
– Enquête – Le patron du football mondial inaugurera le 11 juin, avec Donald Trump, une Coupe du monde 2026 aux dimensions hors norme. Plus de pays, plus de matchs, plus de recettes… le rendez-vous sera à l’image de la politique qu’il met en œuvre depuis son arrivée à la tête de la FIFA, il y a dix ans : faire fructifier les affaires de l’organisation pour mieux enrichir les fédérations nationales et surtout asseoir son pouvoir.
« Dans la flatterie, aucune précaution à prendre, aucune limite à respecter. On ne va jamais trop loin. » Gianni Infantino connaît-il cette formule souvent attribuée au dialoguiste Michel Audiard ? Ce 5 décembre 2025, sur la scène du Kennedy Center, à Washington, le président de la FIFA, la fédération sportive internationale du football, l’applique dans tous les cas à la lettre, avec zèle.
Devant les médias du monde entier, ce jour-là, doivent être tirés au sort les groupes de la Coupe du monde, prévue du 11 juin au 19 juillet, aux Etats-Unis, au Mexique et au Canada. Fringant et souriant, Gianni Infantino, 55 ans, veut profiter de l’événement pour rendre hommage à une personnalité. Aucun compliment n’est trop beau pour louer les qualités de ce dirigeant qui a permis d’obtenir « les premiers véritables progrès au Moyen-Orient depuis des décennies ».
Costard-cravate sombre sur chemise blanche, micro à la main, le patron du football mondial laisse une voix off poursuivre le dithyrambe : « Son leadership a permis de garantir la paix entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, le Cambodge et la Thaïlande, le Kosovo et la Serbie, l’Inde et le Pakistan, l’Égypte et l’Ethiopie, ainsi que l’Arménie et l’Azerbaïdjan. » Mais aussi et surtout « l’existence d’une paix entre Israël et le Hamas », sans compter « ses efforts pour instaurer une paix durable entre la Russie et l’Ukraine ».
N’en jetez plus. Donald Trump, puisqu’il s’agit de lui, est dans la foulée invité à le rejoindre sur scène. « C’est ce que nous attendons d’un leader, l’encense Gianni Infantino. (…) Vous méritez vraiment le premier “Prix de la paix FIFA” pour vos actions, pour ce que vous avez obtenu, à votre manière, incroyable, et vous pourrez toujours compter sur mon soutien, monsieur le président. » L’Américain reçoit une médaille et un trophée imposant, représentant des mains tendues vers un globe.
Acmé de la « bromance » entre « Donald » et « Gianni »
Grâce à son « ami » « Gianni » (qu’il prononce parfois « Johnny »), un « winner », Donald Trump tient son lot de consolation. A peine deux mois plus tôt, le 10 octobre, le prix Nobel de la paix, dont il rêvait haut et fort, avait été décerné à l’opposante vénézuélienne María Corina Machado. La veille, Gianni Infantino avait estimé, sur son compte Instagram suivi par plus de 4,2 millions d’abonnés, que le Nobel devrait revenir au chef d’Etat américain « pour ses actions décisives ».
Faute d’avoir été entendu à Oslo, le dirigeant sportif a donc réparé l’affront, en créant, de toutes pièces, ce premier Prix de la paix de la FIFA. L’acmé de la « bromance » entre « Donald » et « Gianni », entamée il y a huit ans. La source, aussi, de polémiques et de critiques devant tant de déférence. Trois jours après l’épisode du Kennedy Center, l’ONG britannique Fairsquare, spécialisée dans le sport, a déposé une plainte auprès de la commission d’éthique de la FIFA, estimant que les obligations de « neutralité politique », auxquelles sont soumis les officiels de la Fédération, n’avaient pas été respectées.
