– Il était autour de 10 heures, lundi 19 octobre, lorsqu’une première bombe est tombée, et a enflammé les dépôts de carburant du marché d’Amiet, dans la région Abyei, territoire contesté entre le Soudan et le Soudan du Sud. « Les gens ont couru dans tous les sens », témoigne Mohamed Abdullah, un commerçant somalien présent lors de l’attaque. La zone où se sont abattus les missiles est celle où des revendeurs stockent les barils de carburant importés du Soudan du Sud et destinés à être exportés vers le Soudan.
Joint par Le Monde, M. Abdullah raconte s’être réfugié dans la brousse, à l’extérieur du marché, et avoir attendu au moins deux heures, sidéré, « sans comprendre ce qui se passait ». Il a compté « 12 bombes, une toutes les dix minutes », avant de revenir sur place et de constater l’ampleur des dégâts.
Les autorités locales ont fait état d’un bilan provisoire de 153 morts, en majorité des ressortissants soudanais. Trois Somaliens figurent aussi parmi les victimes, ainsi qu’un nombre inconnu de Sud-Soudanais. « Les corps ont été brûlés et sont difficiles à identifier », explique Justice Charles Abyei Jok, l’administrateur en chef d’Abyei, région riche en pétrole que se disputent les deux Soudans depuis la sécession du Soudan du Sud, en 2011. Une mission de maintien de la paix des Nations unies, la Force intérimaire de sécurité des Nations unies pour Abyei (Fisnua), y a été déployée cette année-là.
Ce sont d’ailleurs les casques bleus qui sécurisent le marché d’Amiet, établi en 2016 « comme zone de commerce entre deux communautés, les Messiria et les Ngok Dinka, et entre deux pays, le Soudan et le Soudan du Sud », relate l’administrateur, qui ne décolère pas. « Le marché, à cette heure-là, était bondé, donc ils ont lâché des bombes sans faire aucune distinction : commerçants, femmes, enfants… ils n’ont épargné personne », déplore-t-il.
Le 20 octobre, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a condamné cette frappe, rappelant que « les attaques visant des civils et des infrastructures civiles sont interdites par le droit international », et il a assuré que « les responsables devront rendre des comptes ». La veille, le ministère des affaires étrangères sud-soudanais a « condamné dans les termes les plus forts » l’attaque, et convoqué l’ambassadeur soudanais à Juba, capitale du Soudan du Sud, pour transmettre sa « forte protestation ». « Le gouvernement appelle la République du Soudan à s’abstenir de toute action mettant en danger la vie et les biens des civils », écrit le ministère.
Outre le marché d’Amiet, au moins un camion-citerne transportant du carburant vers la ville de Muglad dans la région du Kordofan occidental, contrôlée par les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), a été bombardé, selon plusieurs sources sur place jointes par téléphone.
L’armée soudanaise n’a pas revendiqué l’attaque. Mais la multiplication, ces derniers jours, des frappes de drones sur des localités soudanaises sous contrôle des FSR laisse peu de doute : les forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah Abdelrahman Al-Bourhane souhaitent affaiblir coûte que coûte leurs ennemis en les privant notamment de leurs sources d’approvisionnement, quel que soit le prix à payer pour les civils vivant dans ces zones.
« Je pense que ce marché a été ciblé parce que les autorités soudanaises estiment que nous ne devrions pas permettre aux marchandises d’atteindre les communautés qu’elles soupçonnent d’être loyales aux FSR. Mais ce sont des gens qui ont besoin de nourriture et de carburant. C’est la nature des marchés transfrontaliers », explique l’administrateur Justice Charles Abyei Jok.
Les milliers de manifestants qui sont descendus dans les rues d’Abyei, mardi, ont réclamé une meilleure protection de la part des casques bleus de la Fisnua, dont la présence n’a pas été dissuasive. « Le marché d’Amiet n’est pas une cible militaire », pouvait-on lire sur leurs pancartes, au son de slogans comme « Bourhane, le peuple d’Abyei est dans la rue ». Dans un communiqué diffusé le 21 octobre, la Fisnua a assuré prendre « toutes les mesures nécessaires pour renforcer la sécurité dans la zone » et avoir « intensifié les patrouilles ». « Nos soldats de la paix continuent de fournir une assistance médicale d’urgence, de faciliter l’évacuation des blessés et ont éteint la plupart des importants incendies qui sévissaient », poursuit le texte.
« Le marché va continuer comme avant »
Ministre de la santé d’Abyei, le docteur Ajak Makor craint que le bilan ne s’alourdisse. « Nous continuons de retrouver des corps et de recevoir des blessés », expliquait-il, le 21 octobre, joint par Le Monde. Il n’est pas totalement surpris de voir l’armée soudanaise attaquer le marché d’Amiet. « C’est un lieu vital pour les habitants du Kordofan et du Darfour », régions coupées du reste du Soudan, sous contrôle des FAS. « Si les FSR bénéficient du marché d’Amiet, c’est de façon indirecte, on ne les voit pas venir ouvertement s’approvisionner ici », dit-il, reconnaissant toutefois que les FSR sont bien présentes dans le nord de la zone d’Abyei. Leur activité dans la région, censée être démilitarisée, a été rapportée et dénoncée à plusieurs reprises par l’ONU.
Le marché d’Amiet s’est étendu depuis 2023, au début du conflit au Soudan, qui a fait plus de 200 000 morts et provoqué la plus grave crise humanitaire au monde, selon les Nations unies. Alors que toutes les régions du nord du Soudan du Sud dépendaient des importations du Soudan pour le carburant et les biens de première nécessité, la dynamique s’est inversée depuis le début de cette guerre. Désormais, des régions entières du Soudan dépendent des importations sud-soudanaises.
Chef de la communauté Messiria à Abyei, une tribu arabe sur laquelle les FSR se sont appuyées pour recruter des combattants, Ambaddi Yahya Kabbashi, 54 ans, était présent lors de l’attaque, lundi matin. « Il n’y avait pas de moyens de transporter les blessés », se désole-t-il, lui qui dit avoir dénombré plus de 64 corps dans les cendres du marché, et qui ne s’attendait pas à de telles frappes « sur une zone sous protection de l’ONU ».
Mercredi, il était déjà de retour au marché : « Nous sommes des déplacés de la guerre, et, chaque jour, nous dépendons de ce marché pour survivre. » « Malgré la terreur que nous avons vécue, nous n’avons pas d’autre choix que de reprendre le travail. Donc je crois que les frappes ont complètement échoué à atteindre leur objectif, qui était de faire partir les gens. Le marché va continuer à fonctionner comme avant. »
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