Jusqu’ici, la mer Caspienne semblait à l’écart des combats qui secouent le golfe Arabo-Persique. Samedi 25 juillet, des drones ukrainiens y ont pourtant frappé plusieurs cibles, dont un bâtiment que Téhéran présente comme un navire commercial transportant du fer et que Kiev décrit comme un maillon dans la chaîne des livraisons militaires iraniennes à la Russie.

Selon les autorités iraniennes, l’explosion a tué un marin et fait trois blessés, tandis que les services de sécurité ukrainiens affirment avoir frappé “un champ pétrolier russe, un navire lance-missiles et des bâtiments employés pour acheminer des drones iraniens”, rapporte The Wall Street Journal.

Pour le quotidien économique américain, cette frappe “ouvre un nouveau front dans deux guerres de plus en plus imbriquées”. Depuis 2022, rappelle le journal, les drones Shahed livrés par Téhéran, puis reproduits et adaptés en Russie sous le nom de “Gueran”, pilonnent les villes et les infrastructures ukrainiennes. En retour, Moscou a aidé cette année l’Iran en lui transmettant des renseignements sur “de potentielles cibles américaines”.

En visant les lignes d’approvisionnement militaires entre l’Iran et la Russie, l’attaque ukrainienne “fait naître le spectre d’une confrontation directe entre [l’Ukraine et l’Iran]”, observe de son côté le quotidien anglophone saoudien ArabNews.

La mer Caspienne sous pression

La réaction iranienne n’a pas tardé. Alors que le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi, a prévenu que l’attaque “ne resterait pas sans réponse”, le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaeil Baghaei, a dénoncé “le dangereux aventurisme de l’Ukraine”, selon CNN. Cité par le Wall Street Journal, Ebrahim Azizi, qui dirige la commission de sécurité nationale du Parlement iranien, a renchéri sur les réseaux sociaux, assurant que “l’Ukraine comprendrait que l’Iran ne laisse pas ces agissements sans réponse”.

Les attaques ukrainiennes en mer Caspienne menacent les échanges russes avec l’Iran. SOURCE : CONSEIL QUÉBÉCOIS D’ÉTUDES GÉOPOLITIQUES, UNIVERSITÉ DE LAVAL (2025)

La mer Caspienne est devenue une artère essentielle pour la République islamique. Avec le blocus américain des ports iraniens du sud du pays, elle offre à Téhéran son accès le plus direct à la Russie, et au-delà à l’Asie centrale, “à la Chine et à l’Europe occidentale via les réseaux ferroviaires”, souligne Bijan Khajehpour, du cabinet viennois Eurasian Nexus Partners, interrogé par CNN. Nicole Grajewski, professeure assistante au Centre de recherches internationales de Sciences Po Paris, évoque dans le Wall Street Journal une voie “qui n’est pas vraiment concernée par une interdiction des États-Unis ou de ses alliés”.

Cette région, qui relie les ports iraniens au port russe d’Astrakhan, “la dernière à être entraînée dans le conflit entre l’Iran et ses adversaires”, souligne CNN, sert également au transport de céréales, d’acier et, selon les renseignements militaires occidentaux, de composants de drones et de missiles iraniens.

“Nous sommes dans le même camp”

En menaçant l’un des derniers corridors maritimes fiables de l’Iran, les frappes ukrainiennes pourraient accentuer la pression économique sur Téhéran et compliquer ses exportations énergétiques comme sa coopération militaire avec Moscou. Que la mer Caspienne cesse à son tour d’être sûre représente “une immense préoccupation”, analyse la chaîne qatarie Al-Jazeera. L’Ukraine pourrait ainsi offrir aux États-Unis “un moyen de pression majeur” dans les négociations avec le régime iranien, surtout depuis la suspension des hostilités entre Téhéran et Washington, le 25 juillet.

Le calendrier nourrit les spéculations. À quelques heures de la rencontre entre Zelensky et Trump, ce mardi 28 juillet à la Maison Blanche, Kiev semble vouloir montrer qu’il combat les mêmes adversaires que Washington. “Plus Zelensky peut démontrer à Trump qu’il est de son côté contre l’Iran, mieux c’est”, note Hanna Notte, directrice du programme de non-prolifération Eurasie du James Martin Center, interrogée par le Wall Street Journal. CNN résume également le message :

“Nous sommes du même côté.”

Dans les colonnes d’ArabNews, plusieurs experts jugent difficile la réussite d’une telle opération sans coordination avec les capitales occidentales. Chercheur au Middle East Institute, Alex Vatanka y voit davantage “un signal isolé” que l’ouverture d’“une guerre sur plusieurs fronts”. Il s’agirait plutôt d’un signal américain adressé à l’Iran : “Ne partez pas du principe que vos liens avec les Russes et vos routes commerciales alternatives sont en sécurité parce que ce n’est pas le cas.”

Vu de Bakou, le risque dépasse ce face-à-face irano-ukrainien. Dans les colonnes de Minval, site russophone proche du pouvoir, le politologue Ilgar Velizade redoute un précédent. L’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le Turkménistan dépendent de ce nœud essentiel pour leurs exportations énergétiques, leurs échanges commerciaux et les nouvelles routes reliant l’Asie centrale au Caucase et à l’Europe. Si les frappes se répétaient, prévient l’expert azerbaïdjanais, cette mer pourrait devenir “une véritable zone d’affrontement armé”.