
– Récit – Le guide spirituel soufi, dont les disciples se comptent par centaines de milliers, était un érudit et un combattant anticolonialiste du XIXᵉ siècle. L’adoption par la France, en avril, d’une loi sur les restitutions des biens culturels volés pourrait permettre à ses descendants de récupérer ses manuscrits, bijoux et biens de valeur.
Au deuxième étage de la Bibliothèque nationale de France (BNF), passé un étroit couloir parqueté, les manuscrits de Ségou surgissent du fond d’une malle. Des joyaux de l’histoire ouest-africaine sur lesquels veille avec déférence Khalid Chakor-Alami. Sur une table en bois qui trône au milieu de la bibliothèque Rothschild, le conservateur, chargé des collections des manuscrits arabes et persans de la BNF, extrait une dizaine de livres de leurs coffrets anthracite, avant de les déposer sur des coussinets en velours pourpre.
Pillés par le général Louis Archinard en 1890 au Mali, ces fragments d’histoire ont intégré la Bibliothèque nationale, future BNF, en 1892. Tous sont issus des archives personnelles d’El Hadj Omar Tall et de ses descendants. Ce mystique musulman, érudit et redoutable combattant anticolonialiste, né entre 1794 et 1797 au Sénégal, a fondé, au XIXe siècle, l’un des plus puissants Etats islamiques d’Afrique de l’Ouest. A son apogée, l’empire toucouleur s’étendait du Sénégal à la Guinée, en passant par la Mauritanie, la Gambie et le Mali.
« C’est un fonds mythique, dit en souriant Khalid Chakor-Alami. Chaque fois que j’ouvre l’un de ces ouvrages, je suis ému de voir revivre ceux qui les ont écrits. Ils suscitent chez moi une profonde estime et une grande tendresse. » Dans les prochains mois, le conservateur pourrait se séparer de ce précieux trésor. A la suite de l’adoption, en avril, par l’Assemblée nationale, de la loi-cadre sur les restitutions des biens culturels pillés pendant la colonisation, les descendants d’El Hadj Omar Tall entendent récupérer leur héritage.
Le « fonds Ségou » contient 491 manuscrits volés le 6 avril 1890 par Louis Archinard, lors de la campagne du Soudan français, qui deviendra le Mali. Ce jour-là, le haut gradé havrais aux méthodes brutales pénètre dans Ségou avec ses hommes, sans combattre. Le souverain local, Ahmadou Tall, fils d’El Hadj Omar Tall – disparu mystérieusement vingt-six ans auparavant dans une grotte près de Bandiagara, au Mali –, ne s’y trouve plus. Louis Archinard s’empare de sa résidence en quête du « trésor de Ségou » qui fait l’objet de récits fantasmés chez des officiers français et des dirigeants locaux. Bijoux, ouvrages et biens de valeur : le militaire français se constitue un butin de guerre non négligeable pour financer la conquête coloniale.
« Il a fait expédier à la BNF 585 kilos d’ouvrages dans quatre caisses, explique Khalid Chakor-Alami. Il y avait des manuscrits et des feuilles éparses qui ont ensuite été reliées. C’est un fonds majeur, car il contient aussi bien des écrits religieux que des précieux documents d’archives sur la société de l’époque. » La riche bibliothèque constituée par la famille Tall témoigne aussi de la circulation des idées dans le monde islamique. Un monde que l’émir a longtemps parcouru, en savant et en combattant. Issu d’une famille de notables toucouleur du nord du Sénégal, les Torobbe, il se rend trois fois à La Mecque à partir de 1827. Il y obtient des mains de Mohamed El-Ghali le titre de khalife de la tidjaniya (une confrérie soufie ayant plusieurs millions de disciples à travers le monde) pour le Soudan français.
Sur le chemin du retour, qui prendra près de dix ans, El Hadj Omar Tall séjourne à l’université Al-Azhar, en Egypte, temple du savoir islamique. Puis dans l’empire de Sokoto (actuel Nigeria), où il épouse une des filles du puissant émir peul Mohammed Bello. Cette alliance politique et religieuse renforce son autorité en Afrique de l’Ouest. A son retour au Fouta-Djalon (actuelle Guinée), il rédige un de ses traités mystiques les plus emblématiques, puis lance son djihad pour établir un empire islamique.
« Capsule temporelle »
Dans la collection parisienne figure un exemplaire de ce texte, parvenu en parfait état, rédigé à l’encre brune par un copiste rattaché à la cour de l’émir. D’autres manuscrits témoignent de la grande culture islamique des propriétaires d’origine. On y retrouve des essais sur la grammaire, des ouvrages d’histoire, d’astronomie, mais aussi des exégèses, plusieurs Coran, des dictionnaires, des recueils de poèmes écrits en peul, en bambara ou en swahili, et un rare Tarikh es-Soudan (« histoire du Soudan »), œuvre majeure sur l’histoire des empires du Mali et Songhaï écrite au XVIIe siècle par un érudit de Tombouctou (Mali). « C’est une sorte de capsule temporelle qui marque les centres d’intérêt intellectuels, religieux, spirituels de l’époque, note Khalid Chakor-Alami, en lisant quelques passages en arabe. El Hadj Omar Tall a lui-même beaucoup écrit. Il a aussi reçu en cadeaux de nombreux ouvrages lors de ses voyages au Moyen-Orient et en Afrique. »
Ce trésor inestimable comportait aussi des bijoux. Au Musée du quai Branly, qui conserve des collections issues d’institutions créées durant la période coloniale, Louis Archinard en a fait envoyer 13 caisses. « Il s’agit de bracelets, grelots, bagues en or, en argent. Mais aussi des porte-Coran, en plus de manuscrits retrouvés dans les archives que Louis Archinard a légués à son neveu, énumère Gaëlle Beaujean, responsable de l’unité patrimoniale Afrique de l’institution.
