CAN 2025 : à Dakar, de l’explosion de rage à celle de joie : « Il se passe quoi, on a perdu, on a gagné ? »

Le Monde  ReportageLe Sénégal a remporté, à Rabat, la finale de la Coupe d’Afrique des nations contre le Maroc (1-0), à l’issue d’un match chaotique. Les rues de capitale sénégalaise n’étaient que feux d’artifice, sifflets, cris, la stupeur laissant la place à la liesse pour ce second sacre de l’équipe nationale.

Existe-t-il un mot pour nommer un état entre colère, stupeur, ferveur et excitation ? C’est en tout cas cette émotion inédite que l’on a lue sur les visages des milliers de supporteurs sénégalais massés sur les marches du Monument de la Renaissance africaine, à Dakar, transformées en fan-zone, alors que la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), dans la capitale marocaine, Rabat, qui opposait le Maroc au Sénégal, touchait à sa fin.

« Je ne comprends pas, je ne comprends pas, il se passe quoi, on a perdu, on a gagné ? », lâche, l’air ébahi, un enfant à son père vers 21 heures (heure locale), alors que la situation sur la pelouse au Maroc est des plus confuses. Les Lions de la Teranga viennent de quitter le terrain, après s’être vus refuser un but, et alors que ceux de l’Atlas, eux, se voient accorder un penalty.

Lors de la finale Sénégal-Maroc de la Coupe d’Afrique des Nations, à Dakar, le 18 janvier 2025.

De la 92ᵉ minute de jeu à la fin de la prolongation et à la victoire du Sénégal (1-0), à l’issue de tergiversations, du retour aux vestiaires des Sénégalais, puis de leur retour sur le terrain et enfin d’un but de Pape Gueye dans les ultimes minutes, Dakar n’a été que feux d’artifice, sifflets, cris, défilés de scooters Jakarta, prières improvisées dans les rues… « Un test pour notre esprit civique », lâche un gendarme à l’air taciturne, impeccable dans sa discipline, aux abords de la fan-zone du monument de la Renaissance africaine, alors que les pétards retentissent partout.

Lorsque le portier sénégalais Edouard Mendy stoppe le penalty litigieux accordé au Maroc et tiré par Brahim Diaz, une femme s’évanouit aux portes d’une des nombreuses salles de musculation du quartier Ouakam, transformée en espace pour regarder le match. « C’est trop d’émotions, elle ne peut pas tenir, c’est normal, vous voyez ce qu’il se passe ? », crient Moustapha Ba, solide trentenaire, en débardeur à l’effigie d’un marabout sénégalais, et un ami à lui, en maillot du 11 national, qui viennent en aide à leur concitoyenne. De fait, la finale de la CAN aura été un match pas comme les autres, grisante, chaotique.

Célébration de la victoire du Sénégal contre le Maroc lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, à Dakar, le 18 janvier 2026.

« Je suis à fond »

Les Dakarois se préparaient depuis le matin. Drapeaux et maillots étaient proposés le long des grands axes. Cafés et bars réglaient leurs téléviseurs, de même que les « boutiquiers » (les épiciers) ou les gérants de salles de sport, tous s’apprêtaient à accueillir le public. A Ouakam, des jeunes allaient de rue en rue tendant une grande calebasse aux passants. Avec l’argent récolté, ils ont paré les poteaux et les devantures de tout le quartier de tissus rouges, verts et jaunes, les couleurs de l’équipe nationale.

Une fan-zone installée près du Monument de la Renaissance africaine, pour suivre la finale Sénégal-Maroc de la Coupe d’Afrique des Nations, à Dakar, le 18 janvier 2025.

En fin d’après-midi, la ville est bigarrée, souriante. Les mêmes scènes ont lieu au même moment dans les autres villes du pays, de Ndar (au nord), à Ziguinchor (au sud). Les spectateurs affluent. La foule est jeune, les femmes ne sont pas moins nombreuses que les hommes. « De base, je suis pas amatrice de football mais c’est le Sénégal, je suis à fond », s’enthousiasme Rokhaya Bruce, venue avec ses copines. La vingtenaire a découvert le football, ses règles et les noms des joueurs sénégalais en 2021, « avec notre première étoile [première victoire dans la compétition] : c’est ce qui a converti les filles au foot ».

Du quartier du Plateau à celui de Ngor, la capitale du Sénégal est devenue un grand défilé de supporteurs, de motards avec des tee-shirts à l’effigie du premier ministre et homme fort du pays, Ousmane Sonko, d’hommes en boubou, d’expatriés français qui se sont pliés à l’achat de maillots sénégalais. L’importante communauté libanaise du Sénégal ne manque pas à l’appel. « Un Peuple – Un But – Une Foi », c’est la devise du Sénégal et, ce jour de finale, elle se donne à voir. Crachés par des enceintes trop puissantes, les derniers tubes internationaux le disputent aux musiques du rappeur d’origine sénégalaise Booba ou aux chansons de la star du mbalax, Youssou N’Dour.

