– En plus de trois ans à la tête du Burkina Faso, nombreuses ont été les tentatives de déstabilisation dénoncées par le capitaine Ibrahim Traoré. Certaines ont été exagérées, d’autres étaient concrètes, comme celle signalée samedi 3 janvier par ses partisans.
Contrairement au dernier épisode similaire, le 21 avril 2025, lorsque le gouvernement avait annoncé avoir déjoué un « grand complot en préparation » devant aboutir à « un assaut sur la présidence », les autorités de Ouagadougou n’ont, cette fois, pas communiqué. Pourtant, selon plusieurs militaires burkinabés contactés par Le Monde, une « dynamique » visant à renverser Ibrahim Traoré avait bien été amorcée sans que l’on connaisse les détails et le niveau d’avancement de cette tentative de putsch.
Alertés par une source informée du projet en gestation, les services de renseignement y ont mis un terme en arrêtant plusieurs militaires et au moins un civil. « D’autres personnes impliquées auraient réussi à fuir », ajoute une source sécuritaire sous couvert d’anonymat.
Parmi les individus interpellés, un capitaine, Prosper Coulidiaty, est suspecté d’être au cœur du projet de mutinerie. Membre de l’armée de l’air, ce pilote est accusé d’avoir été en lien avec l’ancien président de transition, Paul-Henri Sandaogo Damiba, déjà cité dans de récentes affaires de déstabilisation.
Eteindre toute voix critique
En exil au Togo depuis qu’il a été renversé par le capitaine Traoré, en septembre 2022, ce lieutenant-colonel, lui-même arrivé au pouvoir par un putsch neuf mois plus tôt, a été officiellement radié de l’armée mais demeure l’une des bêtes noires de la junte burkinabée. Depuis samedi, plusieurs comptes qui soutiennent « IB » (le surnom donné par ses compatriotes à Ibrahim Traoré) relaient un enregistrement audio présenté comme une conversation compromettante entre M. Damiba et un de ses complices.
« Il semble qu’un des objectifs était de neutraliser les drones [basés à Saponé, dans les faubourgs sud de Ouagadougou] pour ensuite permettre à d’autres unités de rallier le mouvement sans craindre d’être ciblées par les airs », confie un officier qui a requis l’anonymat. De fait, samedi 3 janvier, vers 20 heures, un imposant convoi de renfort a été envoyé de la capitale vers Saponé.
Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, le capitaine Ibrahim Traoré a, au nom de la guerre contre les groupes djihadistes, qu’il a progressivement requalifié en lutte plus large contre l’impérialisme, éteint toute voix critique. En mai 2024, il s’est adjugé, sans élection, un mandat présidentiel de cinq ans.
Se sachant contesté par une frange de l’armée, il a arrêté ou contraint à l’exil plusieurs dizaines d’officiers suspectés de comploter contre lui. Certains sont détenus au secret depuis plus de deux ans et ont parfois été victimes de torture. D’autres, considérés comme peu fiables, demeurent affectés dans des zones à risque, loin de Ouagadougou.
Frustrations et rancœurs
Derrière chacun de ces cas se trouvent des frères d’armes indignés, mais aussi des familles éplorées. De quoi alimenter les frustrations et la rancœur contre un homme qui, selon l’officier précité, « ne laisse pas d’autre choix que d’agir par la force [pour le renverser] ».
Depuis 2023, la répression au sein de la grande muette a été telle qu’Ibrahim Traoré semblait y avoir éteint tout mouvement de réaction. Cette dernière tentative de déstabilisation montre, au contraire, que certains militaires réfléchissent encore à le renverser. « Il faut toujours se méfier de l’eau qui dort, analyse un autre gradé. Face à l’injustice et à l’arbitraire, il y a aura toujours des résistants prêts à se lever. » « Certains veulent toujours en découdre avec IB. Ils cherchent juste comment procéder », abonde un troisième officier.
Outre les rancunes personnelles, la situation sécuritaire nourrit les ressentiments de militaires contre Ibrahim Traoré. En dépit de son engagement à la « régler » en trois mois lorsqu’il a pris le pouvoir, le chef de la junte n’est pas parvenu à prendre le dessus sur les groupes djihadistes qui contrôlent de larges pans du Burkina Faso. Les attaques continuent et les pertes militaires demeurent nombreuses, même si le régime veille à ce que le moins d’information à leur sujet ne filtre.
« Les djihadistes ont en partie déjà atteint leurs objectifs, puisqu’ils circulent du nord à l’est du pays sans encombres. Nos soldats sont cantonnés dans leurs camps et n’en sortent que pour faire des escortes de convois », déplore l’une de nos sources militaires. Lors de ces opérations, menées par des bataillons d’intervention rapide (BIR), de nombreux civils, considérés comme complices des djihadistes, sont parfois tués. Selon des sources locales et un officier, le 28 décembre, dans les environs de Sakoani, dans l’est du pays, plusieurs civils – dont des femmes et des enfants – ont ainsi été tués par des soldats en opération dans cette zone réputée sensible.
– (Le 05 janvier 2026)
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