Ces joyaux témoignent aussi de la circulation des techniques dans toute l’Afrique de l’Ouest. « L’orfèvrerie, comme l’écriture, suit les réseaux lointains du monde islamique, du Maroc, de la Mauritanie, de la Syrie à l’Irak, en passant par la Péninsule arabique et les universités africaines de Tombouctou et de Djenné [au Mali]. Cette mobilité du savoir a influencé le travail sur les bijoux, dont le savoir-faire et la technique n’étaient pas uniquement de Ségou », explique-t-elle.
Ce patrimoine omarien, la famille Tall tente de le rapatrier depuis les années 1980. Ces demandes de restitution ne concernaient pas que des artefacts : lors du sac de la résidence, Louis Archinard a aussi capturé le petit-fils d’El Hadj Omar Tall, Abdoulaye Tall. Agé de 10 ans, l’enfant a été envoyé de force en France dans une famille bourgeoise parisienne. Premier Africain admis à Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, il est mort brutalement à l’âge de 20 ans.
Plus d’un siècle plus tard, en 1995, Thierno Mountaga Tall (1914-2007), alors khalife de la communauté omarienne, obtient de la France le rapatriement de la dépouille du jeune homme. Le 5 avril 1995, lors d’une cérémonie solennelle en présence du ministre de la défense français, François Léotard, et du chef d’état-major de l’armée de terre française, le général Marc Monchal, Abdoulaye Tall reçoit les honneurs militaires. Sa dépouille est ensuite rapatriée au Sénégal avant d’être inhumée sur sa terre natale, à Ségou.
Reste le retour des manuscrits et pièces de valeur. « C’est ma mission », confie Thierno Madani Tall, le fils de Thierno Mountaga Tall. Au cœur de Dakar, l’héritier du guide spirituel règne sur des milliers de disciples – ils sont des centaines de milliers en Afrique. En cette fin d’après-midi d’été, ils affluent dans la maison familiale. En attendant d’être reçus en audience privée, hommes et femmes, en prière, patientent dans le vaste salon orné de tapis et de fauteuils somptueux.
L’autre charge de Thierno Madani Tall, c’est la préservation de la mémoire familiale. Un sacerdoce qui l’a mené à arpenter les réserves des musées français. Après avoir reçu des microfilms des manuscrits, il obtient, en 2011, l’organisation d’une exposition au Muséum du Havre – ville d’origine de Louis Archinard, qui y a légué une partie du « trésor de Ségou » –, sous l’égide du maire, Edouard Philippe. Trois ans plus tard, la municipalité accorde un long prêt au Grand Théâtre de Dakar, lors d’une rétrospective dédiée à El Hadj Omar Tall. Puis, en 2019, à Dakar, la France restitue son sabre volé en 1890. La cérémonie réunit le président Macky Sall (2012-2024) et les plus hautes autorités religieuses.
« On l’a réduit à la violence »
Thierno Madani Tall espère à présent que l’adoption de la loi sur les restitutions clôturera cette page de l’histoire. « Cette loi est primordiale, car des mots ont été dits, se réjouit-il, lors d’une audience accordée au Monde. La France reconnaît enfin avoir volé ces objets de grande valeur. Ils ont été bien conservés, mais il est temps qu’ils reviennent. » S’il se bat pour le retour de ces manuscrits, c’est aussi pour réhabiliter l’image de son aïeul.
Respecté et vénéré en Afrique de l’Ouest, l’homme de foi fut aussi perçu comme un religieux radical, n’hésitant pas à mener la guerre sainte contre des musulmans. « Le djihad n’a concerné que la fin de sa vie afin de se défendre des ennemis, rétorque Thierno Madani Tall. C’était un érudit, mais on l’a réduit à la violence. Il a passé sa vie à enseigner, à écrire près d’une vingtaine de livres. Les manuscrits volés racontent aussi cette facette de lui. »
Quant à la question de la conservation, argument longtemps brandi par certains établissements opposés à la restitution des biens pillés, elle ne se pose plus, selon les héritiers Tall. « Le Musée des civilisations noires de Dakar, où se trouve le sabre, est capable de nous accompagner », assure Cheikhou Oumar Sy, ancien député et neveu de Thierno Madani Tall. « Par ailleurs, nous construisons un musée et une librairie qui pourront accueillir certains ouvrages », poursuit-il en franchissant le chantier de la future mosquée omarienne. Bâtie sur 8 000 mètres carrés, elle sera la plus grande mosquée consacrée à El Hadj Omar Tall.
L’Etat du Sénégal est seul habilité à faire une requête officielle de restitution. « Nous déposerons une demande auprès de l’Etat français une fois qu’un inventaire complet sera réalisé », assure Baye Moctar Diop, l’ambassadeur du Sénégal en France. Un projet d’exposition universelle au siège de l’Unesco, à Paris, pourrait également voir le jour en 2027, l’occasion de répertorier le patrimoine éparpillé entre la BNF, le Musée du quai Branly, le Muséum du Havre et le Musée de l’Armée, aux Invalides. La démarche a obtenu le soutien du président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye.
En attendant, les manuscrits de Ségou demeurent entre les mains des conservateurs français. Ouvert aux chercheurs spécialisés, le fonds est en voie de numérisation. Une manière de refaire circuler au-delà des frontières un savoir inestimable sur l’histoire du continent africain.
Extrait du traité mystique « Rimah hizb al-rahim ala nuhur hizb al-rajim », écrit par l’érudit musulman et combattant anticolonialiste El Hadj Omar Tall et conservé au département des manuscrits de la Biliothèque nationale de France, à Paris. 



