– Le devenir de Sijilmassa, plus célèbre port caravanier du Maghreb, agite le petit monde de l’archéologie marocaine. En cause : les gigantesques poteaux blancs qui ont été hérissés depuis peu dans une portion de la ville médiévale, dans la frange nord du Sahara, à la frontière avec l’Algérie.
Visibles de loin, les piliers cylindriques supporteront dans six mois une charpente métallique de 7 000 mètres carrés, soit la surface d’un terrain de football. De quoi couvrir les ruines d’un quartier d’habitation et de mosquées, dont l’« une des plus anciennes du pays », explique Asmae El Kacimi. La professeure, de l’Institut national des sciences de l’archéologie et du patrimoine (Insap), en a découvert les traces lors de fouilles préventives, en janvier 2025.
L’édifice religieux remonterait à la fin du VIIIe siècle, peu après la fondation de Sijilmassa. Environnée d’une palmeraie, la cité acquiert sa renommée grâce au commerce transsaharien, qui fait sa richesse jusqu’à son déclin, au XVe siècle. Il est si florissant, disent les textes, que la ville représente un temps la moitié des impôts collectés au Maroc. L’or y est abondant, on le frappe. Réputés pour leur qualité aurifère, les dinars de Sijilmassa essaiment dans tout le bassin méditerranéen, en Europe du Nord et aux confins de l’Orient.
C’est donc ce cœur urbain, noyé dans un gisement archéologique de plusieurs centaines de milliers de mètres carrés, que les autorités ont entrepris de « protéger ». Et c’est là que le bât blesse. Parce qu’elles plongent sous terre, les colonnes – une quinzaine au total – nécessitent l’emploi de camions, de grues et de béton. Tout cela menace-t-il l’intégrité de Sijilmassa ? Des archéologues et des intellectuels marocains en sont convaincus.
Risque de « défiguration »
S’il ne s’oppose pas à la nécessité de préserver l’ancien carrefour oasien, Youssef Bokbot, visage médiatique de la profession, s’insurge contre le risque de « défiguration ». « “Massacre” est le mot exact », insiste, pour sa part, le journaliste Yahya Kharbach, qui réside dans la province. Parmi les familiers du site, on craint autant les dommages potentiels sur les vestiges que l’irruption du métal dans un territoire de limon sableux classé au patrimoine. « Cette couverture va bouleverser le paysage de Sijilmassa », estime Mountassir Loukili, le président de l’association des lauréats de l’Insap.
Avant même le début du chantier, en janvier, un collectif a réclamé son « arrêt immédiat ». Puis des parlementaires se sont emparés du sujet. En février, la députée Naima Elfathaoui, du Parti de la justice et du développement, a livré, par écrit, ses inquiétudes au gouvernement : « L’absence de transparence alimente les craintes, aucun débat public n’ayant été ouvert pour garantir l’implication de la société civile dans la prise de décision. Cette situation donne l’impression d’un processus imposé. »
Longtemps accessible au tout-venant, Sijilmassa a été clôturée, sans préavis. Le lieu est à présent surveillé, ce dont se félicite le maître d’œuvre du projet, Marouane Oussama Zouaoui. L’architecte s’alarmait : du comptoir prospère ne subsiste rien, hormis une poignée de remparts mités et de murs affleurants. Pillée, rongée par le climat, grignotée par l’urbanisme, Sijilmassa, bâtie en terre crue, n’est plus qu’un vaste terrain vague. « Il faut donc sauvegarder ce qu’il en reste », souligne-t-il. Outre la toiture, un centre d’interprétation est en cours d’érection aux abords du site.
Si la querelle illustre les rivalités internes qui minent l’archéologie marocaine, elle témoigne surtout de la reprise en main d’un lieu jusqu’alors délaissé, en dépit de sa lourde charge symbolique. Sijilmassa revêt en effet une signification particulière pour la monarchie : l’agglomération disparue, dans la région du Tafilalet, est le berceau des alaouites, dont est issu l’actuel souverain, Mohammed VI. La dynastie règne sur le Maroc depuis le XVIIe siècle.
« Minimiser les dégâts »
Aussi, le zèle soudain, dans cette mise en valeur patrimoniale, est-il perçu comme le signe que « c’est le palais qui supervise », glisse un historien passé par le Centre Jacques-Berque, à Rabat. Preuve en est, le budget alloué – près de 160 millions de dirhams (quelque 15 millions d’euros) – est le plus important jamais consenti dans le domaine de l’archéologie au Maroc.
Les fouilles dirigées par Asmae El Kacimi sont par ailleurs les premières à avoir été menées sans le concours de scientifiques étrangers. « Il y a clairement un désir de nationaliser l’archéologie et d’en faire un outil de souveraineté au service du récit national », observe Chloé Capel, du CNRS, autrice du livre Sijilmassa. Porte du Sahara (Presses universitaires de Rennes, 2025).
Contacté par Le Monde, un expert de l’Insap, mandaté par le ministère de la culture, affirme suivre le déroulement des travaux, afin de « minimiser les dégâts » dans Sijilmassa. Quant aux points d’appui de la couverture en métal, l’architecte précise qu’ils sont implantés dans « des zones identifiées comme les moins sensibles, notamment des ruelles, des cours et des espaces de dégagement ».
Mais ces assurances ne convainquent pas les opposants au projet. Selon eux, la charpente est non seulement inadaptée, mais les sommes en jeu, colossales, auraient dû servir à financer de nouvelles fouilles, alors que Sijilmassa, enfouie dans les sables, reste largement méconnue. En juillet 2025, le directeur de l’Insap, Abdeljalil Bouzouggar, avait estimé la part du site mise au jour à seulement « 0,81 % » de sa superficie totale. « Que va-t-on valoriser dans ces conditions ? », s’interroge Youssef Bokbot.
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