« Les accords d’Abraham ont plutôt encouragé la guerre que la paix au Moyen-Orient »

Six ans après leur signature, les accords d’Abraham, loin de généraliser la normalisation israélo-arabe, ont aggravé les dissensions au Moyen-Orient, analyse l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique au « Monde ».

Le Monde – Le 15 septembre 2020, Donald Trump annonce depuis la Maison Blanche l’avènement d’un « nouveau Moyen-Orient ». Le président américain parraine en effet la signature de deux accords de normalisation entre Israël, d’une part, les Emirats arabes unis et Bahreïn, d’autre part. Ces accords sont dits « d’Abraham » puisqu’ils scelleraient la réconciliation entre les Arabes et les Juifs, eux-mêmes issus respectivement, selon une généalogie mythifiée, d’Ismaël et d’Isaac, deux fils d’Abraham.

Une telle dénomination révèle une volonté d’affichage symbolique qui fait l’impasse sur les contentieux concrets, au premier rang desquels la dépossession palestinienne. Elle convient tout à fait à l’officialisation des relations entre des pays que n’oppose aucun différend bilatéral et qui ont déjà développé des échanges discrets, mais substantiels.

Les accords d’Abraham sont généralement perçus et analysés comme un tournant majeur dans l’histoire du Moyen-Orient. Peu d’observateurs comprennent alors qu’il ne s’agit que d’un lot de consolation pour Donald Trump, dont « l’accord du siècle » de janvier 2020, censé régler une fois pour toutes le conflit israélo-palestinien, a fait long feu. Quant au premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, il vient d’enchaîner trois élections aux résultats mitigés en moins d’un an et il espère ainsi renforcer sa stature en Israël.

Les dirigeants des Emirats arabes unis et de Bahreïn se sont d’ailleurs bien gardés de se rendre à Washington, préférant déléguer à leurs ministres des affaires étrangères la signature de ces textes. Seul l’accord conclu entre Israël et les Emirats est un authentique « traité » de partenariat stratégique, Bahreïn se contentant d’une « déclaration » aux ambitions plus limitées.

Une dynamique vite épuisée

Donald Trump a beau annoncer que « sept ou huit pays » arabes supplémentaires, « y compris les gros », vont se joindre « très bientôt » aux accords d’Abraham, il faut attendre le 23 octobre 2020 pour que le Soudan adhère à cette dynamique. Le gouvernement militaro-civil en place à Khartoum obtient en contrepartie que le Soudan soit retiré par Washington de la « liste noire » des pays soutenant le terrorisme. La normalisation avec Israël n’est donc qu’un moyen pour obtenir la levée des sanctions imposées par les Etats-Unis.

C’est une approche tout aussi transactionnelle qui conduit le Maroc à normaliser ses relations avec Israël, le 10 décembre 2020, en échange de la reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. La diplomatie américaine récompense ainsi les deux autres signataires des accords d’Abraham sans régler aucun des problèmes de fond.

Joe Biden, dès son accession à la Maison Blanche, le 20 janvier 2021, apporte un soutien sans réserve aux accords d’Abraham, qu’il rêve d’étendre à l’Arabie saoudite. Tel est l’objectif principal de sa tournée moyen-orientale de juillet 2022, de Jérusalem à Riyad, durant laquelle il n’évoque la question palestinienne qu’en termes généraux.

L’Arabie saoudite de Mohammed Ben Salman demeure pourtant attachée au « plan de paix arabe » adopté à son initiative, vingt ans plus tôt, selon lequel une normalisation totale avec Israël dépend d’un retrait total des territoires occupés et de l’établissement sur ces territoires d’un Etat palestinien indépendant. L’administration Biden persiste néanmoins à invoquer les accords d’Abraham comme une fin en soi, sans remettre en cause la profonde hostilité de Donald Trump à l’encontre du nationalisme palestinien.

Du Soudan à Gaza

La normalisation entre Israël et le Soudan a été vidée de toute substance depuis que les putschistes, auteurs d’un coup d’Etat en octobre 2021 à Khartoum, se sont divisés en avril 2023 dans une lutte impitoyable pour le pouvoir. Le général Abdel Fattah Al-Bourhane, chef des Forces armées soudanaises, est soutenu, entre autres, par l’Egypte, première signataire d’un traité de paix avec Israël, dès 1979. Son rival, Mohammed Hamdan Daglo dit « Hemetti », à la tête des paramilitaires des Forces de soutien rapide, bénéficie du soutien massif des Emirats arabes unis, qui n’hésitent pas à encourager les visées séparatistes de leurs protégés.

Abou Dhabi, pilier des accords d’Abraham, œuvre donc à diviser un pays signataire des accords d’Abraham. De manière générale, la normalisation avec Israël permet aux Emirats arabes unis de développer leur projection vers toute la région, dans une escalade militariste en phase avec la montée en puissance d’Israël.

Les signataires arabes des accords d’Abraham s’avèrent incapables de même atténuer, depuis octobre 2023, la guerre d’anéantissement de la bande de Gaza par Israël. Les Emirats arabes unis apportent, en février 2025, leur soutien au projet de Donald Trump visant à transformer l’enclave palestinienne en « Riviera du Moyen-Orient ».

La guerre déclenchée par Trump et Nétanyahou contre l’Iran, un an plus tard, approfondit la coopération militaire entre Israël, les Etats-Unis et les Emirats, dont le territoire subit plus de frappes iraniennes que celui d’Israël. L’Arabie saoudite préfère au contraire conclure, en août, un pacte de défense avec le Pakistan et la Turquie, dont le président, Recep Tayyip Erdogan, est accusé par Nétanyahou d’être un « dictateur antisémite ».

On voit mal dans ces conditions comment le royaume saoudien pourrait rejoindre les accords d’Abraham. Même le sultanat d’Oman, pionnier du rapprochement avec Israël avant 2020, campe désormais sur une ligne beaucoup plus ferme. Six ans après leur signature, force est de constater que les accords d’Abraham ont plutôt encouragé la guerre que la paix au Moyen-Orient.

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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