– Entretien – Adoptée au Parlement le 10 mai 2001 à l’initiative de Christiane Taubira, alors députée de Guyane, la loi reconnaissant les traites et l’esclavage comme crimes contre l’humanité a porté de nombreux fruits. Mais la France manque d’éthique en esquivant le sujet des réparations, juge aujourd’hui l’ancienne garde des sceaux, dans un entretien au « Monde ».
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité. » Votée le 10 mai 2001 et promulguée le 21 mai suivant, la « loi Taubira », issue d’une proposition de loi de la députée de Guyane Christiane Taubira et soutenue par le gouvernement de Lionel Jospin (1937-2026), alors que Jacques Chirac (1932-2019) était chef de l’Etat, a permis à la France d’occuper une place singulière parmi les anciennes puissances coloniales.
A la tête de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, issue de cette loi, qui en anime le 25e anniversaire, Jean-Marc Ayrault estime aujourd’hui que « la France ne doit pas s’abstenir d’agir » plus avant et attend un nouveau geste d’Emmanuel Macron, lors d’une rencontre internationale à Paris, le 21 mai. Pour Christiane Taubira, l’absence d’avancées des autorités françaises sur la question des réparations est un manquement à l’éthique.
Dans le cadre des commémorations lancées par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, la chorégraphe guadeloupéenne Chantal Loïal a dansé, samedi 25 avril, dans le salon des Amiraux de l’hôtel de la Marine, cœur de l’ancienne administration coloniale, en hommage à Sawtche, la « Vénus hottentote », esclave martyre morte à Paris en 1815. Auriez-vous pensé cela possible il y a vingt-cinq ans ?
Avant l’adoption de la loi, cela aurait sans doute été perçu comme un sacrilège. Les circuits pour faire émerger une telle proposition artistique n’auraient peut-être même pas existé, ou bien ils auraient été étranglés. La loi a déverrouillé toute une série de possibles.
De 2001 on a retenu qu’un consensus avait permis l’adoption de votre loi reconnaissant les traites et l’esclavage comme crimes contre l’humanité, mais était-ce vraiment le cas ?
Ma démarche n’a pas été de rechercher un consensus, encore moins l’unanimité. Je ne me suis pas demandé si toute la société française serait d’emblée réceptive ou si les autorités suivraient. Une fois convaincue, en amont, que la cause était juste, je me suis inscrite dans un travail de persuasion, de bataille, de riposte. Ainsi pour la date de la Journée nationale des mémoires – ce sera finalement le 10 mai. Une possibilité était celle du congrès de Vienne entre les puissances européennes qui avaient aboli, en 1815, la traite et chargé les Britanniques de contrôler les mers. Ce congrès portait en soi une césure dans cette histoire, car l’interdiction était proclamée au nom de la « morale universelle ». Cette hypothèse a suscité la colère de Robert Pandraud [1928-2010, ancien ministre délégué à la sécurité, député RPR puis UMP de la Seine-Saint-Denis], pour qui l’événement signait la défaite de Napoléon. C’était l’illustration que les pages de gloire dans certaines histoires sont des pages sombres dans d’autres.
Comment la loi s’est-elle élaborée ?
J’ai rédigé le texte de la loi et son exposé des motifs, une nuit, dans ma bibliothèque. En 1998, lors du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, les conférences que j’avais organisées autour de cet événement, avec des intervenants de toutes disciplines, avaient suscité des réactions d’étonnement en Guyane. A Paris, dans le grand public, lors de rencontres universitaires, j’ai vu des personnes âgées manifester une grande émotion. Certaines s’effondraient, découvrant tout d’un coup, dans sa continuité et sa violence absolue, cette histoire dont elles n’avaient que des bribes, et saisissant qu’elles provenaient de cette histoire. Entre-temps, il y eut la marche, en mai 1998, à Paris. Elle s’est déroulée de façon inouïe, pour deux raisons : lancée par 50 organisations, elle fut silencieuse ; et ses banderoles criaient ce qui était jusque-là indicible : « Nous sommes toutes et tous descendants d’esclaves ! »
Je me suis rendu compte qu’il s’agissait non de réconforter, mais de poser des mots, solennels, par la loi. Cette parole était la seule possible, nécessaire. Et la bataille fut rude. L’unanimité du vote, le 10 mai 2001, est un masque qui donne l’impression que la loi a fait consensus. Quand le texte, comportant sept articles, est revenu du Sénat, il n’en contenait plus qu’un demi, déclarant, sur le modèle de la loi reconnaissant le génocide arménien, que la traite et l’esclavage constituent un crime contre l’humanité. C’est certes l’essentiel, dit au présent de l’indicatif, car le crime est imprescriptible. Mais il était impossible de s’en tenir là. Contrairement au génocide arménien, la France est impliquée dans la traite, elle fut la troisième puissance négrière. L’Assemblée a rétabli le texte. J’avais proposé un article sur les réparations. Après des semaines de discussions, cette disposition a été supprimée, la veille du débat public au Parlement.
Quelles sont les avancées qui ont été produites par la loi, en vingt-cinq ans ?
La conquête la plus importante est ce qui fut le plus longuement discuté face aux voix habituelles sur la « repentance » : l’enseignement obligatoire de l’histoire du primaire au secondaire, et le soutien à la recherche.
