
Le Soleil – À Dakar, un couple transforme les rues en scènes éphémères et les passants en public inattendu. Mohamed dit Aïdara et son épouse Aïcha ont fait de la musique ambulante un art de vivre, une philosophie et une manière singulière d’habiter la ville. Entre passion, résilience et humour, ils racontent une aventure artistique où la rue devient à la fois école, refuge et théâtre d’émotions.
Il arrive que les plus belles salles de concert n’aient ni murs ni rideaux rouges. Parfois, elles prennent la forme d’un trottoir poussiéreux, d’une ruelle animée ou d’un carrefour où les klaxons jouent malgré eux la percussion. À Dakar, le couple Mohamed et Aïcha le sait mieux que quiconque. Depuis plusieurs années, ce couple de musiciens a fait de la rue son territoire sonore, transformant les passants pressés en spectateurs improvisés et les instants ordinaires en petits moments de grâce musicale.
Mohamed, teint clair et sourire généreux ; Aïcha, silhouette sombre et présence magnétique. À les voir côte à côte, guitare et voix accordées, on croirait déjà entendre une harmonie avant même la première note. Une sorte de symphonie visuelle, pourrait-on dire avec un sourire. Mais derrière cette apparente légèreté se cache une histoire où le destin, parfois, écrit ses partitions avec des notes inattendues.
Une passion née très tôt
La musique, pour Mohamed comme pour Aïcha, n’est pas une découverte tardive, mais une évidence d’enfance. « Notre histoire, c’est le destin d’une vie qui converge avec une autre en une fusion artistique commune. Nous étions tous les deux passionnés de musique depuis notre enfance. Pour moi, la musique et l’art étaient un endroit d’expression et de refuge… », confie Mohamed. Dans leurs quartiers respectifs de Dakar, ils commencent par chanter pour le plaisir et partager des émotions dans l’entourage familial ou amical. Peu à peu, la passion prend une dimension plus sérieuse : représenter un quartier, un groupe, porter une voix un peu partout.
Le parcours se professionnalise progressivement. Les enregistrements s’enchaînent, un album voit le jour, les prestations se multiplient. Le duo fréquente les studios affiliés : enregistrement au niveau du Bureau sénégalais du droit d’auteur (Bsda), structure aujourd’hui connue sous le nom de la Sodav (Société sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins), participe à des émissions télévisées et se produit dans divers festivals. La musique devient un métier autant qu’une vocation. C’est d’ailleurs sur scène que leurs chemins se croisent véritablement. La rencontre artistique précède l’union personnelle. La complicité musicale ouvre la voie à une aventure commune qui, peu à peu, déborde largement le cadre des spectacles traditionnels.
Quand la rue devient une scène
L’histoire de leur musique ambulante commence pourtant par un épisode moins heureux. Un soir, après une prestation dans un établissement, le couple est agressé et dépouillé de ses effets personnels. Argent, téléphone, clés : tout disparaît. Les voilà bloqués dans la rue, sans moyen de transport ni possibilité de communication. Beaucoup auraient gardé de cet instant un souvenir amer. Mohamed et Aïcha, eux, choisissent une autre réponse. « Au lieu de ressortir de l’amertume, nous avons décidé de faire des échanges musicaux avec tous ceux que nous croisions sur notre route », raconte Aïcha, souriante. Ce geste spontané deviendra le point de départ d’un concept : la musique ambulante. Dans la rue, explique le couple, la musique retrouve une liberté presque primitive. Elle ne dépend ni d’une billetterie ni d’une programmation. Elle surgit, surprend et invite à la rencontre. Les passants deviennent public, parfois même partenaires d’un instant.