Loin de Washington, en Allemagne, un homme a failli s’étouffer en découvrant la scène. Avec ses lunettes et ses cheveux blancs, Hans-Joachim Eckert, 78 ans, ancien magistrat de renom, s’interroge, dans un long mail adressé à M Le magazine du Monde : « Qui a payé le trophée ? Qui, au sein des instances de la FIFA, a décidé qu’un tel prix serait décerné ? » Des questions restées jusqu’à présent sans réponse. « Malheureusement, poursuit-il, à la FIFA, il ne reste plus que les “courbettes” devant les riches et les puissants, peu importe la quantité de sang qui macule leurs mains. C’est dommage, la FIFA était sur la bonne voie et aujourd’hui… c’est fini. »
Hans-Joachim Eckert y a cru, il y a plus d’une décennie. Il présidait la chambre de jugement de la commission d’éthique de la FIFA, alors que la Fédération était embourbée dans des scandales de corruption impliquant plusieurs de ses cadres. Mais l’Allemand et ses velléités de transparence n’ont pas tardé à être écartés, avec l’assentiment de Gianni Infantino. L’ancien juge résume sa vision : « Infantino a concentré tout le pouvoir décisionnel : au sein de la FIFA, il n’y a plus de contradiction. Tout le monde est content de toucher beaucoup d’argent et d’approuver les décisions du président. »
Toujours plus de dollars
A la veille de la Coupe du monde, le « foot business » se porte comme un charme. S’il avait un visage, ce serait celui de l’Helvético-Italo-Libanais Infantino, avec ses yeux rieurs sous deux épais sourcils grisonnants et ce crâne aussi lisse que le cuir d’un ballon. Autour des stades, jamais autant d’argent n’a été brassé, grâce à « Gianni ». Pour la période 2023-2026, la FIFA prévoit que ses recettes s’élèveront à 13 milliards de dollars (11 milliards d’euros), du jamais-vu. Le Mondial en est l’illustration : 48 sélections y participeront, contre 32 pour la précédente édition, en 2022.
Plus de matchs (104, pour 64 en 2022), plus de droits télé, plus de publicités (même en plein match, une nouveauté), donc plus de dollars. L’incarnation de l’ère Infantino. Le « boss » de la FIFA depuis 2016 semble se moquer des critiques qui accompagnent son règne et cette course aux profits. Sa servilité et sa proximité avec des chefs d’Etat aux tendances autoritaires, tel Vladimir Poutine lors de la Coupe du monde 2018, qui s’est tenue en Russie, ou le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman Al Saoud, dont le pays accueillera l’édition 2034, n’ont d’égales que sa méfiance à l’égard des journalistes. A la presse, il n’accorde presque jamais d’interview et nos demandes sont demeurées vaines.
La mise en scène de sa complicité avec Trump est ancienne. Dès l’été 2018, le républicain, lors de son premier mandat, invite Gianni Infantino à la Maison Blanche et le remercie pour l’attribution de l’organisation de la Coupe du monde 2026. En 2020, lors d’un dîner à Davos, en Suisse, Infantino présente Trump comme un « sportif » et un « compétiteur » : « Je suis suffisamment chanceux dans ma vie pour croiser certains des footballeurs les plus talentueux. Et le président Trump est fait de la même fibre. »
Si durant le mandat du démocrate Joe Biden (2021-2025) les relations avec Washington étaient réduites à la portion congrue, en janvier 2025, Gianni Infantino est le seul dirigeant sportif invité à l’investiture de Donald Trump. Lorsque ce dernier répète qu’il veut renommer le golfe du Mexique « golfe d’Amérique », Gianni est hilare, sans ironie aucune. Sur son compte Instagram, le patron de la FIFA reprend la rhétorique « Make America Great Again » : « Ensemble, nous redonnerons sa grandeur à l’Amérique mais aussi au monde entier. »
Trump invite son « ami » partout: au sommet de la paix au Proche-Orient à Charm El-Cheikh, en Egypte, en octobre 2025, avec le gratin mondial des chefs d’Etat ; à son « Conseil de la paix », à Washington, le 19 février, lors de la première réunion de cette structure créée ex nihilo pour concurrencer l’Organisation des Nations unies. « Ici, tout le monde est chef d’Etat sauf Gianni, s’amuse ce jour-là le dirigeant américain, mais il est le chef du football, alors ce n’est pas si mal. N’est-ce pas, Gianni ? Je crois que c’est ton travail que je préfère. » Traité avec égards, le président de la Fédération internationale le lui rend bien. En juillet 2025, aux côtés du deuxième fils du milliardaire républicain, Eric Trump, il annonce l’ouverture d’un bureau de la FIFA dans la Trump Tower, à New York. Elle possédait pourtant déjà une antenne à Miami.
