Au début, je croyais que…

Seneplus Ce texte parle de ce que l’on apprend à croire sur l’amour avant même de l’avoir vécu. De ces idées qui nous précèdent, nous traversent et s’installent en nous bien avant nos premières histoires.

Au début, je croyais que l’amour arrivait comme dans les films. Sans heurts. Sans trop de questions. Je croyais qu’il suffisait de ressentir fort pour que tout devienne simple. Je le croyais parce que, pour moi, l’amour ressemblait à ces histoires racontées à voix basse. Aux chansons que l’on fredonnait sans toujours en saisir le sens.

Parce que nous avons grandi avec ces idées partout. A l’école, à la maison, dans les conseils donnés comme des évidences. Dans les espaces publics, dans les regards, dans les remarques.

Dès qu’il était question d’amour, tout nous ramenait à cette même perspective. Aimer, c’était attendre. Aimer, c’était plaire. Aimer, c’était se conformer à ce que l’on attendait de nous.

Petite, les dernières pages de nos cahiers devenaient des refuges : dans la marge, à l’abri des regards, on y laissait des paroles d’amour, écrites vite, presque en cachette. On copiait des refrains entiers, appris par cœur, maîtrisés mot à mot, jusqu’à les confondre avec nos propres pensées.

Ces chansons dessinaient un amour capable de tout sacrifier, traverser des océans, défier le temps, dépasser les limites humaines pour prouver la force du sentiment. Elles nous faisaient croire que l’amour était partout, omniprésent, inévitable, qu’il se glissait dans chaque regard, chaque espace, chaque rêve. Un amour abondant, presque magique, promis à celles et ceux qui sauraient attendre.

Ces chansons parlaient de toujours, de destin, de promesses éternelles. Alors on imaginait des histoires. On se projetait. On croyait que l’amour ressemblait exactement à ce que disaient ces paroles.

Très tôt, on nous a appris à croire en un amour qui choisit, nourri par les contes, les films, les discours familiaux, les enseignements religieux et les normes sociales qui nous entouraient. Un amour qui arrive. A attendre d’être aimées pour se sentir légitimes. Il n’y avait même pas de place pour ne pas s’intéresser à ces histoires. Dans nos têtes comme autour de nous, tout le monde semblait attendre l’amour. Comme une étape obligatoire. Comme une destination commune.

A dix-sept ans, on faisait tout pour plaire. On apprenait à être toujours propre, toujours présentable. A se faire belle sans être trop voyante. Séduisante, mais discrète. Souriante, mais très timide.

On ne nous apprenait pas à désirer librement. On nous apprenait à être désirables. A correspondre à une image. A entrer dans un récit déjà écrit.

L’amour romantique n’est pas neutre. C’est un lieu d’apprentissage. Un lieu où l’on enseigne aux jeunes filles que l’amour demande des efforts, des concessions, de la patience. Et que ces efforts doivent souvent venir d’un seul côté. Et c’est ce que je croyais au début.

On nous façonnait pour devenir des «bonnes filles». Celles qu’on regarde. Celles qu’on choisit. Celles qui méritent d’être aimées.

On espérait, en silence, attirer le regard de quelqu’un. Et que ce regard nous fasse vivre, enfin, ce que les chansons promettaient. Ce que les films montraient. Ce que l’on nous avait appris à désirer. On ne nous avait jamais appris à imaginer un amour qui commence par soi.

Au début, je croyais que

Dans ma relation, je devais mériter cet amour. Je devais être irréprochable. Bien me comporter. Ne pas trop demander. Ne pas trop déranger.

On m’avait appris qu’aimer, pour une fille, c’était faire attention. Attention à ses mots. Attention à ses gestes. Attention à ses besoins.

Je croyais que je devais être disponible. Compréhensive. Toujours prête à arranger, à réparer, à excuser. Comme si l’amour se gagnait à force de concessions.

Dans une société patriarcale, on apprend très tôt aux filles que l’amour se mérite. Comme cette phrase entendue un jour, presque machinalement, d’une tante : «Une fille doit savoir supporter, sinon personne ne la gardera.» Que pour être aimée, il faut être douce, discrète, accommodante. Qu’il faut rassurer, porter, soutenir. Même quand cela fatigue. Même quand cela fait mal.

Je croyais que l’amour demandait de s’effacer un peu. Et que cet effacement était une preuve de maturité. Dans mon imaginaire d’enfant, l’amour était forcément beau. Il faisait rire les grandes personnes. Il faisait rêver les jeunes filles.

En tant que femme, on m’a appris très tôt à reconnaître l’amour aux papillons dans le ventre. A cette impatience douce. A ce besoin de plaire. On m’a appris que quand le cœur bat vite, c’est que c’est sérieux.

Au début, je croyais que l’amour se préparait. Pas seulement comme un sentiment, mais comme un rite social, attendu, observé, évalué. Qu’il avait besoin d’une date, d’un geste, d’un symbole. La Saint-Valentin occupait alors une importance capitale. C’était le jour où l’amour devait se voir.

Il fallait acheter un cadeau. Dépenser parfois toutes ses économies. Une montre, une chemise, un parfum. Quelque chose de concret pour prouver que l’amour était réel. Je croyais que plus le cadeau était cher, plus le sentiment était fort. Que l’effort financier mesurait l’attachement. Que ne rien offrir, c’était ne pas aimer assez.

La Saint-Valentin approchait, et avec elle cette excitation presque enfantine : choisir, attendre, espérer. Je croyais que ces détails disaient quelque chose de la valeur que l’on avait. On nous apprenait que plus on donnait, plus on aimait. Que l’amour se prouvait par ce que l’on était prête à perdre pour l’autre. Du repos. Des rêves. Parfois même une part de soi.

Dans cet imaginaire, l’amour devenait un investissement. Et l’on nous faisait croire que si l’on échouait à être aimées, c’est que nous n’avions pas assez donné, on nous apprend que l’autre est au centre. Que ses besoins passent avant les nôtres. Que notre rôle est d’accompagner, d’adoucir, de supporter.

On nous apprend qu’aimer, c’est rassurer. C’est être stable quand l’autre vacille. C’est rester quand cela devient difficile. C’est comprendre même quand rien n’est expliqué. Dans cet amour-là, le doute devient féminin. La faute aussi. Et l’effort, presque toujours à sens unique.

Au début, je croyais que si l’autre doutait, c’était normal. Que si je me questionnais trop, c’était parce que j’aimais trop. Je croyais que l’amour demandait parfois de se taire un peu, d’attendre encore, d’ajuster ses attentes.

Je croyais que l’amour se reconnaissait à ce qu’il faisait espérer. A ce qu’il promettait sans toujours le dire. A cette impression que quelque chose de grand était en train de se construire.

Au début, je croyais que l’amour, c’était ça.

 

 

Fatou Warkha SAMBE

 

 

 

Source : Seneplus (Sénégal)

 

 

 

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Voir Aussi
Fermer
Bouton retour en haut de la page