« Notre valeur sûre »

« C’est beau tout ça », sourit Mohamed Ali, jeune Marocain installé dans un café au quartier couru des Almadies, alors que le match s’apprête à débuter. Le jeune homme porte le maillot de son équipe sur les épaules. Il vit à Dakar et travaille pour le Comité olympique national marocain, qui aide le Sénégal à organiser les Jeux olympiques de la jeunesse 2026 à Dakar. « Le sport nous unit, les Sénégalais sont super amicaux avec moi. Pour moi, à la fin de la CAN, c’est l’Afrique qui gagne. »

Les relations entre le Maroc et le Sénégal sont réputées bonnes. De nombreux Sénégalais vivent dans le royaume chérifien. Ils constituent aussi le premier groupe de touristes africains au Maroc. Les religieux des deux pays, liés par l’histoire soufie, échangent beaucoup. « On dit que le Maroc, c’est le pays de l’hospitalité, et le Sénégal, celui de la Teranga [“hospitalité”, en wolof], nous sommes un peu les mêmes », conclut-il.

Le Sénégal a gagné sa première CAN en 2021, à la suite d’un duel contre l’Egypte. Depuis, Pape Thiaw, ancien international, a pris la suite d’Aliou Cissé dans le rôle de sélectionneur. « Un thiof », lâche une spectatrice, un mot qui désigne, en wolof, le très prisé mérou, mais ici, évoque un bel homme.

La figure de la continuité, c’est Sadio Mané. « Notre valeur sûre, notre pilier, notre fierté », énonce en appuyant chaque syllabe Alioune Sy, jeune Sénégalais, dans la foulée de la victoire, alors que les cris permettent à peine d’entendre sa voix posée. A 33 ans, c’est sans doute la dernière CAN de ce grand nom du football, d’autant plus décisif dimanche soir que c’est lui qui a poussé ses coéquipiers à regagner le terrain après leur mouvement de colère.

« Avec cette CAN, on a découvert nos futurs héros : Nicolas Jackson, avec ses passes décisives, le jeune Ibrahim Mbaye, qui fait un travail d’ailier impeccable, Iliman Ndiaye, superefficace », continue le jeune homme, l’air philosophe et étonnamment calme au milieu d’une foule en délire.

Deuxième étoile

A minuit (heure de Dakar), les rues étaient toujours remplies de monde. « Franchement, ça fait plaisir », sourit Ibrahima Diallo, habitant d’Ouakam. Ces derniers mois, l’actualité au Sénégal a été marquée par l’explosion de la dette publique et une inflation qui ne freine que lentement. « Ça nous rassemble, ça nous rend fiers, la magie du foot, ça marche pour de vrai, poursuit-il. Maroc-Sénégal, c’était l’affiche finale parfaite : des équipes montantes, non pas d’Afrique, mais du monde ! Vous allez voir, elles vont marquer la prochaine Coupe du monde. »

Dans les rues de Dakar après la victoire du Sénégal contre le Maroc, lors de Coupe d’Afrique des Nations, le 18 janvier 2025.

Avec cette deuxième étoile à broder sur les maillots qui s’écoulent comme des petits pains depuis plusieurs semaines, le Sénégal entre dans les grandes nations du football africain, et ce après un match d’anthologie. D’autant plus que Pape Thiaw a dû faire avec l’absence de plusieurs noms pour cette finale : le défenseur Kalidou Koulibaly, suspendu et blessé, le latéral Krépin Diatta, écarté pour des raisons médicales…

« Cette nouvelle étoile est le fruit de l’effort collectif, de la résilience et de la foi en l’excellence », a posté, sur X, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye après la victoire. Quelques jours plus tôt, également sur X, le premier ministre, Ousmane Sonko, établissait un parallèle entre le travail des gaïndé (« lions », en wolof) et sa ligne politique patriotique : « Vous donnez le tempo du nouvel esprit que nous voulons pour le Sénégal et les Sénégalais : l’endurance, l’ambition, la gagne et le don de soi pour la patrie », le tout accompagné d’une photo de lui en compagnie de Sadio Mané.

Après la victoire du Sénégal contre le Maroc lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations, à Dakar, le 18 janvier 2026.
 

 

Jules Crétois Dakar, correspondance

 

 

 

Source : Le Monde  

 

 

 

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