« Mme Pauline » et fils, génocidaires unis pour la vie au Sénégal

Afrique XXI– Bonnes feuilles · L’historienne Juliette Bour a étudié le parcours de quinze rwandaises condamnées pour avoir participé au génocide des Tutsis du Rwanda et qui occupaient des postes à responsabilité. Ses recherches ont fait l’objet d’un livre, Comme des hommes ?, aux éditions CNRS, dont Afrique XXI publie un extrait avec l’accord de l’autrice et de la maison d’édition.

Dans Comme des hommes ? Femmes politiques génocidaires au Rwanda (éditions CNRS), l’historienne Juliette Bour retrace le parcours de quinze femmes de pouvoir ayant participé au génocide des Tutsies du Rwanda, qui a fait près de 1 million de morts entre avril et juillet 1994. On estime à 95 000 le nombre de femmes ayant participé, directement ou indirectement, au génocide.

Ce n’est pas tant le genre qui explique cette portion minoritaire (1,2 million de Rwandaises ont été condamnées par les tribunaux populaires Gacaca) que l’opportunité, explique l’historienne dans un entretien accordé à Afrique XXI dans l’émission Horizons XXI du 25 septembre. Ces femmes, membres actives de partis politiques, qui occupaient des postes à responsabilité (cheffe de secteur, militaire, ministres dans le gouvernement provisoire qui accomplira le génocide), ont eu la possibilité de diriger des opérations : massacres dans les églises, érection des barrières tenues par les milices interahamwes, viols, pillages… Sur ces quinze femmes, trois ont tué directement, souvent pour donner l’exemple aux hommes sous leur autorité.

L’un des personnages qui retient forcément l’attention est Pauline Nyiramasuhuko. Ministre de la Famille et la Promotion féminine en 1994, « Madame Pauline1 » s’est « distinguée » des autres femmes par sa participation à de très nombreux viols. « Pauline Nyiramasuhuko est la seule femme condamnée par la justice pénale internationale pour génocide et viol comme constitutif du crime contre l’humanité. Ses actes renvoient à une double transgression et, d’abord, à celle de son rôle de ministre dédiée à la cause féminine », rappelle l’autrice.

Une situation quasi incestueuse

Son fils, Shalom Ntahobali, a violé sans retenue et sous les ordres de sa mère, jusque sous le toit familial où il ramenait des femmes tutsies. « Les viols qu’elle ordonne sont perpétrés sous ses yeux par son propre fils. Shalom Ntahobali, jeune père de famille en 1994, se vante de disposer de l’aval de sa mère lorsqu’il sélectionne les filles et les femmes à violer », écrit Juliette Bour.

Comme toutes ces femmes, Pauline Nyiramasuhuko avait développé une haine féroce contre les Tutsies, motivée depuis des décennies par la propagande raciste. « Malgré cette situation quasi incestueuse, son comportement mérite d’être analysé dans le registre du politique plutôt que du psychologique, poursuit l’historienne. Pauline Nyiramasuhuko a conçu ces viols comme une manière de rabaisser la femme tutsie. »

Après avoir fui en République démocratique du Congo (Zaïre, à l’époque), puis au Kenya, mère et fils ont finalement été arrêtés à Nairobi le 18 juillet 1997. Pauline Nyiramasuhuko et Shalom Ntahobali ont été condamnés le 24 juin 2011 par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), respectivement à quarante-sept années de réclusion et à la prison à vie. Avec d’autres génocidaires rwandais, ils purgent leur peine au Sénégal, dans la prison de Sébikotane, à 50 kilomètres de Dakar.

Dans cet extrait, tiré du chapitre 9, « Des défenses politiques », Juliette Bour décrit, à la manière d’un reportage, sa visite à la prison de Sébikotane, où elle rencontre notamment Pauline Nyiramasuhuko et Shalom Ntahobali (les intertitres sont de la rédaction).

700 000 francs CFA par trimestre

Le 22 novembre 2010, le Sénégal et les Nations Unies signent une convention stipulant que le pays peut accueillir des prisonniers du TPIR [Tribunal pénal international pour le Rwanda]. Le Tribunal ad hoc ne dispose en effet pas de prison interne. Ces conventions ont été conclues avec différents pays, dont le Bénin, le Niger et le Mali2, où se trouvent d’autres condamnés du tribunal.

Les détenus rwandais sont soumis au régime de droit local. Cependant, à Sébikotane [50 kilomètres à l’est de Dakar, NDRL], leurs conditions de détention sont bien meilleures que celles des Sénégalais puisqu’elles doivent être conformes aux normes formulées par le CICR [Comité international de la Croix-Rouge]. Via le Pnud [Programme des Nations unies pour le développement], le Mécanisme international3 prend en charge les « travaux de réfection de l’établissement, ainsi que l’alimentation, les communications et frais médicaux de la personne condamnée ».

Un détenu du TPIR emprisonné a Sébikotane dispose de 700 000 francs CFA par trimestre (un peu plus de 1 100 euros pour trois mois) pour couvrir son alimentation, ses frais médicaux et son forfait téléphonique, contre 1 100 francs CFA (moins de 2 euros) pour un Sénégalais emprisonné pour un crime de droit commun. Compte tenu de leur âge, ces détenus ont des besoins importants : ils sont les prisonniers les plus vieux du Sénégal. Leur surveillance reste, elle, aux frais du pays d’accueil.

Leur présence bénéficie cependant à l’infrastructure générale : un générateur électrique plus important a été installé, payé par le Mécanisme, ainsi qu’une cuve à eau. Le mur d’enceinte a été rehaussé, un mirador a été construit ainsi qu’un système d’interphone4. La sécurité y est maximale. Perdus dans cette banlieue située à 50 kilomètres de Dakar, accessible uniquement par une longue piste depuis la route nationale, isolés dans un pays où ils ne connaissent presque personne, leurs chances d’évasion sont maigres.

