CAN 2025 | Le Sénégal se voit retirer son titre de champion, le Maroc désigné vainqueur deux mois après la finale : « On a cru à une blague »

A Dakar comme à Rabat, la stupéfaction et l’incompréhension prédominent après la décision inédite du jury d’appel de la Confédération africaine de football.

 Le Monde  – Le chaos perdure. Et cette finale irrationnelle de Coupe d’Afrique des nations (CAN), remportée par le Sénégal face au Maroc à Rabat, le 18 janvier (1-0), n’en finit pas de se jouer hors du terrain. Deux mois après le match, mardi 17 mars dans la soirée, la Confédération africaine de football (CAF) a diffusé un communiqué qui annonce que son jury d’appel a décidé de retirer le titre de champion d’Afrique aux Lions de la Teranga, déclarés « forfait », et d’accorder à la sélection marocaine une victoire 3-0 sur tapis vert. Du jamais-vu.

La Fédération sénégalaise de football (FSF) a réagi, tard dans la nuit, dénonçant une « décision inique, sans précédent et inacceptable, qui jette le discrédit sur le football africain ». Au Monde, son secrétaire général, Abdoulaye Saydou Sow, assure que « la Fédération usera de toutes les voies légales pour mettre un terme à cette tentative d’usurpation » et évoque un recours devant le Tribunal arbitral du sport.

« Cela est triste et pitoyable. La CAF est dirigée par une bande d’incompétents », estime Claude Le Roy, qui a dirigé six sélections africaines (de 1985 à 2021) et a remporté la CAN, en 1988, au Maroc, avec le Cameroun. La stupeur prévaut également chez Ferdinand Coly, un ancien international sénégalais et finaliste de la CAN 2002 : « J’ai du mal à réaliser. Je suis dégoûté pour les supporteurs et les joueurs, à qui on retire le trophée, deux mois après la finale. »

« On ne rend pas la coupe »

A Dakar, l’annonce de cette nouvelle s’est diffusée au fil de la soirée, entre les étals ouverts tardivement en cette période de ramadan, et les écrans de téléphone éclairant les visages. D’abord, il y a eu de l’incrédulité. Puis, peu à peu, celle-ci a laissé place à l’évidence lorsque l’international sénégalais Moussa Niakhaté a publié sur son compte Instagram deux photos de lui, trophée en main, accompagnées d’un message rageur : « Pour l’éternité », puis « Venez les chercher ! Ils sont fous, eux ! » Dans la rue, la même colère prédominait. « On ne rend pas la coupe. Ce n’est même pas la peine d’y penser », lançait Mariama Sylla, une trentenaire qui avait célébré la victoire de ses Lions jusqu’au bout de la nuit.

Car cette finale entre les deux meilleures équipes du continent avait basculé dans le chaos au bout d’un temps additionnel interminable. Peu avant la fin du match, un penalty avait été accordé au Maroc à la suite du recours à l’assistance vidéo (VAR), et ce quelques minutes seulement après l’annulation d’un but sénégalais, non revu par la VAR.

A partir de là, tout s’était fissuré : les Lions de la Terenga avaient quitté la pelouse, à l’exception de quelques joueurs comme Sadio Mané, tandis que certains de leurs supporteurs tentaient d’y pénétrer, repoussés par des stadiers et une police débordés. Dans cette confusion, une conviction s’était alors ancrée côté sénégalais : le pays hôte aurait été favorisé par les arbitres. La finale n’avait repris qu’après une longue interruption.

Face à ces scènes peu glorieuses, la CAF a d’abord décrété, à la fin de janvier, des sanctions financières et disciplinaires contre les deux parties. Ainsi, deux joueurs marocains, Ismael Saibari et Achraf Hakimi, ont, par exemple, été sanctionnés pour avoir tenté de subtiliser la serviette d’Edouard Mendy, le gardien adversaire. L’instance sénégalaise, quant à elle, a reçu, entre autres, une forte amende : 615 000 dollars (un peu plus de 530 000 euros) pour le « comportement inapproprié de ses supporteurs, [qui a] porté atteinte à l’image du football ». Le sélectionneur sénégalais, Pape Thiaw, a, pour sa part, été suspendu cinq matchs pour avoir incité ses joueurs à quitter le terrain.