Au commencement était le « FIFAgate »
Gianni Infantino et les Etats-Unis, c’est décidément une vieille histoire. Son ascension, il la doit, en grande partie, à la justice américaine à l’origine d’un scandale judiciaire et médiatique, le « FIFAgate ». Comment résumer ce tentaculaire feuilleton ? Au printemps 2015, alors que le Suisse Sepp Blatter, âgé de 79 ans, est en passe d’être réélu pour un cinquième mandat à la tête de la FIFA, des policiers du FBI débarquent au luxueux Hôtel Baur au lac, à Zurich, où doit se tenir un congrès de la Fédération internationale.
La justice américaine soupçonne, entre autres, l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022 d’avoir été faussée. Sept responsables de la FIFA sont arrêtés, accusés d’avoir reçu moult pots-de-vin et rétrocommissions. D’autres suivront. Face au parfum de corruption généralisée, Sepp Blatter laisse son trône quelques jours plus tard. La place est promise au Français Michel Platini, ancien joueur de légende et alors patron de l’UEFA, l’Union européenne des associations de football.
Quelques mois plus tard, patatras : Michel Platini est à son tour visé par des soupçons d’irrégularités, pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,84 million d’euros) reçu en 2011 de la part de la FIFA. Le 26 octobre 2015, à la surprise générale, Gianni Infantino, homme de l’ombre et bras droit de Platini, se porte candidat à la présidence de la FIFA. Ironie de l’histoire, l’ex-numéro 10 des Bleus avait soufflé à ses proches qu’il ne recruterait pas à la FIFA son numéro 2 s’il était couronné.
Un « Machiavel »
Ce juriste de formation, devenu secrétaire général de l’UEFA en 2009, polyglotte (il parle français, italien, allemand, anglais, espagnol, portugais et s’est mis à l’arabe en épousant une Libanaise) est alors surtout connu pour animer les cérémonies de tirage au sort de grandes compétitions. L’idée de sa candidature a été soufflée aux dirigeants de l’UEFA par son ami le cheikh koweïtien Al-Sabah, élu influent de la FIFA. Infantino se présente comme un « plan B » ; il retournera sur le banc de touche si son chef est blanchi par les instances disciplinaires. Mais Platini est sanctionné par la FIFA et durablement empêché – il ne sera définitivement relaxé par la justice pénale suisse qu’en 2025.
En février 2016, après une intense campagne, Infantino est élu face au Bahreïni Salman Ben Ibrahim Al Khalifa. Il promet des réformes, la fin des scandales, une meilleure gouvernance et plus de transparence. Un coup de maître, et un coup de poignard pour Platini, qui ne lui a pas pardonné. Sepp Blatter, qui n’est pas avare d’une vacherie à l’égard de son successeur, s’interroge encore : « On devrait faire un film sur son accession à la présidence de la FIFA ! Plein de questions se posent encore. »
Beaucoup se demandent à quel point Infantino s’est servi des déboires judiciaires de son ex-patron à l’UEFA pour se faire une place au soleil. Les réunions secrètes qui se sont tenues, en 2016 et en 2017, entre lui et le procureur chargé des enquêtes en lien avec la FIFA – vite révélées par la presse – ont longtemps semé le doute. Habile stratège, Infantino a en tout cas gagné un surnom : « Machiavel ». Jusqu’alors, ses deux sobriquets les plus connus, « il Piccolino » (« le petit ») puis « Iznogoud », traduisaient déjà un fort désir d’ascension et de revanche sociale.
« Calife à la place du calife »
« Il Piccolino » est né en 1970 et a grandi à Brigue, une ville tranquille au fond d’une vallée suisse, dans le canton du Valais, proche de la frontière italienne. La commune se trouve aussi ironiquement à une station de train et à une dizaine de kilomètres de Viège, la ville de naissance de Sepp Blatter. Mais, contrairement à son prédécesseur à la FIFA, Gianni Infantino, qui a deux sœurs aînées, a grandi dans une famille modeste. Ses deux parents viennent du sud de l’Italie. Sa mère tient un kiosque dans la gare de Brigue. Son père est fan de foot et employé dans une compagnie de wagons-lits.
Adolescent, le « petit » Gianni, cheveux roux bouclés, rêve de devenir footballeur. Ou avocat, car ses talents sur les pelouses sont limités : lui-même reconnaît avoir « deux pieds gauches ». Bon élève, il part étudier le droit à Fribourg. En 1995, tout juste diplômé, il intègre le Centre international d’étude du sport, un observatoire tout juste créé par la FIFA et l’université de Neuchâtel, où il donne parfois des cours de droit à de jeunes dirigeants du football africain.
