– Au panthéon trumpien de la vengeance, Ilhan Omar occupe une place définitivement à part. La représentante du Minnesota au Congrès a fait l’objet, lundi 12 octobre, d’une perquisition de sa maison à Washington. Cette mesure est inédite à double titre : la fouille, validée par un magistrat, s’est déroulée à trois semaines des élections de mi-mandat, une période pendant laquelle la justice se garde habituellement d’intervenir dans les affaires politiques ; la procédure vise à monter un dossier pour déchoir l’élue de sa nationalité et l’expulser du pays, une première dans l’histoire de la démocratie américaine.
Originaire de Somalie, ancienne réfugiée, musulmane, voilée, élue démocrate du Minnesota, membre de l’aile gauche du parti… Ilhan Omar, 44 ans, cumule tous les défauts aux yeux du président américain, Donald Trump. Née à Mogadiscio, elle est arrivée aux Etats-Unis en 1995 à l’âge de 13 ans, après quatre années dans un camp de réfugiés au Kenya. Elle a obtenu la nationalité américaine à l’âge de 17 ans, en 2000. Elle fut l’une des deux premières femmes musulmanes à faire son entrée au Congrès, en 2019.
« Ilhan Omar et moi-même faisons partie d’une génération d’Américains d’origine somalienne qui sont passés du statut de sujets de discussion à celui d’acteurs dotés d’une voix au cœur du pouvoir. C’est la promesse de la démocratie américaine : que des immigrants et des réfugiés deviennent des citoyens, des leaders communautaires et des élus. Cette transformation devrait être célébrée, non redoutée », explique Samakab Hussein, élu à la Chambre des représentants du Minnesota.
La naturalisation d’Ilhan Omar fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions de la part du département de la sécurité intérieure (DHS), décidé à tenir la promesse de Donald Trump. Le locataire de la Maison Blanche, prolixe en commentaires xénophobes à l’encontre de l’importante communauté somalienne du Minnesota, conteste depuis des années sa citoyenneté à l’élue démocrate et réclame une enquête.
Les investigations visent notamment les documents remplis par le père d’Ilhan Omar pour obtenir le droit de séjour aux Etats-Unis dans les années 1990. Selon le DHS, des informations mensongères initiales permettraient d’annuler toute la procédure, y compris la nationalité de sa fille, vingt-six ans après.
« Je ne me tairai pas »
Ilhan Omar a réagi dans un communiqué : « Ne vous y trompez pas : il s’agit d’une tentative de cibler des adversaires politiques et d’instrumentaliser la justice fédérale. Depuis dix ans, Trump me vise avec des mensonges sans fondement et des campagnes de dénigrement. Ce n’est que la dernière escalade en date dans sa campagne d’intimidation politique. Je ne me tairai pas. »
De son côté, Donald Trump a assuré ne pas intervenir dans la procédure. « Elle vient d’un pays qui est un non-pays. Elle vient et elle se plaint de notre Constitution. Je pense que c’est une très mauvaise personne. Mais tout cela est de la responsabilité du ministère de la justice », a-t-il éludé en marge d’un déplacement de campagne dans l’Ohio.
Interrogé par Le Monde sur d’éventuelles motivations politiques, le département de la justice a renvoyé à une déclaration de son porte-parole rappelant le cadre légal de cette opération : « Les enquêteurs de la sécurité intérieure ont exécuté un mandat de perquisition délivré par un juge et obtenu par le département de la justice. Cette mesure d’application de la loi s’inscrit dans le cadre d’une enquête pénale fédérale en cours. » Le DHS n’a pas répondu aux questions du Monde.
Ilhan Omar figure parmi les démocrates qui peuplent les discours de campagne de Donald Trump, à grand renfort d’avanies – il l’a déjà traitée de « détritus ». Cette obsession du président vaut à la représentante d’être l’une des figures en vue à Washington. Classée à l’aile gauche, sans se revendiquer socialiste comme le maire de New York, Zohran Mamdani, elle fait partie de cette jeune génération d’élus démocrates musulmans qui poussent le parti vers une ligne davantage sociale.
En juillet, elle est apparue en campagne aux côtés d’Abdul El-Sayed, le prétendant à la sénatoriale dans le Michigan, l’une des courses les plus suivies du pays. « Nous avons besoin de candidats solides qui ont de l’intégrité et qui vont se battre pour les classes populaires aux Etats-Unis, nous devons être certain que nous priorisons le fait de mettre de l’argent dans la poche des travailleurs », a-t-elle expliqué au Monde.
Campagne sénatoriale serrée
Les répercussions politiques de cette procédure judiciaire sont incertaines dans le Minnesota. Non pas tant pour Ilhan Omar, dont le district, situé dans la ville progressiste de Minneapolis, est solidement démocrate. Mais pour la campagne sénatoriale qui pourrait se révéler beaucoup plus serrée.
La vice-gouverneure démocrate, Peggy Flanagan, mène la course devant Michele Tafoya, la candidate républicaine, ancienne vedette de la chaîne ESPN, connue pour ses interviews de bord de terrain les soirs de match de football américain, le sport le plus populaire du pays. Selon les sondages, Peggy Flanagan bénéficie d’une courte avance, entre 1 et 4 points, dans la marge d’erreur. Alors que la dynamique nationale est actuellement en leur faveur, les espoirs des démocrates pour reconquérir le Sénat s’éloigneraient s’ils venaient à perdre ce bastion, qu’ils détiennent depuis 2008.
Pour les républicains, être encore dans la course relève au contraire de l’exploit, après les événements de l’hiver 2025-2026, liés au déploiement de l’ICE, la police de l’immigration, dans les rues des « villes jumelles », Minneapolis-Saint Paul. L’opération « Metro Surge » était à l’origine destinée à chasser les Somaliens en situation irrégulière. Elle a conduit à la mort de deux citoyens américains, Renee Good et Alex Pretti, en janvier, abattus par des agents fédéraux. Le puissant mouvement de réaction citoyenne a forcé l’administration Trump à reculer, sur une thématique qui lui était jusque-là favorable.
Les démocrates ont cependant leurs propres boulets dans cette campagne. Le gigantesque scandale de corruption aux aides liées au Covid-19, qui implique des dizaines de personnes issues en grande partie de la communauté somalienne locale et était le prétexte initial à l’intervention de l’ICE, a laissé des traces. La gestion du gouverneur démocrate, Tim Walz, a été largement critiquée et les républicains font campagne pour imputer ce bilan à Peggy Flanagan, son adjointe. Symbole des espoirs républicains, Donald Trump a annoncé officiellement son soutien à Michele Tafoya lundi.
L’ambiance déjà tendue localement ne risque pas de s’apaiser avec ce dernier épisode judiciaire visant Ilhan Omar. L’élue a été victime d’une agression sans conséquence en janvier. Un homme muni d’une seringue a projeté sur elle un liquide qui s’est révélé être du vinaigre de cidre. Mais le Minnesota ne connaît que trop bien le goût de la violence politique : en juin 2025, Melissa Hortman, représentante démocrate de l’Etat, a été tuée à son domicile, avec son époux, par un militant anti-avortement qui avait établi une liste d’élus démocrates à supprimer. Ilhan Omar y figurait en bonne place.
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