Le Monde – Près d’une semaine après la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui a vu la victoire du Sénégal face au Maroc, dimanche 19 janvier, à Rabat, le roi Mohammed VI a appelé les Marocains, jeudi 22 janvier, à ne pas se laisser « entraîner dans la rancœur et la discorde » après « les fâcheux incidents » ayant émaillé la rencontre.
En raison d’un penalty accordé aux joueurs marocains à la fin de la seconde mi-temps, l’équipe sénégalaise avait quitté la pelouse, avant de faire machine arrière. Au même moment, des supporteurs des Lions de la Teranga, qui tentaient de descendre sur la pelouse, se confrontaient aux stadiers et à la police.
« Même si cette grande fête footballistique continentale semble avoir été tristement entachée par l’épisode malheureux des dernières minutes du match, a insisté le souverain dans un communiqué, rien ne saurait altérer la proximité cultivée au fil des siècles entre nos peuples africains. »
Cette nouvelle adresse de Mohammed VI tranche avec son précédent communiqué, diffusé moins d’une heure après le coup de sifflet final. Le monarque s’était alors borné à remercier l’équipe marocaine. Ce qui laisse supposer que le texte, qui ne faisait aucune mention du déroulé chaotique du match, avait été préparé à l’avance.
Avant même le terme de la rencontre, des agressions entre supporteurs des Lions de l’Atlas et de la Teranga ont eu lieu à Casablanca. Dans le quartier d’Oulfa, où vit une importante communauté ouest-africaine, un restaurant sénégalais a été « attaqué par une dizaine de Marocains », aux dires de sa propriétaire, Ba Ndèye. Installée au Maroc depuis une quinzaine d’années, elle témoigne, photos et vidéos à l’appui, avoir été blessée par une arme blanche et des jets de projectile, tout comme deux membres de sa famille et un client. Elle ajoute que la police a refusé d’enregistrer sa plainte à deux reprises.
Une infime minorité de Marocains
A Casablanca, deux autres enseignes sénégalaises, situées près du port et dans le centre-ville, ont, elles aussi, été ciblées par des jets de projectile le soir du match, selon leurs propriétaires. D’autres témoins affirment que des dirigeants d’entreprise marocains ont licencié des employés sénégalais, dès le lendemain de la rencontre.
« A Marrakech, un agent de sécurité s’est rendu à son travail, lundi, et on lui a dit de rebrousser chemin, regrette le président d’une association, Babacar Dieye, qui habite au Maroc depuis trente-quatre ans. Nous avons pourtant appelé nos compatriotes à faire preuve de calme après le match, en leur demandant d’exprimer leur joie avec retenue et sans provocation. »
De nombreux Sénégalais assurent cependant que ces actes malveillants sont ceux d’une infime minorité de Marocains. « Je reçois quotidiennement des appels du Sénégal, on me demande comment je vais et je réponds la même chose : tout va bien. Il y a eu des réactions violentes, c’est certain, mais elles ne sont pas représentatives du comportement général au Maroc », tempère, sous le couvert de l’anonymat, le salarié d’un centre d’appels à Casablanca.
S’il confie avoir reçu, depuis dimanche, « beaucoup de messages » de compatriotes vivant au Maroc, le député des Sénégalais d’Afrique du Nord, Amadou Lamine Diouf, se veut rassurant : « Ce sont pour l’essentiel des rumeurs, des gens qui m’appellent pour me dire qu’ils ont entendu parler d’une agression, mais sans en apporter la preuve. »
Diffusées sur les réseaux sociaux, d’innombrables vidéos, censées témoigner de violences entre Marocains et Sénégalais, sont en réalité sorties de leur contexte ou décrivent des événements sans lien avec la CAN. Mais dans le flot existent tout de même des scènes avérées et choquantes. Filmée après la finale, l’une d’elles montre un Subsaharien, apostrophé dans un marché couvert. « On ne te vendra rien ici, rentre dans ton pays ! », lui dit un Marocain, bras levés.
« Dépassionner » l’épisode de la finale
En dépit des tensions entre les supporteurs et fédérations de football des deux pays, le dernier communiqué du roi est le signe que la relation entre le Maroc et le Sénégal doit être préservée, décrypte le journaliste marocain Mohamed Ezzouak, « le risque étant que ces tensions finissent par infuser dans les populations ».
De part et d’autre, les gouvernements semblent avoir pris conscience de l’urgence. En sommeil depuis plus de dix ans, la prochaine haute commission mixte Maroc-Sénégal a été fixée au 26 et au 27 janvier. Le premier ministre marocain, Aziz Akhannouch, et son homologue sénégalais, Ousmane Sonko, l’ont annoncé, mercredi, appelant à « dépassionner » l’épisode anarchique de la finale. « Nos défis communs sont autrement plus importants », ont-ils souligné. M. Sonko sera ainsi à Rabat du 26 au 28 janvier.
Soutien de la position marocaine sur le Sahara occidental, où il a ouvert un consulat, le Sénégal est un allié historique du royaume sur le continent. Dakar a appuyé le retour de Rabat au sein de l’Union africaine, en 2017, ainsi que sa candidature, avortée, à la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Le pays abrite en outre de nombreux fleurons marocains, à l’image d’Attijariwafa – propriété du fonds d’investissement Al Mada, détenu par la famille royale – qui s’est hissé à la première place des banques au Sénégal. Avec des échanges bilatéraux qui atteignaient 314 millions d’euros en 2024, le Maroc est, de loin, son premier fournisseur africain.
La proximité religieuse est un autre argument de taille en faveur d’une désescalade. Près de la moitié des musulmans sénégalais sont rassemblés au sein de la confrérie soufie tidjaniya. Son fondateur est enterré à Fès, où ils sont plusieurs milliers à se rendre chaque année en pèlerinage. Dans une vidéo mise en ligne mercredi, l’ancien premier ministre islamiste, Abdelilah Benkirane, est longuement revenu sur ce volet spirituel, en lançant cet avertissement : « Ne laissez pas le football gâcher nos relations fraternelles. »
Source : Le Monde
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




