– Face aux crises démocratiques qui essaiment à travers le monde, qu’en est-il du continent africain ? En dépit d’alternances réussies dans plusieurs pays, le « long cycle de la tyrannie », renforcé par l’épisode colonial, est loin d’être terminé, estime l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe, également directeur de la Fondation de l’innovation pour la démocratie. Dans cet entretien au Monde, il analyse l’avenir de la démocratie à l’aune de l’histoire propre du continent, des grands défis planétaires et de la montée des conservatismes et du vote d’extrême droite dans les démocraties libérales européennes et américaines.
Quels sont, d’après vous, les grands enjeux de notre temps qui nous obligent à repenser la démocratie ?
Pour sortir des impasses dans lesquelles le capitalisme fossile a plongé le monde, il n’est plus possible de séparer démocratie et écologie. L’interaction métabolique entre les humains et l’ensemble du vivant est désormais le socle à partir duquel il nous faut resymboliser la démocratie. Il nous faut mettre un terme à la course vers la destruction du commun, propulsée par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle. Nos capacités de réflexion critique, de délibération et de raisonnement sont de plus en plus remplacées par des processus automatisés qui donnent naissance à un moi narcissique. La relation au monde générée par les machines et les algorithmes ne nous permet pas de répondre aux attentes normatives que requiert la démocratie.
Comment évaluez-vous l’état actuel de la démocratie en Afrique, continent qui a été confronté au retour des régimes militaires ?
L’érosion de la démocratie n’est pas le dilemme fondamental du continent africain. Il ne saurait en effet y avoir de crise de la démocratie là où elle n’existe pas. Ce qui est à bout de souffle, c’est le long cycle de la tyrannie entamé au cours du XIXe siècle, et que la décolonisation n’a guère interrompu. Les indépendances n’ont débouché ni sur plus de liberté et de sécurité ni sur plus de droits, de dignité et d’autonomie. Dans la plupart des cas, la dépendance et les vulnérabilités des sociétés se sont même accrues.
L’échec est aussi matériel. Malgré les gigantesques richesses des sols et sous-sols africains, les populations continuent de vivre sous le joug de la nécessité et les besoins de base sont loin d’être satisfaits. Sortir de cette longue nuit et engager la grande transformation du continent est, à mes yeux, l’impératif absolu. L’Afrique n’a pas d’autre choix. Elle doit devenir son propre centre. Elle ne peut le faire qu’en renouant avec les fils qui, dans nos traditions les plus profondes, ont toujours lié la prospérité matérielle, la qualité du lien et le souci du vivant.
Il y a tout de même des démocraties comme le Botswana, le Cap-Vert, l’Afrique du Sud où les institutions fonctionnent avec de réels contre-pouvoirs et des alternances apaisées…
Au regard des principes fondamentaux de l’Etat de droit, tous les régimes politiques africains ne se valent pas. Le contraste est d’ailleurs saisissant si l’on compare ces pays relativement avancés avec la stagnation en vigueur en Afrique centrale. De la République démocratique du Congo au Congo-Brazzaville en passant par le Cameroun et la Guinée, la région demeure le cœur des ténèbres dans l’art de gouverner. Y sévissent des régimes aussi tyranniques qu’improductifs, fondés sur la prédation et l’extraction, et qui, pour flouer le monde, se drapent dans un multipartisme de façade. En réalité, la démocratie en Afrique reste à inventer. Sous sa forme substantive, elle est, pour le moment, une proposition fortement minoritaire.
A travers la Fondation pour la démocratie, que vous dirigez, vous appelez les Africains à « réinventer la démocratie en misant sur l’intelligence collective ». Qu’entendez-vous par là ?
Chercher à plaquer le modèle de la démocratie libérale sur les situations africaines serait un contresens. L’idée démocratique doit être revisitée au prisme de notre histoire propre qui, on l’oublie trop vite, est aussi une histoire avec les autres. Il ne s’agit donc pas de se couper du reste du monde, mais d’hériter du meilleur des traditions libérales tout en prenant appui sur les grands gisements conceptuels que l’on retrouve dans les pratiques et cosmogonies africaines. C’est ainsi que l’on resymbolisera la démocratie en cet âge planétaire. C’est à ce gigantesque travail de resymbolisation que nous donnons le nom d’intelligence collective.
Car pour peser sur le nouveau cycle historique dans lequel rentre le continent, il est impératif que nous produisions nos propres grilles d’analyse, de recouvrer la capacité de nous décrire nous-mêmes, dans nos langues propres, en mobilisant nos propres cadres d’intelligibilité et de production du sens. Au sein de la Fondation, nous estimons, en effet, que la démocratie, dans son acception substantive, n’est pas seulement une idée, mais aussi un bien. Nos cultures historiques recèlent d’énormes gisements intellectuels qui permettent non seulement de redonner sens et vie à ce projet, mais aussi de prendre soin de ce bien. Ainsi, nous documentons comment le principe démocratique a été vécu, traduit et appliqué au sein des sociétés africaines à la fois avant et après la colonisation. C’est une nécessité afin de contrer l’idée fausse selon laquelle la démocratie serait anti-africaine.