Un quartier personnel avec sa chambre et sa salle de bains

Le quartier dit « TPIR » de la prison de Sébikotane se situe au sein du centre pénitentiaire. En 2017, une fois sa construction terminée, il a accueilli neuf détenus5 occupant les cellules individuelles disposées en rectangle autour d’un potager. L’inspecteur Idrissa Sow, qui dirigeait la prison à cette date, avait reçu une liste de quinze noms, assortie de dossiers judiciaires et médicaux. Tous les prisonniers devaient être « en bonne santé », la prison étant alors située à plus de 50 km d’un hôpital. Parmi les neuf détenus sélectionnés : Pauline Nyiramasuhuko.

Or, le Sénégal est signataire des lois dites « Mandela6 » dont la règle 11 instaure la non-mixité genrée « dans la mesure du possible ». Le pays dispose de plusieurs prisons pour femmes, mais une des règles de la Convention interdit aux détenus rwandais d’être mêlés aux détenus locaux. Il était donc impossible de placer Pauline Nyiramasuhuko seule dans une autre prison. Elle a ainsi bénéficié d’un aménagement spécifique et inédit : un quartier personnel avec sa chambre et sa salle de bains, gardé par des femmes mais communiquant avec celui des hommes. En raison de l’âge des détenus, de leur petit nombre, ainsi que des conditions optimales de surveillance, il a été décidé de l’autoriser à côtoyer les hommes pendant la journée.

Lors de la sélection des détenus, l’inspecteur Idrissa Sow n’avait pas remarqué, à cause de la différence des noms de famille, que Shalom Ntahobali était le fils de Pauline Nyiramasuhuko. Pour ce réformateur, plaidant pour le resserrement des liens familiaux en prison, ce hasard a représenté une chance. Pour l’inspectrice Khadidiatou Ndoye, la directrice actuelle, cette configuration facilite surtout la détention de la mère puisque son fils s’occupe constamment d’elle.

Shalom Ntahobali est le plus jeune des détenus du TPIR. Il prend en charge l’entretien du jardin et se dédie à la cuisine. Il y est aidé par des détenus de la maison de correction, ainsi que par deux femmes salariées. Les contacts entre les détenus sénégalais et rwandais se limitent à la présence de ces jeunes de la maison de correction qui travaillent au sein du quartier du TPIR. Or, étant donné leur âge et leur niveau d’éducation, la plupart d’entre eux ne parlent pas le français. Et les Rwandais, quant à eux, ne maîtrisent que quelques rudiments de wolof.

Bernard Lugan, Charles Onana et Nelson Mandela

Les Rwandais représentent des détenus idéaux. « Polis » et « sympathiques », ils ne posent aucun problème de discipline. Pour la directrice actuelle, le plus difficile revient à maintenir leur moral. Aussi, se révèlent-ils extrêmement procéduriers. Ils réclament constamment à l’administration d’améliorer leurs conditions de détention. Ainsi, alors que l’inspecteur Idrissa Sow se passionnait pour les innovations qui facilitaient la vie des prisonniers, les détenus du TPIR lui ont appris l’existence d’Unités de vie familiale (UVF). Testées en France, il s’agit d’appartements au sein desquels les détenus peuvent recevoir de longues visites de leurs familles. Les Rwandais de Sébikotane ont ainsi réussi à obtenir le droit de bénéficier de leur « liberté à la vie sexuelle et conjugale » en recevant leurs épouses dans leurs cellules.

S’ils peuvent se renseigner sur les dernières nouveautés en matière de conditions de détention et exploiter les failles du Code pénal sénégalais, c’est parce qu’ils évoluent dans une prison à l’isolement plutôt relatif. Malgré l’éloignement de leurs familles et de leurs repères (langue, religion, etc.), ils reçoivent régulièrement des visites et disposent de deux téléphones en accès libre. Contrairement aux détenus sénégalais qui n’ont droit qu’àa une heure de « promenade » quotidienne dans la cour, « les TPIR » peuvent se déplacer au sein de leur quartier et discuter entre eux entre 8 heures et 21 heures.

Surtout, à côté de leur salle de sport et de la machine à coudre de Pauline Nyiramasuhuko, une bibliothèque leur est exclusivement ouverte. Les ouvrages posés sur ces rayons reflètent leur vision du monde. Cette bibliothèque ressemble à celle décrite par Amélie Faucheux dans sa thèse7. Au Bénin, dans la prison du TPIR, elle y a trouvé des « gruyères », des livres dont les pages qui évoquent les crimes commis par le gouvernement intérimaire et les extrémistes hutus ont été arrachées pour ne garder que les mentions de ceux du FPR. À Sébikotane, on ne retrouve presque que des livres négationnistes ou qui évoquent longuement les crimes du FPR. À côté de « classiques » comme ceux de Bernard Lugan, Philip Robiot, Fabrice Epstein ou Filip Reyntjens, les détenus sont également à jour des dernières sorties francophones : les livres de Charles Onana, mais surtout celui de leur nouvelle idole, la journaliste canadienne Judi Rever. La seule histoire qu’ils acceptent de lire est celle qui leur permet de justifier leurs actes et qui efface la spécificité du crime de génocide. Sur les étagères du bas des rayonnages sont conservés de nombreux codes pénaux et des biographies de célèbres prisonniers politiques. Celle, par exemple, de Nelson Mandela, dont le récit de la détention donne du sens à la leur.

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Juliette Bour

Docteur en histoire de l’EHESS, chercheuse postdoctoral à la Fondation pour la mémoire de la Shoah et à l’université d’Anvers.

 

 

 

Source : Afrique XXI

 

 

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