– « Comment achever ce que Frantz Fanon a commencé ? » Voilà la question que l’ancien premier ministre sénégalais Ousmane Sonko pose dans Continuer Fanon, un petit livre issu d’un discours prononcé en 2025, publié aux éditions Déberlinisation Lab dans une version trilingue, anglais, français et wolof. Hasard du calendrier, l’ouvrage est paru le 14 mai, quelques jours avant son limogeage par son vieux compagnon de lutte, le président de la République, Bassirou Diomaye Faye.
En se réclamant du penseur anticolonial martiniquais Frantz Fanon, Ousmane Sonko, qui reste le responsable politique le plus populaire du Sénégal – remercié de la primature, vendredi 22 mai, il a été élu, mardi, président de l’Assemblée nationale –, veut rappeler la teneur radicale de sa pensée et la nécessité d’une rupture politique profonde. C’est en partie sur l’ampleur des compromis acceptables dans l’exercice du pouvoir que s’est cristallisée l’opposition entre l’ex-premier ministre et le président, ce dernier étant considéré comme plus modéré que son mentor.
L’espoir de changements démocratiques et souverainistes porté par son parti, Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), victorieux à l’élection présidentielle de 2024, a immédiatement buté sur les difficultés : une dette publique colossale héritée du précédent régime, une grogne sociale, un contexte international houleux…
Face au risque d’inertie, Ousmane Sonko frappe le balafon, comme le dit l’hymne national. « La prudence excessive, l’attentisme ou la peur des représailles des marchés sont les autres noms de la résignation », dit-il dans son texte, alors qu’il a récemment appelé ses militants, réputés pour leur fidélité à son égard, à retrouver l’élan politique des années d’opposition. Le premier ministre déchu ne cache pas son ambition de briguer la présidence en 2029.
Combat souverainiste
Si, dans de précédents ouvrages, notamment son best-seller Solutions. Pour un Sénégal nouveau (2018), Ousmane Sonko privilégiait une approche technique des sujets et semblait assez ouvert au libéralisme économique, dans Continuer Fanon, il emprunte une langue révolutionnaire. Le premier ministre reprend par exemple au Martiniquais ses thèses sur le caractère « parasitaire » des bourgeoisies des pays décolonisés.
Ousmane Sonko déplore aussi que le Sénégal soit enfermé dans un « modèle économique colonial ». Alors que Dakar est engagé dans des discussions avec le Fonds monétaire international à propos de la dette publique, il dénonce, sans nommer l’institution, les « pressions extérieures, les injonctions, parce qu[’ils] [ont] affirmé que le Sénégal ne serait pas gouverné depuis l’extérieur ». Le dirigeant réaffirme le besoin de changements structurels, rappelle qu’il tient à tourner la page du franc CFA. « Des hommes nouveaux dans des institutions anciennes : Fanon savait que cela ne suffirait jamais », écrit-il.
« En se revendiquant de Frantz Fanon, Ousmane Sonko rappelle surtout que son premier combat, c’est le souverainisme », explique Félix Atchadé, animateur de l’école de formation du Pastef, Cheikh Anta Diop, du nom de l’historien et intellectuel panafricaniste sénégalais dont se revendique Ousmane Sonko.
C’est aussi au nom de ce combat souverainiste et anticolonial que l’ancien chef du gouvernement s’est érigé en héraut de la lutte contre l’homosexualité – l’aggravation des peines de prison pour des relations entre personnes de même sexe est la principale réforme qu’Ousmane Sonko a portée durant son mandat.
Une œuvre collective
Depuis des années, le leader du Pastef avance avec le patriotisme comme mot d’ordre. Un concept large, parfois difficile à définir. « Une formule populiste dans le sens positif du terme », selon Ibrahima Mbodj, chercheur au sein du think tank Afrikajom, « qui permet de rassembler au-delà des clivages, dans un parti qui compte par exemple des féministes et des conservateurs ».
« Une approche pragmatique et décomplexée, ni socialiste, ni libérale, qui prend les solutions qui fonctionnent, qui prône l’Etat planificateur, mais confère un rôle aux entreprises », selon Félix Atchadé. Selon des proches, son voyage, en 2025, dans la Chine de Xi Jinping, où l’Etat revendique un patriotisme teinté de références au communisme tout en maintenant une économie de marché, a marqué le premier ministre.
Le « sonkisme », dont parlent les sympathisants du Pastef et les commentateurs politiques, tient plus de la théorie sujette à évolution que du dogme figé. C’est aussi une œuvre collective, à laquelle contribue l’entourage hétérogène du premier ministre, qui compte de jeunes cadres aux profils presque technocrates et de vieux sages surnommés « les doyens », issus des mouvements marxistes et panafricains.
C’est surtout aux jeunes de son parti que le futur candidat à la présidence s’adresse. Ceux-ci se sont déjà emparés de Continuer Fanon pour des discussions aux intitulés parfois grandiloquents. « C’est à eux qu’il s’adresse, notamment avec les lignes où il rappelle que Frantz Fanon insistait sur la révolution culturelle, sur le besoin de penser avec nos propres imaginaires. C’est le genre de sujets qui anime la jeunesse du parti. Le bouillonnement du Pastef, c’est un moyen de garder du souffle, et ça permet aussi au chef de peaufiner sa méthode, de trouver des idées », souligne un membre de la direction.
