Sénégal – BORIS, LA RÉPUBLIQUE N’EST PAS UN ROMAN DE TRAHISON

Réponse à l’entretien accordé à Impact.sn le 7 août 2026

Un écrivain a le droit de choisir ses héros. Un intellectuel engagé a le droit de choisir son camp. Mais lorsqu’il prétend expliquer le pouvoir, les faits reprennent leurs droits. L’admiration n’est pas une preuve, l’hostilité n’est pas une méthode et la fidélité à un homme ne saurait devenir la mesure de la République.

Monsieur Boubacar Boris Diop, J’ai lu attentivement l’entretien que vous avez accordé à Impact.sn. Je vous réponds sans me draper dans cette neutralité commode que l’on exige parfois des autres après s’en être soi-même affranchi. Je suis membre du Secrétariat exécutif national de l’Alliance pour la République. Mon lieu de parole est donc connu. Le vôtre l’est également puisque vous voyez en Ousmane Sonko « une chance exceptionnelle pour le Sénégal ». Rien de cela n’interdit de penser. Nos engagements nous imposent seulement une exigence supplémentaire. Nous devons infliger à nos propres convictions l’épreuve critique que nous réservons volontiers à celles d’autrui.

L’homme de lettres que je suis a d’abord été frappé par la mise en intrigue de votre propos. Je ne veux pas transformer un entretien politique en exercice de sémiotique. Ce serait artificiel. Le détour par Greimas éclaire cependant la distribution des rôles qui organise silencieusement votre raisonnement. Sonko y occupe largement la fonction du sujet. Le « Projet », chargé des valeurs de rupture et de souveraineté, devient l’objet de sa quête. La jeunesse militante en est à la fois l’adjuvant et l’un des destinataires symboliques. Face à eux se dessine le monde des opposants où se rencontrent l’ancien système, Macky Sall, les intérêts étrangers et la Françafrique.

Mais le mouvement narratif le plus révélateur concerne Diomaye. Il connaît ce que l’on pourrait appeler une migration actantielle. D’abord compagnon de la quête, il en devient progressivement l’obstacle. La divergence n’est alors plus seulement un désaccord politique, une concurrence institutionnelle ou un conflit de leadership. Elle change de nature et finit par recevoir le nom, autrement plus lourd, de trahison. Je vous avoue que c’est à cet endroit précis que votre raisonnement m’intrigue le plus. Une fois ce rôle distribué, presque tout ce que fait Diomaye peut confirmer le personnage qui lui a été assigné. Une décision autonome devient éloignement du Projet. Une divergence avec Sonko atteste le reniement. Même l’incertitude sur ses motivations nourrit l’accusation puisqu’il aurait soit changé sous l’effet des pressions, soit dissimulé depuis longtemps ce qu’il était vraiment. Le récit devient alors si cohérent qu’il risque de ne plus laisser aux faits la possibilité de le contredire. Or la science politique commence précisément lorsqu’on retire aux personnages leur destin écrit d’avance. Elle ne connaît ni héros par essence ni traître par destination. Elle observe des ressources de pouvoir, des institutions, des intérêts, des représentations et des formes concurrentes de légitimité. C’est à cette condition que le récit redevient une hypothèse et non un verdict.

Bourdieu permet d’abord de comprendre ce qui s’est réellement joué en 2024. Sonko détenait un capital politique considérable qu’il a, pour partie, transféré vers la candidature de Bassirou Diomaye Faye. Sans ce transfert, l’histoire électorale aurait probablement été différente. Cependant, la sociologie de la délégation ne se confond pas avec un droit de propriété. Le Conseil constitutionnel a proclamé Diomaye élu au premier tour avec 54,28 % des suffrages. Sonko a rendu cette victoire politiquement possible. Les Sénégalais l’ont juridiquement accomplie. Le bulletin de vote n’est donc pas une reconnaissance de dette. Une fois déposé dans l’urne, il produit une légitimité nouvelle. Si le président élu devait rester constitutionnellement subordonné au leader qui avait appelé à voter pour lui, nous quitterions imperceptiblement la République pour une étrange forme de vassalité électorale. Weber prend ici utilement le relais de Bourdieu. D’un côté demeure l’autorité charismatique attachée au chef et à la croyance que ses partisans placent en lui. De l’autre existe la légitimité légale-rationnelle qui procède d’une fonction et des règles qui l’instituent. Sonko conserve manifestement une puissance charismatique considérable. Diomaye dispose de la légitimité électorale et institutionnelle de la magistrature suprême.

