– Le Maroc a une nouvelle fois été la cible de Jabaroot. Lundi 24 août, le groupe de hackeurs a diffusé sur Telegram les noms d’environ 70 000 membres présumés des forces de sécurité et de renseignement du pays, « en poste en Europe et au sein d’institutions stratégiques marocaines », ont précisé les pirates. Au nombre de quatre, ces tableurs, que Le Monde a consultés, répertorient pour l’essentiel des anonymes, mais aussi de hauts cadres des directions générales de la sûreté nationale (DGSN) et de la surveillance du territoire (DGST), dont leur patron, Abdellatif Hammouchi, souvent qualifié dans la presse de « superflic » du roi Mohammed VI.
Y figurent ainsi des directeurs régionaux et des chefs de départements, de l’antiterrorisme au contre-espionnage en passant par les opérations, les ressources humaines ou les budgets. A chacun d’eux sont associés un matricule, des numéros de carte d’identité et de comptes bancaires ainsi que des dates de recrutement et de naissance. Détail qui dit tout du caractère sensible de la fuite, celle d’Abdellatif Hammouchi, né le 7 octobre 1966, n’avait jusqu’alors jamais été rendue publique.
S’il est impossible d’établir l’authenticité des listes divulguées, le type d’informations qu’elles contiennent suggère une provenance, probablement celle d’un service ou d’un logiciel de paie. Le fait que l’année d’embauche la plus récente remonte à 2020 indique par ailleurs que les données, si elles sont réelles, sont vraisemblablement anciennes. Plusieurs des personnes citées sont en outre décédées. Ainsi d’Abdelhak Khiame, le premier directeur du Bureau central d’investigations judiciaires, relevant de la DGST, mort en 2022.
Mercredi matin, aucune des directions générales concernées ni leur tutelle, le ministère de l’intérieur, n’avait encore réagi sur ce sujet inflammable. Quant à la presse du pays, seuls de rares titres ont osé aborder l’affaire, à chaque fois pour en minimiser l’ampleur. « [Les] noms sont tout à fait susceptibles d’avoir été obtenus à partir de précédents piratages d’organismes », avançait, la veille, le site Médias24.
Le média marocain fait notamment référence à la cyberattaque de Jabaroot, survenue en avril, contre la Caisse nationale des organismes de prévoyance sociale, dont dépendent les fonctionnaires. Les données de 3 millions d’affiliés avaient été partagées en ligne. Au cours de l’année 2025, les pirates – qui se présentaient à leurs débuts comme des « patriotes algériens », sans qu’il soit possible de dire avec certitude s’il s’agit des mêmes personnes à chaque fuite – avaient dévoilé les noms de milliers d’employés des palais royaux, mis en lumière les rémunérations de 2 millions de salariés, dont celle du secrétaire particulier du monarque, et livré, déjà, des informations sur la DGSN et la DGST.
Départs vers Ceuta
Ces dernières ne concernaient toutefois que quelques individus. La fuite massive de ces derniers jours est sans précédent. Prudence, toutefois, dans la lecture qui peut en être faite, la principale liste mélangeant des membres de la DGSN et de la DGST. Comme le soulignait Akram Kharief, spécialiste des questions de sécurité en Afrique du Nord, dans un post sur la plateforme Substack publié mardi, « rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que ces 70 000 personnes sont autant d’espions marocains. (…) Certaines personnes figurant dans les fichiers peuvent être des policiers, des administratifs ou des fonctionnaires sans aucune activité clandestine ».
Reste que c’est bien le « superflic » du Maroc, Abdellatif Hammouchi, que cible Jabaroot – mot arabe signifiant « puissance » ou « domination ». Selon nos informations, la salve de lundi est en réalité l’œuvre de cinq anciens agents de la DGST – quatre officiers et un commissaire de police ayant rompu avec le « service » et s’étant exilés en Europe – qui réclament des changements à la tête des institutions sécuritaires du royaume. Tous indiquent avoir été témoins de l’usage abusif des informations à caractère personnel dans les interceptions téléphoniques et les enquêtes d’environnement auxquelles ils ont participé.
« Le roi doit agir et limoger Hammouchi », prévenaient ainsi, lundi, peu après la diffusion des documents, les hackeurs sur Telegram. Ils y ajoutaient même une nouvelle menace, à ce jour non mise à exécution : la mise en ligne des « ordres de mission d’agents » prouvant la collusion des services de sécurité et de renseignement marocains dans l’organisation des départs massifs vers Ceuta, les 30 et 31 juillet. Plus de 70 000 migrants avaient rejoint illégalement l’enclave espagnole située au nord du Maroc. Des révélations sur les écoutes, par le logiciel Pegasus, du chef du gouvernement espagnol, Pedro Sanchez, sont également annoncées.
Le moment choisi pour s’en prendre à Abdellatif Hammouchi, l’un des hommes les plus puissants du royaume, n’est pas anodin. La relation entre Rabat et Madrid est sous tension. Une partie de la presse et de la classe politique en Espagne est convaincue que la récente crise migratoire et frontalière avec son voisin est en réalité un « coup » de ses milieux sécuritaires. Là encore, sans preuve tangible pour le moment.
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