il a pris la fuite vers la France.

« Vous avez vécu beaucoup de choses, c’est normal que votre cerveau ait du mal à rester concentré », explique la psychiatre. « La perte de mémoire est un symptôme de cet état de stress post-traumatique », ajoute-t-elle. Aujourd’hui, Jérôme cherche encore une raison de croire en l’avenir et admet avoir plusieurs fois eu « des idées noires ». Il marque une nouvelle pause, se masse la nuque, dont il se plaint de fortes douleurs.

La première fois qu’il a envisagé le suicide, c’est lorsqu’il a perdu sa fille, alors âgée d’à peine quelques années, d’une maladie. « Les médicaments étaient sur la table, j’allais le faire. Mais j’ai pensé à mes autres enfants, c’est ce qui m’a fait renoncer », soulève le père de famille. Et il s’interroge : « Qu’ai-je fait pour mériter ça ? Je ne sais même plus combien de fois j’en ai pleuré dans ma vie ».

« La clinique du désespoir »

Comme lui, ils sont des centaines chaque année à franchir la porte de Capsys, l’unité du pôle Psychiatrie Précarité du groupe hospitalier universitaire (GHU) de Paris. Financé par l’agence régionale de santé d’Ile-de-France, ce service, lancé en 2021, est spécialisé dans la prise en charge psychiatrique des exilés.

Ici, deux psychiatres, une psychologue, un infirmier et des interprètes reçoivent tous les jours des exilés – qu’ils soient sans-papiers ou en règle – venus d’Ile-de-France. Ils tentent de venir en aide à cette population pour qui l’angoisse et la tristesse viennent souvent s’ajouter à un parcours migratoire traumatisant. « C’est un peu la clinique du désespoir », résume lapidairement Andrea Tortelli, psychiatre et cheffe de l’unité. « Ce qu’on fait ici, c’est les aider à tenir ».

Le manque de logement ou la précarité administrative, financière ou sociale des migrants viennent souvent aggraver la santé mentale des exilés. Crédit : Studio graphique FMM

Mais la précarité des patients, qu’elle soit financière, sociale ou administrative, rend la tâche difficile. L’équipe médicale tente de prendre en charge un concentré colossal de désespoir et le moral « en dent de scie » des patients. « On commence à les suivre, ils vont mieux. Mais rapidement, il y a toujours quelque chose qui tombe comme un refus de titre de séjour ou d’asile, une perte de logement, une famille qui se retrouve à la rue. Et là, c’est la rechute. On recommence à zéro », détaille la psychiatre.

« Je ne dors plus »

Pour Marie*, la rechute a eu lieu quand elle a reçu une photo de sa fille, l’œil rouge ensanglantée après s’être fait frapper à l’école. Cette Guinéenne de 35 ans suivie depuis plus d’un an n’a pas vu ses enfants depuis près de cinq ans. Mariée de force à son cousin qui la maltraitait, elle a pris la fuite vers la France en laissant ses filles chez sa sœur, au Nigeria.

Mais faute de papiers, elle n’a jamais pu leur rendre visite ou les faire venir en France. En mai dernier, après une demande d’asile rejetée, elle a obtenu un récépissé de demande de titre de séjour pour raisons médicales, ayant été opérée du cœur. Elle dispose également d’une carte d’invalidité. Des documents qui lui permettent enfin d’être en situation régulière en France, mais pas de voyager.

D’un ton faible, elle raconte être envahie par ses pensées. « Je ne dors plus. Seulement une ou deux heures, puis je me réveille. La journée, je ne fais rien. Je suis épuisée », raconte Marie, d’une voix chevrotante. Sous sa casquette, ses yeux noircis par les cernes témoignent de son quotidien. Le regard perdu vers le sol, elle répète, comme pour se convaincre elle-même : « Ca va. Ca va. Ca va ».

En fin de consultation, les médecins peuvent prescrire un traitement : antidépresseurs, anxiolytiques ou somnifères. Ce sera le cas pour Marie, afin de l’aider avec son stress et ses insomnies. Le Capsys dispose d’une petite pharmacie pour les migrants qui ne peuvent pas se faire rembourser. « Avec ces traitements, on fait aussi beaucoup de prévention car sans prise en charge, de nombreuses pathologies déjà existantes risqueraient de s’aggraver », explique Andrea Tortelli.

« Vous êtes un remède »

Après quelques semaines de traitements, les patients se portent mieux. « On voit énormément de personnes arrivées dans un piètre état, puis aller beaucoup mieux au fur et à mesure des séances », raconte Mosadiq Safi, l’un des interprètes de l’unité. Arrivé en France en 2017, depuis un pays qu’il ne veut pas divulguer craignant pour sa famille, il a obtenu l’asile. « Mais avant cela, j’ai vécu à la rue, j’ai connu l’angoisse et l’attente d’un recours devant la CNDA [Cour nationale du droit d’asile, ndlr]. Et à l’époque, un endroit comme Capsys n’existait pas », dit-il.

Preuve de l’intérêt d’un tel dispositif : la patientèle ne cesse de grandir. « Chaque année, on accompagne de plus en plus de monde. L’année dernière, c’était 1 000 patients. Si on continue à ce rythme, on en aura près de 1 500 cette année », se réjouit Andrea Tortelli. Le budget alloué à l’unité a même récemment été presque doublé.

« On a quasiment deux nouveaux patients par jour », ajoute la psychiatre. « La demande est là mais on est obligé de faire du tri car on est débordé ». Elle rappelle que « le seul critère, c’est l’argument clinique ». « Jamais le statut administratif ne sera un critère », insiste-t-elle devant un emploi du temps plein à craquer sur plusieurs mois.

Car aujourd’hui, malgré l’enveloppe budgétaire, l’unité de soin tourne avec la moitié de ses effectifs. « Il nous manque un médecin, deux infirmiers et tous les postes d’assistants sociaux sont vacants », résume la cheffe. En cause ? La difficulté du métier. « Il y a une fatigue importante qu’il faut encaisser. On accueille la détresse des gens et on doit être à la hauteur », détaille Andrea Tortelli.

La salle d’attente, elle, est pleine. Merveille*, une Congolaise, en sort pour son rendez-vous. Ce sont de bonnes nouvelles qu’elle vient apporter. Elle a retrouvé son mari dont elle avait été séparée en Grèce, et sa procédure Dublin prend fin. Elle espère donc demander l’asile en France. Ici, elle a vécu à la rue, dans des hôtels ou dans des gymnases après des opérations de « mises à l’abri ». « J’ai aussi subi des actes de tortures sur la route de l’Europe », glisse-t-elle succinctement. « Venir ici m’a vraiment aidé à surmonter (sic) », explique-t-elle à InfoMigrants.

De l’autre côté du couloir, après près d’une heure d’entretien, Jérôme rattrape ses béquilles et se prépare à s’en aller. « Rien que d’avoir été écouté m’a aidé. Ma douleur à la nuque s’est dissipée. Infiniment merci, j’avais besoin d’être écouté. Vous êtes un remède », glisse-t-il à Francesca Carrani en partant. Son prochain rendez-vous sera dans le courant de l’été.

 

*Tous les prénoms ont été modifiés.

 

 

Romain Philips

 

 

Source : Info Migrants (France)

 

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile