– « Comme dans toutes les opérations difficiles, il y a des choses qu’on réussit, et des choses qui merdent. » Sur le perron du ministère de l’intérieur, lundi 19 octobre, le chef du gouvernement, Sébastien Lecornu, l’a reconnu à sa manière : « Des choses ont merdé » dans la gestion des mobilisations qui ont secoué le pays, samedi.
Lesquelles ? « Nous n’avons rien à cacher », a assuré le premier ministre. Pour autant, personne au sein du gouvernement ne se mouille trop à s’avancer sur les principales hypothèses. A Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux et dans bien d’autres villes, des forces de police dépassées ont subi des violences hors norme, et n’ont su empêcher la casse et le pillage de milliers de magasins.
Le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, dont la démission a été refusée par le président de la République, s’est, lui, livré à un exercice de contrition, tout en demeurant bien avare en explications. « Il faut évidemment être meilleur dans l’anticipation de la mobilisation telle qu’elle se produit », a-t-il reconnu sur France Inter, dans la matinée du 19 octobre, car « le dispositif mis en place s’est retrouvé en asymétrie par rapport au volume de participants ».
Les services de renseignement mis en cause
Qu’ont fait la direction nationale du renseignement territorial (DNRT) et la direction du renseignement de la Préfecture de police de Paris, les yeux et les oreilles des autorités ? Les notes produites par ces services, chargés d’entretenir des sources dans une multitude d’organisations et de surveiller les réseaux sociaux, sont un élément crucial pour dimensionner les dispositifs de sécurité. Ils sont pointés du doigt par l’exécutif pour n’avoir pas su anticiper le scénario du 17 octobre.
Les estimations chiffrées de mobilisation produites par les agents du renseignement se sont en l’espèce révélées notoirement sous-évaluées. Dans une note du 16 octobre, la DNRT estimait que les actions hors région parisienne « devraient réunir entre 60 000 et 110 000 personnes ». Selon Laurent Nuñez, des estimations réévaluées évoquaient « 200 000 manifestants ». En réalité, ce sont 550 000 personnes qui sont sorties dans la rue, selon le ministère de l’intérieur, près de trois fois plus qu’escompté.
« Certains sont tentés de faire du RT [renseignement territorial] un bouc émissaire pour sa mauvaise évaluation du risque, mais c’est déplacé, juge une source familière des services. Ça a toujours été impossible de prévoir avec précision l’ampleur de mouvements qui ne sont pas encadrés, où il n’y a pas d’organisateurs avec qui discuter pour approcher un chiffrage précis. » Quelques organisations ont participé à la déclaration de cortèges, mais avant le 17 octobre circulaient déjà en ligne des appels à ne pas respecter les itinéraires autorisés.
Les prévisions n’étaient pour autant pas totalement inexactes. « Le contexte de colère lycéenne et étudiante, la caisse de résonance offerte au mouvement par les médias (…), une convergence de radicalités et l’absence de planification et d’encadrement du mouvement font craindre des actions éruptives, peu préparées et offensives », notait la DNRT le 16 octobre. Et d’alerter sur un « risque de violences urbaines élevé, notamment dans l’après-midi du 17 octobre », de « dégradations » et de « pillages ». « Le très haut niveau des précédentes manifestations aurait dû alerter sur l’affluence, les vacances ne suffisaient pas à endiguer cette dynamique », recoupe une source sécuritaire.
Les forces de l’ordre « fatiguent »
Laurent Nuñez avait, lui, commencé par assurer, au soir du 17 octobre, que « le dispositif n’était pas sous-dimensionné », avant de finir par reconnaître le contraire, sans pour autant communiquer rapidement sur le nombre d’effectifs mobilisés.
Beauvau ne se prive pourtant pas de communiquer en amont de diverses mobilisations sur cette donnée. Le 14 juillet 2026, jour de fête nationale et de demi-finale de la Coupe du monde de football opposant la France à l’Espagne, l’entourage de Laurent Nuñez disait, par exemple, que 70 000 forces de sécurité intérieure étaient mobilisées sur le territoire, dont 7 000 à Paris.
Le ministre de l’intérieur a fini par annoncer, lundi matin, le chiffre de 60 000 effectifs mobilisés dans le pays, sans plus de précisions – sollicités, ni le ministère de l’intérieur ni la Préfecture de police de Paris n’ont fourni plus de détails. Un an plus tôt, lors du mouvement Bloquons tout, 80 000 membres des forces de sécurité avaient été mobilisés pour la journée du 10 septembre. Et le 8 décembre 2018, une semaine après le traumatisant acte III du mouvement des « gilets jaunes », ils étaient 89 000 à travers le pays.
Outre l’apparent défaut d’anticipation, plusieurs sources soulignent la longue séquence de la mobilisation lycéenne qui a précédé cette journée, avec une surutilisation des effectifs. « Quand vous êtes dans une période calme, vous pouvez mobiliser une grosse force, avance une source précédemment citée, mais quand ça s’inscrit dans la durée, que les moyens sont sollicités de façon quasi quotidienne, ils fatiguent et il faut savoir gérer sur le long terme. »
Si des interrogations subsistent sur les causes, et qu’il reste à connaître le détail des effectifs mobilisés le 17 octobre, le résultat est là : des forces de l’ordre en sous-nombre face à un nombre inédit de personnes versant dans l’action violente, forçant policiers et gendarmes à reculer, à laisser des zones sans défense et à multiplier comme rarement les usages d’armes. Le ministère de l’intérieur a décompté 997 blessés parmi les forces de l’ordre, dont sept graves.
A Lyon, des policiers débordés
A Lyon, l’incendie de l’office du tourisme résume la situation vécue par les forces de l’ordre. Malgré plusieurs tentatives pour repousser une foule hostile sur la place Bellecour, au début de l’après-midi, les policiers ont été débordés. Tenant parfois un quart de la place, par des trios protégés par un bouclier, faisant rouler des grenades de désencerclement dans les pieds des individus n’hésitant pas à tirer des mortiers d’artifice à hauteur d’homme, les agents du maintien de l’ordre ont dû fréquemment reculer, et la pluie ininterrompue de grenades lacrymogènes n’y a rien changé. Faute de cordon stable, activistes et casseurs se sont engouffrés dans la brèche pour se livrer au saccage et à la mise à feu du bâtiment historique.
Le scénario s’est finalement répété dans toute la ville. De mémoire policière, c’est du jamais-vu. Les participants aux troubles et surtout les points d’affrontements étaient trop nombreux et intenses, trop mobiles pour être contenus. Plus de 10 000 personnes défilaient dans tous les sens dans la ville, sans manifestation autorisée. Pendant que la place Bellecour s’enflammait, le pont de la Guillotière bouillonnait et le secteur de l’hôtel de ville s’agitait à son tour.
Policiers, CRS et gendarmes mobiles étaient confrontés à trois types de participants : des manifestants classiques, des activistes très organisés, partisans d’une violence immédiate et permanente, puis des casseurs et voleurs opportunistes, qui ont déferlé par vagues dans toute la presqu’île. Alors que la stratégie de déstabilisation suivie par des militants autonomes était à l’œuvre depuis les premiers défilés, la situation n’avait pas été anticipée.
Malgré environ 800 agents engagés, près de 200 boutiques ont été pillées jusqu’à 1 h 30 dans la nuit de samedi à dimanche, heure officielle de la levée du dispositif sécuritaire, selon des rapports consultés par Le Monde.
A Bordeaux, un niveau de violence inédit
Devant la résidence préfectorale saccagée, à Bordeaux, la préfète de Nouvelle-Aquitaine, Sophie Brocas, l’avouait sans détour dès dimanche matin : « Nous avons été submergés pendant plusieurs heures (…). Certains policiers m’ont dit qu’ils avaient été caillassés comme jamais de leur carrière. » Autour d’elle, des pots de fleurs massifs brisés jonchent le sol, aux côtés d’objets calcinés. A l’intérieur, les bureaux sont cassés, renversés, le chaos est total. « C’est allé extrêmement vite à la résidence préfectorale » où « le RAID a été mobilisé au moment où il a fallu sécuriser ici, avant l’arrivée de la gendarmerie », poursuit la préfète.
Les forces de l’ordre, au nombre de 400 selon elle, ont eu recours à « des moyens exceptionnels que nous ne déployons pas d’habitude », comme un canon à eau, utilisé notamment place Pey-Berland pour défendre l’hôtel de ville, puis pour disperser les pilleurs en début de soirée rue Sainte-Catherine, ainsi qu’un Centaure, le véhicule blindé de la gendarmerie, utilisé notamment pour repousser les barricades.
Comme dans d’autres villes, les élus locaux n’ont pas manqué de partager leurs interrogations, voire leurs reproches à destination des autorités nationales. « J’ai constaté assez vite que les moyens employés étaient sous-dimensionnés par rapport à l’enjeu », indique le maire (Renaissance) de Bordeaux, Thomas Cazenave, au Monde. « Le nombre de personnes présentes et le niveau de violence ont été inédits », reconnaît l’édile, pour qui se posent deux sujets : « La mobilisation, en amont, des moyens nécessaires », d’une part, et, d’autre part, « les parcours des manifestations ». « Toutes les manifestations finissent généralement dans le centre-ville, je souhaite ouvrir le débat avec les organisateurs et la préfecture pour qu’on les en éloigne, car il n’est manifestement plus possible de garantir la sécurité des manifestants, des commerçants et des habitants dans ces conditions », avance l’élu.
A Marseille, une délinquance d’opportunité
A Marseille, le maire, Benoît Payan (divers gauche), aura dû attendre lundi dans la soirée pour pouvoir échanger avec le ministre de l’intérieur : Laurent Nuñez avait initialement décommandé sa visite prévue à la mi-journée, évoquant « une réunion de travail » avec le premier ministre. « S’il ne vient pas, ce sera un déserteur », avait attaqué le maire de Marseille en fin de journée. Les deux hommes se sont finalement retrouvés à la mairie en début de soirée.
En centre-ville, plus de 300 commerces ont été pillés et, deux jours après les faits, les principales artères affichent un spectacle de planches remplaçant les vitrines brisées, de tags « ACAB » (« all cops are bastards », « tous les flics sont des bâtards »), et de distributeurs de billets fracassés. Depuis dimanche, la préfecture des Bouches-du-Rhône s’arc-boute sur ses explications. Selon elle, si la situation a dérapé, c’est parce que « 8 000 émeutiers » et « plus de 30 000 pilleurs » étaient présents dans les rues. Les syndicats de police évoquent des chiffres bien différents, comme le représentant de l’UNSA-Police, Rudy Manna, qui évoque « entre 1 000 et 1 500 pilleurs ».
Toujours selon la préfecture, 434 policiers nationaux étaient mobilisés tout au long de la journée aux côtés de 240 CRS, soit trois compagnies. « Dire que le dispositif a été sous-dimensionné est une évidence. On a été très vite dépassés », assure Bruno Bartocetti, délégué national du syndicat Unité. « Ce qui n’a pas été anticipé, c’est que cela a commencé très tôt », complète Rudy Manna. Selon les syndicats, l’engagement de deux des trois compagnies n’était pas prévu avant midi.
Mais le premier pillage, une boutique de l’opérateur téléphonique SFR sur la Canebière, a eu lieu en milieu de matinée. Suivi, quelques minutes plus tard, par une attaque et une tentative d’incendie du siège de la police municipale sur la même avenue. Et l’intrusion dans la mairie centrale peu après 12 h 30. Relayées sur les réseaux sociaux en direct, ces actions ont donné le ton de la journée et provoqué une ruée vers le centre-ville d’une délinquance d’opportunité. « Il y a eu un effet boule de neige », assure encore Rudy Manna.
« On a demandé à des forces de sécurité intérieure d’affronter des manifestants pacifiques, de jeter des grenades lacrymogènes sur des lycéens pendant que des magasins étaient pillés », s’étonne encore Benoît Payan. Selon des informations et un décompte provisoire du Monde, à Marseille, Lyon, Bordeaux et Paris, plus de 19 000 grenades ont été utilisées.