En 2000, il rejoint le département juridique de l’UEFA, à Nyon. Avant d’en gravir tous les échelons, jusqu’à en devenir le numéro 2. « Gianni était un secrétaire général très travailleur, à tel point qu’il fallait lui rappeler qu’il avait aussi une vie, se souvient Theodore Theodoridis, son ex-adjoint à l’UEFA qui lui a succédé. Il connaissait très bien ses dossiers. » A l’époque, avec Michel Platini, l’entente est plutôt cordiale, même si l’ancien meneur des Bleus, au passé sportif glorieux, lui fait souvent comprendre qu’ils ne sont pas du même monde. Longtemps, le Français ne s’est pas méfié de son collaborateur. Avec le recul, il a gardé un souvenir amer de celui qu’il qualifiait auprès du Monde en juin 2020 de « bureaucrate qui voulait être calife à la place du calife ».
Habile
A la tête de la FIFA, Gianni Infantino n’a pas joué bien longtemps les pères la vertu. En quelques mois, les structures censées veiller à l’éthique et à l’intégrité de l’instance mondiale ont été reprises en main, même s’il s’en défend. Dès 2016 et 2017, les départs de figures réformatrices et indépendantes se sont multipliés. Envolés, les espoirs de perestroïka, le nouveau patron du foot mondial répète à l’envi son mantra : augmenter les revenus pour en faire bénéficier les 211 fédérations nationales.
Depuis 2016, la FIFA s’est ainsi félicitée de leur avoir reversé plus de 5 milliards de dollars (4,3 milliards d’euros). Redistribution salutaire ou clientélisme ? « Infantino a tué l’opposition [au sein de l’organisation] en distribuant beaucoup d’argent aux fédérations membres de la FIFA, glisse Sepp Blatter, qui est lui-même resté longtemps aux commandes grâce à ce même système. Les petites fédérations ont besoin de cet argent pour vivre et les grandes se taisent. »
Habile, en tout cas, car, tous les quatre ans, pour l’élection du président de la FIFA, chaque fédération, quelle que soit sa taille, possède une voix. Chacune est décisive pour approuver, par exemple, l’ouverture de la Coupe du monde à un plus grand nombre d’équipes : cette mesure, décidée en 2017, fait râler les Européens, historiquement dominants dans le monde du ballon rond, mais elle réjouit d’autres continents, de l’Afrique à l’Asie.
Lors du Congrès de la FIFA, en 2019 et en 2023, Gianni Infantino a été réélu par acclamation des membres présents. A chaque fois, il était le seul candidat à sa succession. Aux postes clés, il a placé des fidèles. « Aux profiteurs de l’époque Blatter, il a substitué des lèche-bottes, chacun sa politique RH après tout », résume Fabrice Jouhaud, ancien directeur des rédactions du quotidien sportif L’Equipe, ex-directeur de la communication de la FIFA, de 2016 à 2019, et aujourd’hui directeur général de la Ligue nationale de basket.
Mais, derrière cette unanimité de façade, le président divise. Ses proches, qui lui doivent souvent leurs postes, louent son pragmatisme et son efficacité. Le Français Youri Djorkaeff, champion du monde 1998, désormais conseiller d’Infantino, vante « l’homme du renouveau de la FIFA » : « Il a réussi à en faire une entreprise prospère, respectée, à l’écoute et qui est écoutée. Il a aussi donné de l’importance à toutes les fédérations du monde, que ce soit celles de [l’île de] Guam, du Liban ou des Etats-Unis. »
L’avocat Mario Gallavotti, autre conseiller et proche du dirigeant « depuis vingt-sept ou vingt-huit ans », se félicite aussi d’un changement d’époque « sur des bases financières solides » : « Quand Gianni est arrivé, la FIFA était synonyme de scandale et de honte après l’épisode [des arrestations de dirigeants à l’hôtel] Baur au Lac. Il n’y avait que des cendres. Les gens semblent l’avoir oublié. Si on avait pu imaginer que la FIFA serait actuellement invitée par des institutions prestigieuses, durant les Jeux olympiques de Paris 2024, à l’Elysée ou en présence du pape… Son bilan est très discuté, mais je porte un regard très admiratif. »
« Résolument immoral »
Et puis il y a tous les autres, très critiques sur la méthode Infantino. Ceux, nombreux, qui pestent, mais en « off », contre son ego, son autoritarisme en interne, son goût pour le pouvoir et l’argent. Ceux qui, comme Michel Platini ou le Slovène Aleksander Čeferin, actuel président de l’UEFA, ont préféré ne pas parler du tout, pour ne pas en dire trop de mal, à la veille du Mondial. Et ceux, plus rares, qui ne retiennent pas leurs coups.