L’enseignement est fondamental. Je n’ai, comme beaucoup, pas appris cette histoire, ce que j’ai mis des années à comprendre. On m’avait parlé du commerce triangulaire. Je me souviens du Candide (1759) de Voltaire et de la phrase « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». Au collège, j’avais étudié Tamango (1829), de Prosper Mérimée, puis, au lycée, Paul et Virginie (1788), de Bernardin de Saint-Pierre. Mais rien n’était lié. Or le fait de découvrir une histoire aussi vertigineuse par des bribes isolées peut nous rendre enragés. C’est l’enseignement qui peut nous aider à nous construire en cohérence.
Le comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage créé par la loi et présidé par [l’écrivaine] Maryse Condé [1934-2024] a invité les éditeurs de manuels scolaires dès ses premières auditions publiques. Un prix, la Flamme de l’égalité, a très rapidement mobilisé les établissements scolaires tous les ans pour le 10 mai, jour de la commémoration nationale. Des députés, des maires, des associations se mobilisent désormais chaque année durant le mois de la mémoire. La société a fondamentalement changé, de ce point de vue. En 1999, des étudiants m’avaient alertée sur leurs difficultés à trouver des directeurs de recherche pour leurs thèses sur ces sujets. Grâce à l’article 2 et au prix de thèse, décerné depuis vingt ans, la recherche universitaire a été relancée et s’est ouverte à d’autres disciplines que l’histoire.
Reste-t-il des limites, des menaces, à l’entretien de cette mémoire ?
Le dernier épisode de racisme désinhibé auquel nous avons assisté après l’élection du maire de Saint-Denis [l’« insoumis » Bally Bagayoko, attaqué par l’extrême droite lors d’une campagne de désinformation] rappelle qu’il reste beaucoup de travail. Nous ne serons pas au bout du chemin dans cent ans. Il restera toujours la mauvaise foi, le mauvais procès de la « repentance », qui n’est qu’un monologue furieux. Le seul fait que la nation accepte de regarder son histoire en face et d’y poser des mots justes et lourds provoque la réaction de ceux qui croient à une supériorité raciale. Cela restera un sujet de combat, de conflit.
Le sujet des réparations émerge fortement dans le monde, autour de la question des dettes africaines ou de celle de la France vis-à-vis d’Haïti, désormais bien cernée par la recherche historique et économique. La Fondation pour la mémoire de l’esclavage a interpellé le pouvoir exécutif sur ces sujets. Est-ce le prochain combat ?
La réparation est un principe juridique universel. Quand un tribunal condamne une infraction, si minime soit-elle, il décide de réparations. Pour un crime contre l’humanité, elles seraient hors sujet ? Il s’agit d’une question de cohérence et de probité.
En 2001, le débat sur les indemnités financières existait déjà. La proposition de loi visait à mettre en place un comité de personnalités qualifiées pour estimer la nature du préjudice et proposer des actes. Il s’agissait notamment d’interroger les politiques foncières, qui reproduisent les prédations par l’Etat en Guyane, ou consolident les emprises des descendants des maîtres esclavagistes en Martinique et en Guadeloupe, aujourd’hui encore. Si l’on se braque sur ces sujets, on joue à chercher la guerre civile.
Je proposais aussi des politiques publiques de soutien à la recherche dans les domaines de la culture et du patrimoine inventés durant l’esclavage – les langues créoles, les syncrétismes religieux, les arts, musiques…
Aux Etats-Unis, de grandes institutions financières et universitaires ont « redécouvert », il y a quelques années, qu’elles tenaient leur fortune de l’esclavage et ont proposé des bourses aux afro-descendants. Le Royaume-Uni ou les Pays-Bas font quelques efforts, des gestes. En France, la réflexion n’est pas aboutie. Nous pourrions dresser un inventaire, mesurer les effets, casser des mécanismes discriminatoires. Ce qui serait digne et raisonnable, ce serait de regarder le sujet en face, de dire que la réparation en tant qu’acte concret est impossible, bien que mesurable, qu’on ne peut l’esquiver, et que dans l’entre-deux on essaie de faire au mieux, de bonne foi.
Le 25 mars, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution portée par le Ghana qualifiant le commerce transatlantique des esclaves du « plus grave crime contre l’humanité ». La France comme les autres pays européens se sont abstenus. Qu’en pensez-vous ?
L’argument selon lequel on ne peut hiérarchiser les crimes est juste. Le crime d’esclavage est vertigineux par sa durée, son ampleur, sa codification, ses doctrines racialistes émises pour justifier un système économique. Trois continents en ont été profondément transformés – l’Europe, l’Afrique, l’Amérique. C’est un bouleversement du monde. Mais il n’est nul besoin d’échelle. Quand on le décrit, tout le monde en prend la mesure.
La position de la France aux Nations unies a été misérable. Elle ne peut se dissimuler derrière une formulation incorrecte. Elle aurait pu discuter, émettre une réserve avec son vote. La France, qui se vante partout d’avoir une grande loi unique reconnaissant le crime contre l’humanité, a choisi une position fourbe.
Qu’attendez-vous de ses autorités ?
Rien. Car dans une conversation il existe des conditions, dont la reconnaissance de certains principes : si l’on reconnaît un crime contre l’humanité et qu’on n’accepte pas le principe de réparation, alors de quoi discute-t-on ? L’éthique, ce n’est pas louvoyer.
Source : – (Le 10 mai 2026)
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