– Il est 17 h 05, l’heure de la prière, quand Zakaria Faye voit le danger venir, dimanche 4 octobre. Sous ses yeux, de son balcon de l’unité 7 de la commune populaire des Parcelles assainies, à Dakar, les pluies torrentielles ne parviennent plus à s’écouler dans la rue sablonneuse. Le niveau de l’eau grimpe et menace le mur d’enceinte qui protège sa maison. « Ce mur a toujours résisté aux pluies. Mais, cette fois, j’ai senti que c’était d’une autre ampleur », se souvient le jeune homme, électricien de 27 ans.
Frappé par des vagues successives, le mur finit par céder. En quelques minutes, l’eau envahit les pièces de la maison situées en contrebas. Sur la dizaine de locataires qui s’y trouvent, une jeune mère et son enfant ont perdu la vie.
Comme les Parcelles assainies, toute la région de Dakar a été prise de court. Les dégâts sont lourds. A Mbao, une ville située à l’est de la capitale, le marigot est sorti de son lit et a déversé ses eaux jusqu’à l’autoroute à péage reliant Dakar à sa banlieue. Une partie de l’axe a été paralysée et des automobilistes piégés, durant toute la journée du 5 octobre. En ville, le tunnel du canal 4, situé au niveau du quartier chic du Point E, était encore submergé par les eaux cinq jours après l’épisode pluvieux. Dans des écoles, des salles de classe inondées et des toitures arrachées ont contraint le gouvernement à décaler la rentrée scolaire du 7 au 12 octobre.
Nappes phréatiques gorgées d’eau
Chaque année, le Sénégal connaît une saison des pluies qui s’étend de juillet à octobre. Mais ce dernier épisode pluvieux est exceptionnel à plusieurs titres. Son intensité d’abord : « En moyenne, près de 140 millimètres d’eau sont tombés sur la capitale en vingt-quatre heures. C’est à peu près l’équivalent d’un mois de pluie », explique Cheikh Oumar El Foutiyou Ba, directeur des services techniques de la ville de Dakar.
Les précipitations sont aussi survenues tard dans la saison, alors que le mois d’août concentre habituellement les plus grosses intempéries. Au début d’octobre, les nappes phréatiques, déjà gorgées d’eau, n’absorbent plus rien. « L’eau n’a pas réussi à s’infiltrer, alors elle a cherché sa voie pour s’écouler avec une force torrentielle », détaille le responsable.
Faut-il y voir un effet du dérèglement climatique ? Les signaux sont là, reconnaissent différents responsables locaux. « On assiste à une intensification des extrêmes : des intempéries plus violentes et concentrées sur des durées plus courtes », observe Cheikh Oumar El Foutiyou Ba. Ce genre de phénomènes extrêmes pourraient se répéter ces prochains mois, alors que les prévisions mondiales annoncent un nouvel épisode d’El Niño d’une intensité inédite, qui n’épargnera pas l’Afrique de l’Ouest.
Aux Parcelles assainies, Francis Marcel Sambou, le chef du cabinet du maire, espère qu’il va y avoir une prise de conscience collective. Dans sa commune, où de nombreux habitants ne se souviennent pas avoir vécu d’intempérie si violente auparavant, le facteur climatique s’impose désormais dans les conversations : « Le changement climatique, les gens n’y croient pas trop, ils disent souvent que c’est un truc de Blancs. Mais, cette fois, la réalité est là devant nous. »
Face à cet épisode sans précédent, le système de drainage de la ville, déjà imparfait et vieillissant, n’a pas tenu. Avec une quantité d’eau exceptionnelle à absorber en un temps record, ses capacités ont été largement dépassées, au point de voir plusieurs bassins de rétention déborder au lieu de contenir les eaux.
Mais le problème est plus profond encore. Sous l’effet de la grande sécheresse qu’a connue le Sénégal dans les années 1970 et l’exode rural qui l’a accompagné, des quartiers entiers de Dakar sont nés de façon anarchique. Ces vingt dernières années, en périphérie de la capitale, à Keur Massar, Yeumbeul, Pikine ou encore Rufisque, des logements sont sortis de terre sans qu’un réel plan d’urbanisation soit établi, le nombre d’habitants n’a cessé d’augmenter et les rues se sont bétonnées.
Réaménager les quartiers inondables
Mais le système d’assainissement, lui, n’a pas suivi. Plus grave, certains de ces quartiers se sont installés sur le chemin de l’eau, au cœur de bassins versants de la capitale. Là où les pluies s’écoulaient librement vers la mer, l’exutoire naturel de la presqu’île, des constructions font aujourd’hui obstacle à leur passage.
« On est dans des secteurs où tout est construit, insiste Momar Diongue, directeur du laboratoire de géographie humaine à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, spécialiste des questions urbaines pour la métropole de Dakar. En cas de pluviométrie exceptionnelle, il n’y a pas assez d’espaces ouverts, qui pourraient servir de zones de collecte de l’eau, ne serait-ce que de manière provisoire et temporaire, pour permettre au moins une atténuation des dégâts. »
A chaque hivernage, le même scénario se répète. Dans l’urgence des inondations, des motopompes sont livrées pour soulager les sinistrés. L’ampleur des dernières pluies provoquera-t-elle une rupture ? L’Etat, les élus locaux et les experts appellent tous à un changement de paradigme. Mais la méthode à suivre ne fait pas consensus. Une première approche consiste à repenser l’aménagement à l’échelle de ces quartiers inondables.
« Je pars du principe qu’un réseau d’assainissement universel, uniforme sur tout l’espace urbain, ce sera très difficile à atteindre. On peut décider de maintenir les populations dans leur cadre de vie, en libérant de l’espace pour réduire les risques d’inondations », assure Momar Diongue. L’idée est de rompre avec le tout-bâti, de végétaliser les espaces disponibles et de construire davantage en hauteur, pour limiter l’emprise au sol des logements.
Une autre école plaide, au contraire, pour libérer les bassins versants de l’occupation humaine et rétablir les voies naturelles d’écoulement des eaux. Il faudrait pour cela passer par une démolition des immeubles et par le relogement des populations. « Il faut oser casser pour reconstruire derrière. Cela demande de la volonté politique », insiste Cheikh Oumar El Foutiyou Ba.
Source : – (Le 09 octobre 2026)
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