Ancien conseiller de Sepp Blatter, le consultant Peter Hargitay voit en Infantino le « symptôme du déclin de la civilisation occidentale, un homme d’affaires résolument immoral » enclin à « flagorner » Trump. De son côté, Miguel Poiares Maduro, ex-chef du comité de gouvernance de la FIFA, écarté dès 2017, lance : « En pratique, même si Gianni Infantino a fait beaucoup de promesses au début de sa présidence, la concentration et l’absence de séparation des pouvoirs ont perduré. »
Markus Kattner, ex-directeur financier et secrétaire général de la FIFA par intérim en 2015-2016, résume ainsi sa vision, assez tranchée, des défauts du « boss » : « Mauvaise gouvernance, abandon des réformes, management exclusif. » L’Allemand Kattner a aussi peut-être quelques raisons d’en vouloir à Infantino : il a été viré en mai 2016, puis, en 2020, suspendu dix ans de toute activité liée au football par la commission d’éthique de la FIFA. Il est accusé d’avoir touché des primes négociées et validées en très petit comité. Son licenciement a été jugé par la suite abusif par la justice suisse.
Terminé, ce genre d’arrangements financiers en catimini, avait promis Gianni Infantino. La FIFA publie désormais les rémunérations de ses dirigeants. Mais pas question d’ascétisme pour autant. En dix ans, son président, domicilié dans le canton de Zoug, à la fiscalité avantageuse, a vu ses émoluments s’envoler. Sur la seule année 2024, Gianni Infantino a « coûté » à la FIFA plus de 6 millions de dollars (5,7 millions d’euros) en salaires et divers bonus et avantages. Environ quatre fois plus que son salaire annuel annoncé lors de son entrée en fonctions, en 2016.
Mais personne ne conteste que le chef de la Fédération internationale possède un talent certain pour faire du « business ». L’une de ses recettes est de multiplier les compétitions, comme la Coupe du monde des clubs, réunissant 32 équipes, et dont la première édition s’est tenue aux Etats-Unis à l’été 2025. Le calendrier des joueurs déborde de matchs ? Peu lui importe. Gianni Infantino a seulement renoncé, devant le tollé général, à son projet d’organiser le Mondial tous les deux ans au lieu de quatre. Devant le Conseil de l’Europe, à Strasbourg, en janvier 2022, il avait avancé cet argument philanthropique absurde, pour défendre cette idée à laquelle il tenait tant : « Nous devons trouver le moyen d’inclure le monde entier pour donner de l’espoir aux Africains afin qu’ils n’aient pas besoin de traverser la Méditerranée pour trouver peut-être une vie meilleure mais, plus probablement, la mort en mer. »
Défenseur du « Sud global »
A la veille du Mondial au Qatar, en 2022, vivement contesté sur les plans écologique et des droits humains, il s’était fendu d’une anaphore restée dans les mémoires : « Aujourd’hui je me sens qatari, aujourd’hui je me sens arabe, aujourd’hui je me sens africain, aujourd’hui je me sens gay, aujourd’hui je me sens handicapé, aujourd’hui je me sens comme un travailleur immigré. » Et d’expliquer alors que, en tant que roux, lui aussi avait connu les discriminations. Fabrice Jouhaud lui reconnaît un certain talent pour saisir son époque : « Le foot n’appartient pas qu’à l’Angleterre, l’Allemagne ou à la France. Gianni Infantino a fait de ce credo une vision dans l’air du temps en remettant en question les “élites” et “décideurs” historiques au profit d’un monde “périphérique” qui le soutient parce qu’il se sent enfin considéré. »
C’est plus fort que lui, Gianni Infantino se voit en bienfaiteur de l’humanité. Sur ses réseaux sociaux, ses publications se concluent avec le message #FootballUnitesTheWorld. « Unir le monde par le football », telle est sa mission affichée sur son profil Instagram. Il se présente souvent comme le défenseur du « Sud global ». Mais, pour parvenir à son but, il tisse surtout des liens avec les puissants de ce monde. En 2018, ne disait-il pourtant pas, avec gravité : « Le football doit rester en dehors de la politique » ? Fin 2021, un an avant le Mondial au Qatar, l’enfant du Valais, dans les meilleurs termes avec l’émir Tamim Ben Hamad Al Thani, est même allé jusqu’à emménager plusieurs mois avec sa famille à Doha. Une initiative inédite pour un président de la FIFA. Et Infantino a donc encore franchi un palier sous la présidence Trump.