Leur confrontation peut dès lors se lire autrement que comme un duel moral entre fidélité et trahison. Elle peut aussi être la difficile autonomisation d’un pouvoir présidentiel face au leadership partisan qui a contribué à le porter. Cette hypothèse ne blanchit nullement Diomaye ; elle refuse seulement de le condamner par psychologie. Lorsque vous le dites fragile, capturé par le système, peut-être retourné ou peut-être dissimulateur depuis l’origine, je cherche le fait qui pourrait conduire à abandonner votre hypothèse. Une explication qui rend pareillement compte du silence et de la parole, de l’action et de l’inaction, du changement et de la permanence risque de devenir une certitude protégée contre le réel. La même exigence vaut pour le « cent pour cent » de ses engagements électoraux que vous dites reniés. Cent pour cent, Monsieur Diop, n’est plus une impression. C’est une mesure. Elle suppose d’établir la totalité des engagements puis de distinguer ceux qui ont été exécutés, partiellement réalisés, différés ou abandonnés. Faute de cet inventaire, le chiffre frappe davantage qu’il ne démontre.

Le littéraire que je suis reconnaît l’hyperbole, le politiste Yoro Dia, lui, demande le tableau de vérification. Par ailleurs, votre propos sur la morale révèle d’ailleurs une tension. Vous affirmez que « la morale n’a rien à faire en politique », tout en donnant au conflit entre les deux hommes une forte coloration morale. Weber refusait précisément cette simplification. L’éthique de conviction ne dispense pas l’acteur de l’éthique de responsabilité, c’est-à-dire de répondre des conséquences prévisibles de son action. Cette exigence doit valoir pour Diomaye, pour Sonko et, bien entendu, pour Macky Sall. Votre hostilité à Macky Sall est publique, ancienne et assumée. Ce n’est pas votre droit de le combattre qui me gêne. C’est le moment où l’adversaire semble entrer dans la démonstration précédé de son verdict.

Je ne vous prête aucun sentiment intérieur, car je tomberais dans la psychologisation que je vous reproche à propos de Diomaye. Je parle seulement d’un effet de texte. À certains endroits, votre hostilité politique devient une variable de votre méthode. Je suis membre du parti de Macky Sall et je ne réclame pourtant pour lui aucune immunité judiciaire. Si des infractions sont imputables à des personnes ayant exercé le pouvoir, que les juridictions compétentes établissent les faits et individualisent les responsabilités. Mais la responsabilité politique d’un Président de la République, la responsabilité administrative de services de l’État et la responsabilité pénale d’une personne ne sont pas interchangeables. La justice due aux victimes et la présomption d’innocence ne sont pas deux principes ennemis. C’est leur coexistence, précisément, qui sépare l’État de droit du tribunal de l’opinion.

Pour rappel, Montesquieu avait ramassé cette exigence dans une phrase demeurée intacte à travers les siècles. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Aucun adjectif partisan n’accompagne ici le mot pouvoir. Le principe vaut pour l’adversaire que nous soupçonnons comme pour l’homme que nous admirons. Votre analyse de la candidature de Macky Sall au Secrétariat général des Nations Unies offre un autre exemple de cette nécessaire précision. Vous présentez la rotation régionale en faveur de l’Amérique latine comme un principe. L’ONU indique pourtant qu’il n’existe pas de politique officielle de rotation régionale pour cette sélection, même si l’idée d’un « tour » latino-américain constitue une donnée diplomatique réelle.

Une pratique politique et une règle juridique ne sont pas la même chose. De même, l’existence d’une candidature ougandaise ne suffit pas, à elle seule, à établir une position de l’Union africaine contre la candidature sénégalaise. Mais la véritable épreuve de symétrie est ailleurs. Vous réclamez que toute la lumière soit faite sur les violences et les responsabilités des dernières années. Soit. Cette exigence nous conduit pourtant vers un silence autrement plus embarrassant. Pendant la campagne des législatives de novembre 2024, Ousmane Sonko avait promis de revenir sur la loi d’amnistie. Le 27 décembre suivant, dans sa Déclaration de politique générale, il annonçait devant l’Assemblée nationale que serait présenté « dans les semaines à venir, un projet de loi rapportant la loi d’amnistie ». Nous sommes en août 2026. Le groupe parlementaire Pastef compte 130 députés sur les 165 que compte l’Assemblée nationale. L’article 63 de la Constitution permet une session extraordinaire sur demande écrite de plus de la moitié des députés, adressée au Président de l’Assemblée nationale. Quatre-vingt-trois signatures suffisent. Pastef en possède quarante-sept de plus.

