Abdul Samad Rabiu, l’autre industriel multimilliardaire qui veut changer le Nigeria

Le MondePortrait« Fortunes africaines ». Son parcours rappelle celui d’Aliko Dangote, première fortune d’Afrique. Plus discret, le patron du groupe BUA a lui aussi bâti un empire dans le ciment et le sucre. Et lui aussi est originaire de Kano, carrefour millénaire du commerce transsaharien.

D’un coup, il est devenu la deuxième fortune d’Afrique, lorsque en mai l’agence Bloomberg a réévalué ses actifs à quelque 19 milliards de dollars (16,70 milliards d’euros). Derrière son compatriote Aliko Dangote, bien plus célèbre et médiatisé, mais devant la poignée de grandes familles blanches sud-africaines qui, de longue date, secondaient ce classement. Jusqu’ici, Abdul Samad Rabiu n’était pour beaucoup qu’« un » des milliardaires du Nigeria, pays pétrolier gigantesque aux écarts de richesse vertigineux. Le plus peuplé du continent aussi (237 millions d’habitants), où la demande pour les produits de base est considérable.

C’est justement sur ses marchandises que M. Rabiu a bâti son empire, le groupe BUA. Son premier pilier est le ciment. Un matériau incontournable dans un pays en manque de routes, de logements, d’hôpitaux. Le Nigeria, de plus, dispose des matières premières permettant une production à bas coûts. En mai, BUA Cement publiait des bénéfices en hausse de 381,7 % pour 2025, soit l’équivalent, en nairas, de 225 millions d’euros pour un chiffre d’affaires de 644 millions d’euros.

L’autre pilier, c’est l’alimentaire. BUA Foods, qui vend sucre, riz, farine, pâtes et huiles – des essentiels de la cuisine nigériane –, monte aussi en flèche, dépassant le ciment, avec environ 300 millions d’euros de bénéfices pour 1 milliard d’euros de revenus en 2025. Des niveaux frappants de rentabilité, donc. Les deux entreprises se trouvent ces dernières années parmi les plus grosses capitalisations de la Bourse de Lagos. Or M. Rabiu en possède respectivement 98 % et 93 %.

Longtemps, le magnat de 65 ans était resté sous les radars. A tel point que plusieurs analystes ont décliné nos demandes d’interview, admettant mal connaître le personnage et son groupe. Sur YouTube, un documentariste nigérian le dépeint en «mystérieux milliardaire que personne n’a vu venir». « Pour l’essentiel de sa carrière, Rabiu a publiquement fait profil bas par rapport à Dangote, qui devenait délibérément le visage de l’industrialisation africaine », multipliant les forums d’affaires et les rencontres avec des investisseurs internationaux, souligne Deborah Dan-Awoh, analyste senior pour la publication financière Nairametrics. Les points communs avec son illustre compatriote, de quelques années seulement son aîné, sont pourtant nombreux.

Carrefour ancestral

Dangote a lui aussi construit sa fortune (35 milliards de dollars selon Bloomberg) sur le ciment et, dans une moindre mesure, l’agro-alimentaire. Il se pose lui aussi en défenseur du « produire local » dans un continent miné, malgré ses richesses, par sa dépendance aux importations. Enfin, il vient aussi de Kano, la grande ville du Nord musulman, carrefour ancestral des routes transsahariennes et du pèlerinage vers La Mecque. Leurs familles y sont depuis plusieurs générations de grandes dynasties commerçantes. « Les Rabiu comme les Dantata (dont est issu Dangote) sont les héritiers des caravaniers du XVIIIe siècle », retrace Jean Haas, fin connaisseur des milieux économiques nigérians et qui pilote le Conseil d’affaires France-Nigeria. Le père d’Abdul Samad, Isyaku, rappelle-t-il, était un négociant de premier plan dans les années 1970-1980, époque où le « made in Nigeria » était inexistant.

Dans la tradition familiale, le fils débute dans l’importation (engrais, mais aussi aliments et ciment, justement) lorsqu’il se lance à son compte en 1988, après des études aux Etats-Unis. A partir des années 2000, à la faveur de politiques d’intégration locales, il commence à racheter des usines alimentaires. La matière première est toujours importée, mais la transformation locale capte plus de valeur ajoutée. Avec les gains réalisés, il se lance dans le ciment en 2008, secteur extrêmement profitable une fois les investissements réalisés. Au Nigeria, ce marché est aujourd’hui contrôlé par un oligopole, capable d’engager des sommes considérables, mais aussi de dicter ses prix : Dangote (à environ 57 %), BUA (23 %), HBM (ex-Lafarge, 20 %), d’après des estimations de Nairametrics. Aujourd’hui, « Samad est l’autre grand industriel incontestable de ce pays », ajoute M. Haas, qui l’a connu étudiant.

Son compte Instagram révèle une vie à la fois ancrée et mondialisée. Le plus souvent en caftan et hula (couvre-chef haoussa), recevant dans son bureau lumineux aux canapés de cuir crème, qui domine la lagune de Lagos, capitale économique située dans le Sud catholique. Ou assistant à une flamboyante cérémonie de fiançailles, dont raffole la haute société nigériane. Un autre jour en tee-shirt, baskets et casquette, dans le nouveau jet Bombardier Global 8000 qu’il est le premier Africain à posséder ou sur son yacht, le Raniya – prénom de sa plus jeune fille. Une vie opulente. Sur ce compte, il se définit aussi comme le « plus grand donateur de l’Afrique », mettant en en avant le travail de sa fondation, l’ASR Initiative, qui consacre 100 millions de dollars par an à l’éducation, à la santé et au développement. « Je ne pense pas que nous en fassions assez pour rendre à la société ce qu’elle nous a donné », jugeait-il auprès de la presse nigériane il y a quelques années.

Du Nord, Alhaji Abdul Samad (il s’est rendu en pèlerinage à La Mecque) a gardé, notent ceux qui l’ont fréquenté, la dévotion et la charité. Une certaine humilité aussi, qui détonne dans un Lagos à la culture excessivement ostentatoire. Une source souhaitant rester anonyme salue un homme d’affaires « qui a des valeurs, structuré, bien construit ». « Impressionnant » par sa précision et sa rigueur. « Abdul Samad Rabiu est ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie », se livrait son ex-femme, Hannatu Musawa, actuelle ministre de la culture qui le connaît depuis trente ans, dans une interview en janvier.

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 (Nairobi, correspondance)

 

Source : Le Monde – (Le 02 août 2026)

 

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