Depuis 2023, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Sénégal ont adopté ou durci leur loi à l’égard des communautés LGBT. L’homosexualité est par ailleurs illégale dans une trentaine de pays, ce au nom des « valeurs africaines », selon les dirigeants de ces Etats. N’est-ce pas illusoire d’espérer réinventer la démocratie dans ces contextes liberticides ?
Il faut revenir à la longue histoire de nos sociétés et à leur caractère foncièrement ouvert et pluriel. On pourra alors réfuter une contre-vérité tenace qui voudrait que l’homosexualité ne soit qu’un vice importé d’Occident. L’histoire et l’anthropologie nous apprennent qu’il a existé en Afrique des pratiques endogènes de l’homosexualité qui précèdent de loin la colonisation. Nos sociétés étaient profondément labiles, et la répression des corps et de la sexualité n’a jamais fait partie de nos traditions de gouvernement. C’est avec l’arrivée des missionnaires et la colonisation que les pouvoirs commencent à discipliner les conduites singulières et originales en matière de corps, de vêtement, de beauté ou de jouissance.
Comme partout ailleurs dans le monde, la sexualité chez nous s’est transformée à une vitesse fulgurante, depuis le dernier quart du XXe siècle notamment. Le modèle hétérosexuel et phallocratique que la colonisation avait contribué à ériger en loi est vivement contesté. De nouveaux savoir-faire corporels ou sexuels sont en train de naître et ils ne sont pas tous le produit de l’économie transnationale de la pornographie. La sexualité se conjugue désormais au pluriel et ce mouvement est irréversible. Un vaste champ d’ambivalence et de contradictions est désormais ouvert, ce qu’aucune loi ne parviendra à endiguer.
A six mois de la présidentielle, la France est confrontée à une montée de tensions politiques, sociales, économiques. Quel regard portez-vous sur la bascule en cours ?
Partout dans le monde, nous sommes face à des sociétés profondément fracturées. L’antagonisme est devenu la forme fondamentale de la relation au détriment de la culture du compromis, de la négociation. Il ne s’agit plus d’inclure l’autre, mais d’exclure ceux avec lesquels nous sommes en désaccord. On a pu le constater en Afrique du Sud, pays où des milliers de personnes sont régulièrement chassées à cause de leur origine. Ces accès de violences indiquent que ce n’est plus la raison qui gouverne, mais les pulsions de destruction. La brutalité ronge les individus, mais également la nation dans son cœur fondamental. La France n’y échappe pas. Elle manifeste depuis quelques années un fort désir de se purger, de se séparer des autres. C’est, du reste, une situation extrêmement dangereuse.
Le Rassemblement national (RN) fait actuellement la course en tête des sondages en France. Son arrivée au pouvoir peut-elle avoir des conséquences particulières sur les pouvoirs africains ?
Au nom de l’idéologie « gagnant-gagnant », les classes dirigeantes africaines s’accommoderont bel et bien d’une éventuelle arrivée du RN au pouvoir en France. L’extrême droite, de son côté, a beau être raciste, tant qu’elle ne remet pas en cause leur sécurité et leur prétention à monopoliser le contrôle sur les moyens de prédation et d’extraction, elle sera leur alliée dans la construction d’un autre pacte hégémonique. Car, du point de vue des valeurs, rien ne sépare fondamentalement les élites dominantes africaines, les mouvements néosouverainistes du continent et les mouvements extrémistes d’Occident. Mais l’extrême droite se trompe lourdement si elle n’envisage sa politique africaine que sous l’angle d’une restauration plus ou moins sournoise du néocolonialisme ou de l’accélération du mercantilisme.
La rhétorique souverainiste s’est étendue ces dernières années du Sahel à l’Afrique de l’Ouest avec un rejet assumé de la démocratie dans les régimes militaires. Comment le souverainisme, qui était une aspiration des leaders indépendantistes, a-t-il pris cette connotation antidémocratique ?
De la seconde moitié du XIXe au sortir du XXe siècle, le panafricanisme et l’anticolonialisme étaient des doctrines progressistes. Ils nourrissaient les mouvements de pensée et les courants politiques qui prônaient le droit à l’autodétermination des peuples, l’émancipation humaine et la justice universelle. Ils s’articulaient aussi autour d’un projet d’autonomie continentale et d’une promesse de démocratie.
Après les indépendances, on a cependant assisté à une bifurcation. En ratifiant le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, on a tourné le dos à l’idée d’un Etat fédéral africain. Puis les nouvelles élites ont fait croire à leur peuple que la démocratie était une idée importée et un obstacle insurmontable au développement économique. Aujourd’hui, comme à d’autres grands moments de désarroi identitaire et de précarisation, on se sert d’une vision fantasmée de la souveraineté dans le but de stigmatiser et de disqualifier la démocratie. On continue de prétendre qu’elle serait le cheval de Troie de l’impérialisme. D’où son rejet.
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