Du côté marocain, les dirigeants ont jugé ces sanctions insuffisantes au regard de « l’ampleur et de la gravité des incidents » et décidé d’interjeter appel. C’est cette procédure qui a finalement conduit à l’invalidation du sacre sénégalais. « Après la finale, le football africain avait déjà perdu, relève Joseph-Antoine Bell, légendaire gardien des Lions indomptables (Cameroun) et observateur attentif du football continental. Le Maroc a accepté de reprendre le match en tirant le penalty. Au lieu de clore ce chapitre avec le titre du Sénégal, le Maroc, avec son appel juridiquement fondé, a enfoncé le football africain. »

« Une injustice réparée »

« Il y a une injustice qui a été réparée. Quitter le terrain et revenir ne devait pas être impuni, observe le journaliste sportif marocain Nassim El Kerf. J’attendais que le Sénégal soit suspendu des prochaines CAN. Mais, [tout au long de la procédure], le Maroc est resté serein. On a eu ce qu’on méritait. » C’est ce que ressent aussi l’ancien international marocain Mustapha El Haddaoui : « C’est une deuxième étoile qui arrive tardivement. J’étais confiant, car la Fédération marocaine avait déposé un dossier solide. »

A Rabat, les premiers coups de klaxon ont retenti timidement dans la soirée, entre la médina et l’avenue Mohammed-V. « Au départ, on a cru à une blague », lâchait Idriss El Aïch, 34 ans, attablé à une terrasse encore animée après la rupture du jeûne. « C’est une victoire sans saveur », ajoutait-il, les yeux rivés sur son téléphone pour tenter de « vérifier » encore et encore la véracité de l’information.

« Je crois que je suis content, mais je ne sais pas trop quoi penser. On était passés à autre chose », expliquait, encore confus, Ahmed Hassani, un chauffeur de taxi dont le poste autoradio était resté branché sur les dernières nouvelles. Dans les rues de la vieille ville, quelques « Dima Maghrib ! » (« vive le Maroc ! ») étaient lancés. « Le timing est bizarre, mais on va quand même célébrer ça. On ne va pas tout de même pas pleurer », déclarait Rachida Bennani, la cinquantaine, avec un drapeau à la main qu’elle venait d’acheter.

« Que vont faire les Marocains de cette victoire ? Vont-ils organiser une fête ? se demande Woury Diallo, journaliste sénégalais au Quotidien. Et nos souvenirs de la parade à Dakar, les photos de notre joie après notre victoire, on va leur donner aussi ? » Le reporter continue à poser des questions : « La CAN est derrière nous et, aujourd’hui, tout le monde est concentré sur la Coupe du monde [du 11 juin au 19 juillet], alors à quoi sert la CAF ? Que cherche-t-elle à rectifier avec sa décision ? »

M. Diallo espère que ce nouvel épisode ne va pas envenimer les relations entre les deux pays. Moins de dix jours après la finale, les gouvernements du Maroc et du Sénégal s’étaient réunis en urgence, lors d’une haute commission mixte, réactivée dans la précipitation après plus de dix ans ​de sommeil. Le premier ministre sénégalais, Ousmane Sonko, s’était rendu à Rabat, du 26 au 28 janvier, serrant la main de son homologue marocain, Aziz Akhannouch, tous deux appelant à « dépassionner » la finale chaotique de la CAN. Des accords avaient été signés et un communiqué conjoint avait souligné la « nécessité de maintenir un dialogue régulier entre les deux pays frères ».

Alors qu’au soir de la finale une partie de la presse marocaine avait appelé à réévaluer les rapports avec le Sénégal, Mohammed VI avait enjoint aux Marocains de ne pas se laisser « entraîner dans la rancœur et la discorde ».

Cependant, des tensions subsistent : interpellés lors de la finale, 18 supporteurs de l’équipe nationale du Sénégal ont été condamnés, jeudi 19 février à Rabat, pour « hooliganisme » à des peines allant de trois mois à un an de prison. Considérés comme des « otages » dans leur pays, ils doivent être rejugés en appel, lundi 30 mars. La finale de la CAN, elle, se joue encore.

Source : Le Monde 

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