Dans son salon de coiffure du centre-ville de Brigue, Daniel Nellen, crâne aussi lisse que son cousin et petit bouc blanc au menton, ne veut plus donner d’interview sur « Gianni ». Non pas qu’ils soient fâchés, au contraire, il en a juste marre de ressasser. Longtemps, il a parlé aux journalistes du monde entier de leur enfance commune et de leur passion pour le ballon. « En privé, Gianni est un homme de cœur, consent-il juste à répondre en cette fin mai. Après, le business, c’est le business… Gianni, je le vois deux-trois fois par an, on ne va pas parler de Trump. Mais ce ne doit pas être facile. Trump, un jour il dit quelque chose et le lendemain le contraire. »
Tour de passe-passe
Infantino-Trump, simple realpolitik derrière les compliments à gogo ? Une seule chose est certaine, le dirigeant de la FIFA avale toutes les couleuvres, avec le sourire. Les restrictions de visas empêchant la venue des supporteurs d’Haïti ou d’Iran sur le territoire américain ? Les difficultés que rencontrent certains fans africains pour se rendre aux Etats-Unis ? Les excès de l’ICE, la police fédérale de l’immigration aux méthodes musclées, qui officiera aux abords des stades ? Il n’y trouve rien à redire.
A propos du prix des billets pour la Coupe du monde, qui n’ont jamais été aussi chers, le patron de la FIFA relativise en évoquant le contexte américain et « la tarification dynamique qui fait que les prix montent ou descendent en fonction des matchs ». Ce printemps, des médias ont révélé l’existence de prix de billets stratosphériques à sept chiffres pour assister à la finale sur un site de revente. Indécence suprême ? Infantino a répondu par une boutade dont il a le secret : « Si quelqu’un achète un billet pour la finale à 2 millions de dollars [1,7 million d’euros], je lui apporterai personnellement un hot dog et un Coca-Cola. »
Plus sérieusement, la FIFA a annoncé qu’elle acceptait de se pencher sur sa stratégie de billetterie pour l’édition… 2030. Si tout va comme prévu, Gianni Infantino sera alors encore à la tête de l’institution. Selon les statuts de la Fédération internationale, le président ne peut briguer plus de trois mandats, mais, par un tour de passe-passe, son premier mandat, de 2016 à 2019, a été considéré comme incomplet. Fin avril, lors du dernier Congrès de la FIFA, à Vancouver, au Canada, le Suisse a annoncé sa volonté de se représenter en 2027. Les confédérations africaine, asiatique et sud-américaine l’ont déjà assuré de leur soutien.
Source :
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
Donald Trump, entouré de Bernard Arnault (à gauche) et de Gianni Infantino, au Forum économique mondial de Davos (Suisse), en janvier 2020.
Gianni Infantino et Vladimir Poutine, lors de la finale de la Coupe du monde 2018, à Moscou, le 15 juillet 2018.
Pendant le sommet de la paix au Proche-Orient, à Charm El-Cheikh, en octobre 2025, auquel Gianni Infantino (à droite) était convié aux côtés de chefs d’Etat du monde entier.
Le président de la FIFA, Gianni Infantino, le président des Etats-Unis, Donald Trump, la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, et le premier ministre du Canada, Mark Carney, lors de la cérémonie de tirage au sort des groupes de la Coupe du monde de football, à Washington, le 5 décembre 2025.
Sepp Blatter, président de la FIFA, Michel Platini, président de l’UEFA, et Gianni Infantino, son bras droit, lors de la finale de la Ligue des champions en 2007. 