Ce qui distingue la rue d’une salle de spectacle, selon Aïcha, c’est l’intensité de l’instant : « Dans la rue, tout est spontané et naturel. Les gens sont souvent pris par surprise et c’est là que la magie s’opère. »
Un sourire s’esquisse, un téléphone se lève pour filmer, un enfant se met à danser. Parfois, un inconnu entonne un refrain. La scène se construit au fil des émotions. Cette proximité donne à la musique une dimension presque sociale. « On guide, on motive, on déstresse, on encourage », explique Mohamed. Mais le couple reconnaît aussi apprendre beaucoup de ces rencontres quotidiennes : « Nous nous imprégnons de l’essence humaine. »
Les réseaux sociaux, surtout via Instagram, ont d’ailleurs amplifié cette visibilité. Les vidéos de leurs prestations circulent largement et attirent un public curieux de cette forme artistique atypique.
La musique ambulante, pourtant, n’est pas toujours comprise. Selon les artistes, certains établissements voient d’un mauvais oeil ces artistes qui surgissent au milieu des terrasses. Mohamed en est conscient. « Il faut reconnaître que la musique ambulante n’est pas encore considérée à sa juste valeur », admet-il. Mais, ajoute-t-il avec un sourire, « le plus souvent, c’est le public qui est leur clientèle qui tranche en notre faveur ». Car le principe reste simple : offrir de la joie. Un principe qui, dans un monde souvent pressé, peut apparaître presque subversif. Travailler ensemble, vivre ensemble, chanter ensemble : l’équation pourrait sembler périlleuse. Pourtant, Mohamed et Aïcha y voient avant tout une force. « C’est à la fois une force et une aventure », dit-il. La musique renforce leur complicité et les aide même à surmonter les tensions ordinaires de la vie conjugale. Mohamed : « L’important est de communiquer et de se rappeler pourquoi nous faisons cela. La musique est notre mission commune. »
La rue, une école de vie
Le couple ne cache pas les difficultés : revenus irréguliers, contraintes administratives, regard parfois sceptique de certains passants. Mais la passion demeure intacte. Leur répertoire, lui, puise largement dans les traditions sénégalaises : chants religieux, influences du mbalax, mélodies africaines revisitées. À cela s’ajoutent des reprises adaptées, traduites, personnalisées selon l’humeur du moment et le profil du public. Car, pour eux, chaque rue est un public différent. Malgré la fatigue des longues journées, Mohamed insiste : la musique ambulante n’est jamais une épreuve. « Elle est parfois épuisante, mais jamais difficile, parce que nous la faisons avec joie. » Et parfois, un simple sourire vaut toutes les récompenses. « Un mot d’encouragement ou une prière d’un passant peut nous donner bien plus qu’un soutien financier », dit-il. Dans un monde où les grandes scènes semblent souvent réservées à quelques-uns, Mohamed et Aïcha rappellent qu’une autre voie existe. Il s’agit de celle de la rue, libre, imprévisible et profondément humaine. Et si leur parcours devait inspirer les jeunes, le message serait simple : croire en ses rêves et ne pas craindre les débuts modestes. « La rue peut être une école incroyable : on y apprend la persévérance, le courage et le contact avec le public. La musique ambulante permet aux gens qui n’ont pas l’habitude d’aller voir les spectacles de faire venir le show vers eux », renchérit Mohamed. Une école, dit-il, où chaque trottoir peut devenir une scène, chaque passant un spectateur… et chaque note, une invitation à partager un peu de bonheur.
Sur les trottoirs, dans les marchés ou au détour d’une rue, leurs voix continuent de tracer leur chemin, modestes mais déterminées. Mohamed et Aïcha avancent avec la conviction tranquille des artistes habités par leur art.
Après avoir déjà foulé des scènes comme le Festival mondial des Arts nègres, le Festival international de jazz de Saint-Louis, le Festival national des arts et de la culture ou encore la Biennale de Dakar, le duo ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Entre deux chansons offertes aux passants, ils rêvent déjà d’un nouvel album et de scènes encore plus grandes.
Par Adama NDIAYE
Source : Le Soleil (Sénégal) – Le 08 mars 2026
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