Éthiopie-Haïti, ou les prémices du panafricanisme

Histoire · Il y a cent-trente ans, en 1896, la victoire d’Adoua sur l’Italie donnait une portée politique nouvelle à l’Éthiopie dans le panafricanisme naissant. Autour d’elle se dessine alors un projet qui rapproche Haïti et les diasporas noires du monde entier du continent africain.

Afrique XXI – Dans les années 1910, lorsque Marcus Garvey fait de l’Éthiopie un symbole de la libération noire, ce pays est déjà une référence pour une partie des militants et des intellectuels noirs de la Caraïbe et des États-Unis. En 1804, l’indépendance d’Haïti, née d’une révolution menée par des esclavagisés, fait de la première République noire indépendante un symbole de liberté pour les diasporas africaines. Dès la fin du XIXe siècle, alors que la colonisation européenne est en train de redessiner le continent, l’Éthiopie occupe elle aussi une place singulière dans les luttes de libération noire.

Déjà une référence biblique, le pays devient le seul État africain à préserver son indépendance sur le continent. Le 1er mars 1896, la victoire éthiopienne sur l’Italie, à Adoua, renforce encore l’importance du pays dans la résistance anticoloniale. À la veille du XXe siècle, quelques années après la conférence de Berlin de 1884-1885, le rapprochement entre Haïti et l’Éthiopie contribue à faire émerger une pensée politique qui cherche à rapprocher l’Afrique de ses diasporas. C’est tout le sens de la visite de l’intellectuel haïtien Bénito Sylvain à l’empereur Ménélik II en 1897.

« J’ai entrepris […] le voyage en Abyssinie qui représente dix jours en mer et trente et un jours consécutifs de route terrestre à dos de mulet […] uniquement pour la satisfaction intime de voir de mes yeux un congénère illustre, le Négus1 Ménélik. »2 : en janvier 1897, Bénito Sylvain embarque de Marseille pour l’Éthiopie. Journaliste et intellectuel haïtien installé à Paris, où il dirige le Comité oriental et africain de la Société d’ethnographie, il suit de près les affaires du continent africain en proie aux entreprises coloniales de l’Europe. Et la bataille d’Adoua, quelques mois avant le départ de l’intellectuel haïtien, « appuie l’idée que l’Éthiopie s’inscrit dans un projet de défense de tous les peuples africains dans le monde », analyse Amzat Boukari-Yabara, auteur d’Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme, publié aux Éditions La Découverte en 2014.

Arrivé à Harar, Bénito Sylvain rencontre le ras3 Makonnen, puis obtient une audience auprès de l’empereur Ménélik II. De cette rencontre naît surtout un rapprochement entre l’intellectuel haïtien et la cour de Ménélik, Bénito Sylvain devenant par la suite l’un de ses proches collaborateurs, notamment sur les questions internationales, jusqu’à se présenter comme « aide de camp de Sa Majesté l’Empereur d’Éthiopie ». À ses yeux, la victoire militaire d’Adoua ouvre une perspective politique et diplomatique unique pour rapprocher les trois États noirs indépendants que sont alors Haïti, le Liberia (depuis 1847)4 et l’Éthiopie.

Indépendants et « Grands protecteurs »

Quelques années plus tard, l’intellectuel cherche d’ailleurs à donner corps à ce rapprochement. Du 23 au 25 juillet 1900, la première conférence panafricaine réunit à Westminster (Londres) des délégués venus des Caraïbes, des États-Unis, d’Afrique et d’Europe. Henry Sylvester-Williams, avocat originaire de Trinidad et fondateur de l’African Association, en est l’un des principaux organisateurs. Sylvain y représente Haïti et l’Éthiopie. Dans son compte rendu5 publié en 1901, il rapporte que la conférence décide d’adresser un mémoire diplomatique à Ménélik II et aux présidents d’Haïti et du Liberia. Les trois États sont désignés comme les « Grands protecteurs » de l’Association panafricaine, avec pour objectif de « solidariser leurs intérêts » et de « combiner leurs efforts » sur le plan diplomatique.

« Il faut souligner qu’à l’époque beaucoup d’Éthiopiens sont déjà présents dans les diasporas, en Angleterre comme aux États-Unis, précise Amzat Boukari-Yabara. Ils ne sont pas des colonisés en Occident, ils sont citoyens d’une nation indépendante, jouissent d’une diplomatie organisée et d’ambassades dans leurs pays d’accueil. C’est aussi le cas des Haïtiens. Ils représentent deux communautés structurantes des milieux panafricains de cette époque-là. »

Également présent lors de la conférence, l’intellectuel noir états-unien W. E. B. Du Bois prononce le discours de clôture. Il y affirme que « le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de couleur »6, appelant les nations à respecter « l’intégrité et l’indépendance » de l’Abyssinie, du Liberia et d’Haïti, et associant explicitement leur sort à celui des populations noires d’Afrique, des Antilles et d’Amérique.

La prophétie de Marcus Garvey

Dès le début du XIXe siècle, la référence à l’Éthiopie s’inscrit durablement dans certaines traditions religieuses et politiques des milieux noirs états-uniens. En 1829, dans son Ethiopian Manifesto7, Robert Alexander Young désigne les populations noires dispersées dans les Amériques comme des « Éthiopiens » et annonce leur libération prochaine. L’éthiopianisme constitue alors la version religieuse du nationalisme noir états-unien. Le thème, notamment à travers le psaume 68, qui affirme que « des princes sortiront d’Égypte ; l’Éthiopie tendra bientôt ses mains vers Dieu », est régulièrement repris par plusieurs auteurs et militants noirs, parmi lesquels les abolitionnistes David Walker8 et Frederick Douglass9.

Au tournant du XXe siècle, la référence religieuse à l’Éthiopie se transforme progressivement en un langage politique de l’émancipation noire. Cette évolution trouve l’une de ses principales expressions avec le Jamaïcain Marcus Garvey (1887-1940). Journaliste et militant, il fonde en 1914 l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), dont il fait un instrument de mobilisation autour de l’unité, de l’autonomie et de l’émancipation des populations noires. Une formule lui est attribuée : « Look to Africa, for the crowning of a Black King ; he shall be the Redeemer » (« Tournez votre regard vers l’Afrique, où un roi noir est en train d’être couronné ; il sera le Sauveur »), et celle-ci prend une nouvelle signification après le couronnement de Haïlé Sélassié en 1930. « Quand Marcus Garvey est déporté des États-Unis vers la Jamaïque, il fait une référence à un roi en Éthiopie. Trois ans plus tard, quand Ras Tafari10 est couronné (en 1930, NDLR) sous le nom de Hailé Sélassié Ier, beaucoup assimilent le discours de Marcus Garvey à une prophétie. Hailé Sélassié est alors accueilli comme la réalisation de cette prophétie », appuie Amzat Boukari-Yabara.

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Sophie Boutière Damahi

Journaliste indépendante basée à Marseille, spécialisée dans les problématiques du bassin méditerranéen

 

 

Source : Afrique XXI

 

 

 

 

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