Alors je vous pose simplement la question. Pourquoi ne demandez-vous pas avec la même vigueur à Ousmane Sonko de mettre cette puissance parlementaire au service de la promesse qu’il avait lui-même faite ? On ne peut invoquer indéfiniment l’empêchement lorsqu’on dispose d’une telle majorité. Je n’ignore pas la difficulté juridique. Rapporter ou abroger aujourd’hui l’amnistie ne rouvrirait pas mécaniquement toutes les procédures. Dans sa décision du 23 avril 2025, le Conseil constitutionnel a notamment opposé le principe de non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère, tout en rappelant la question particulière des crimes imprescriptibles au regard des engagements internationaux du Sénégal. C’est justement pourquoi le débat doit quitter les procès d’intention et revenir aux institutions. Au législateur d’agir dans les limites de la Constitution. Aux magistrats de qualifier les faits. À la justice d’individualiser les responsabilités.

Cette affaire révèle l’asymétrie la plus gênante de votre entretien. Diomaye est soumis à l’herméneutique du soupçon tandis que Sonko bénéficie plus volontiers de l’herméneutique de l’empêchement. Pourtant, son passage à la Primature appartient pleinement au bilan de l’alternance de 2024. On ne peut lui reconnaître la paternité stratégique de la victoire et lui retirer ensuite la responsabilité de l’exercice gouvernemental. Il serait paradoxal qu’il fût assez puissant pour avoir fait un Président de la République, mais trop impuissant pour répondre de son propre passage au gouvernement. À ce stade, il faut quitter un instant le procès des personnes. La pensée politique sénégalaise offre justement les instruments d’un déplacement salutaire. Elle nous rappelle que nos crises ne sont jamais seulement les produits de deux volontés individuelles ni les simples répliques locales de forces extérieures.

Dans Sénégal. Trajectoires d’un État, Momar-Coumba Diop invite à prendre au sérieux les dynamiques politiques et économiques internes ainsi que le jeu des acteurs sénégalais, sans transformer l’impérialisme en cause unique de la vie politique africaine. Cette précaution est particulièrement utile devant votre recours fréquent à la Françafrique. Les rapports de domination internationale sont réels. Encore faut-il démontrer, cas par cas, ce qu’ils expliquent. Entre les nier et leur attribuer une puissance causale presque illimitée existe précisément l’espace de la science politique. Mamadou Diouf approfondit ce déplacement en étudiant les rapports entre l’État et la société sénégalaise à travers les médiations sociales et des légitimités plurielles qui se recomposent dans la durée. La crise présente devient alors plus intelligible. Sonko dispose d’une légitimité charismatique et partisane exceptionnellement forte. Diomaye possède une légitimité électorale et institutionnelle. D’autres acteurs tirent la leur du territoire, de l’administration, des réseaux sociaux ou religieux, de l’expertise et de trajectoires politiques anciennes.

Le Sénégal n’est donc pas le tête-à-tête de deux personnages. Il est un espace de concurrence entre plusieurs sources de légitimité que les institutions ont précisément pour fonction d’arbitrer. Ce détour par la pensée sénégalaise nous ramène finalement à vous, et à moi avec vous. Dans « La démocratie des lettrés », Aminata Diaw assigne au pouvoir de la pensée une fonction « d’évaluation, [de] critique, voire [de] légitimation ». La frontière est décisive. À quel moment l’intellectuel qui évalue devient-il celui qui légitime ? À quel moment l’espérance placée dans un homme commence-t-elle à sélectionner les faits qu’elle accepte de voir ? Ces questions ne vous sont pas exclusivement destinées.

Mon appartenance politique m’oblige, moi aussi, à surveiller mes angles morts. C’est même la condition pour que la critique que je vous adresse ait quelque valeur. Cette même vigilance devrait nous retenir lorsque vous rapprochez Senghor et Dia, Sankara et Compaoré, Lumumba et Mobutu, puis Sonko et Diomaye. L’impression de tragédie africaine recommencée est littérairement puissante. Historiquement, elle demande davantage. Les régimes, les institutions, les rapports de force internationaux et les structures sociales diffèrent trop pour que la ressemblance des destins personnels vaille explication. L’analogie peut ouvrir une question, elle ne peut fermer la démonstration.

Reste une question à laquelle aucune réfutation de votre entretien ne devrait se dérober, celle de la jeunesse. Je ne sous-estime nullement l’adhésion dont Sonko continue de bénéficier auprès d’une partie importante des jeunes Sénégalais. En revanche, affirmer qu’aucun leader ni aucun parti n’auraient jamais connu pareille popularité exige des données comparables, des résultats électoraux correctement contextualisés et, idéalement, des enquêtes d’opinion suivies dans le temps. Une foule, même immense, et l’effervescence des réseaux sociaux attestent une capacité de mobilisation. Elles ne constituent pas à elles seules une série historique. Mais s’arrêter à la mesure serait encore manquer le phénomène.

Une partie de cette génération s’est socialisée politiquement dans les crises et la confrontation qui ont précédé l’alternance de 2024. Pour elle, Sonko n’incarne pas seulement un programme. Il peut représenter une demande de dignité, le refus de hiérarchies jugées anciennes, la reconnaissance de frustrations accumulées et la conviction qu’une génération longtemps tenue à distance doit enfin prendre sa place. Le vote, le militantisme ou la fidélité peuvent alors avoir une dimension de réparation symbolique autant que de choix programmatique. Les communautés numériques renforcent cette identification. Elles ne diffusent pas seulement des arguments. Elles produisent un langage, des signes d’appartenance, des souvenirs communs et parfois une polarisation affective dans laquelle la critique du leader est ressentie comme une attaque contre le groupe. Dès lors, les contradictions du chef ne provoquent pas nécessairement la rupture attendue par ses adversaires. Renoncer à lui peut aussi signifier, pour certains militants, remettre en cause des années d’engagement, de souffrances ou d’espérance. Comprendre cela n’est ni excuser ni mépriser. C’est prendre au sérieux ce que la sociologie politique nous enseigne depuis longtemps, les citoyens votent avec des intérêts, mais aussi avec une mémoire, une identité et des affects.

Nous voici finalement revenus au commencement. Ce que je conteste dans votre entretien n’est pas votre droit d’admirer Sonko. Je ne réclamerais pas de vous une neutralité que je ne revendique pas pour moi-même. Ce que je discute est le moment où cette admiration modifie le régime de la preuve. Diomaye doit répondre de ses actes. Macky Sall doit répondre, devant les institutions compétentes, des accusations qui le concernent, même si elles me semblent utopiques et toxiques pour vous.. Sonko ne peut être soustrait à la même obligation intellectuelle sous prétexte qu’il incarne encore une espérance.

Je ne vous demande donc ni de réhabiliter Macky Sall, ni d’absoudre Diomaye, ni de renier Sonko. Quel intérêt aurait un tel exercice ? Je vous demande quelque chose de plus exigeant et, au fond, de plus simple : appliquons aux trois hommes la même grammaire du doute. Peut-être est-ce cela, finalement, la liberté de l’intellectuel. Conserver suffisamment de distance avec ceux que l’on combat pour ne pas les condamner sans preuve, et suffisamment de liberté à l’égard de ceux que l’on soutient pour ne jamais leur accorder le privilège de l’infaillibilité. Une République n’a besoin ni de saints politiques ni de traîtres prédestinés. Elle a besoin d’institutions qui survivent aux hommes, d’une justice qui résiste aux passions et d’une pensée qui refuse de devenir le greffe intellectuel d’un camp. Le romancier peut décider du destin de ses personnages. Dans une République, heureusement, personne ne tient encore la plume du peuple.

 

Mamadou Bassirou KÉBÉ
Auteur de Voix lyriques multicolores, août 2024
Membre du Secrétariat exécutif national de l’APR Président de LIGGEY SUNU RÉEW

 

(Reçu à Kassataya.com le 09 août 2026)

 

 

 

Suggestion Kassataya.com :

ENTRETIEN EXCLUSIF – Boubacar Boris Diop – « Diomaye Faye se comporte déjà comme un Président en fin de règne » (Partie 1)

 

 

 

 

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