Sénégal – Les mille et une vies d’Adja

KHADIJA DÈME, COMÉDIENNE, PRODUCTRICE…

Le Soleil  – Elle n’est jamais venue pour être actrice. Elle passait un casting pour une pub Patisen. Huit ans plus tard, tout le Sénégal l’appelle Adja, jusqu’à ses propres enfants. Journaliste, communicante, modèle, présentatrice : Khadija Dème avait déjà vécu plusieurs vies avant que la fiction ne la rattrape. Depuis, elle y a ajouté l’entreprise, la production et, cette année, la Flamme des Joj « Dakar 2026 ». Inclassable ? Elle l’a voulu. C’est précisément ce qui l’a rendue incontournable.

Il y a les carrières que l’on planifie. Il y a aussi celles qui vous percutent en plein vol. Celle de Keisha Khadija Dème appartient sans conteste à la seconde catégorie. À ceci près que, chez elle, le hasard a le sens du timing. Avant de devenir « Adja nationale », elle ne rêvait même pas de cinéma. Journaliste, communicante, marketeuse, entrepreneure en devenir : voilà ce qu’elle était. Le septième art ? Hors-champ.

Tout part d’un malentendu heureux. Khadija se présente à un casting pour un simple spot publicitaire Patisen. En coulisses, on lui glisse un autre projet de la marque : une série, « Adja », que Marodi s’apprête à produire pour son compte. Son profil est recommandé. L’aventure commence ainsi, presque par la porte de service.

Elle n’entre pas dans le cinéma avec un rêve de comédienne ni une formation d’actrice. Elle y arrive avec ses propres outils : le journalisme, la communication, le marketing, la publicité et une aisance certaine face à l’objectif. Cette aisance, elle l’a travaillée.

Adja nationale, un surnom tombé du ciel

En parallèle de ses autres activités, elle fait ses armes comme modèle publicitaire, dans des agences de référence comme McCann Dakar et One to One Communication. Elle goûte même à la télévision par une autre porte que la fiction, en présentant une émission consacrée à l’automobile sur la 2Stv.

Avant Adja, il y avait déjà plusieurs Khadija : la journaliste, la communicante, la modèle, la présentatrice, et la jeune entrepreneure qui cherchait encore sa voie. Mais c’est en 2018 que le casting Patisen tient enfin sa promesse. Et tout bascule.

« Par surprise, honnêtement ! Je ne me destinais pas du tout au cinéma. Je venais du journalisme, de la communication, du marketing, et c’est là que je me voyais faire carrière », explique-t-elle.

Pour la première fois, elle se glisse dans la peau d’un personnage. Elle ignore encore que cette expérience va bouleverser sa vie. Le public adopte Adja. Puis, peu à peu, celle qui l’incarne.

Le surnom a sa petite histoire, et elle n’a rien d’un coup marketing. Dans la série, c’est le personnage de Diogoye Sène qui l’appelle ainsi le premier. Les internautes s’emparent de l’expression, la font circuler, la gonflent. Elle devient un phénomène, puis un surnom populaire, puis une véritable marque.

« Le public a adopté Adja tout de suite. Puis, petit à petit, il m’a adoptée sous le nom d’Adja nationale », confesse-t-elle.

Le personnage prend alors le pas sur la comédienne, au point de franchir le seuil de sa propre maison : ses enfants eux-mêmes l’appellent « Adja ». La fiction a définitivement débordé sur la réalité. Huit ans plus tard, la rue l’appelle toujours ainsi. Parfois, plus tendrement, « la maman de tout le monde ».

Khadija ne s’en plaint pas : « Adja m’a ouvert les portes d’un univers que je n’aurais jamais imaginé rejoindre. Je lui dois beaucoup. »

Une telle popularité aurait pourtant pu devenir une prison. Elle a choisi d’en faire un tremplin. Car si Keisha Khadija Dème est devenue l’un des visages les plus familiers du Sénégal, sa capacité à se réinventer, à changer de registre sans jamais se laisser enfermer, ne date pas d’Adja. Pour la comprendre, il faut remonter bien plus loin.

Cette souplesse, elle ne l’a pas apprise sur un plateau. Elle l’a apprise valise à la main.

Née à Saint-Louis, Khadija grandit au rythme des affectations de son père : Saint-Louis, Dakar, Thiès, Matam. « Ces déménagements m’ont beaucoup construite. Changer de ville, d’école, d’amis, ça vous apprend très tôt à vous adapter. Et ça vous fait découvrir plusieurs visages du Sénégal », souligne Keïsha.

Bac littéraire à Matam, retour à Dakar pour l’Issic, licence en Information et Communication. Elle entame un master, qu’elle interrompt, non par lassitude, mais parce que la vie professionnelle s’accélère déjà. Elle ne cesse pas pour autant d’apprendre : communication, marketing, entrepreneuriat, leadership, notamment à travers le programme Business & Entrepreneurship de Yali Dakar, au Cesag, dont elle intègre la troisième session.

Sa vraie école, pourtant, reste le terrain. Chez D-Media, elle est journaliste spécialisée en sciences sociales pour Dakar Life, avant de passer par La Tribune et Le Nouvel Hebdo. Puis vient le coup d’audace : elle participe à la création du magazine féminin Actu’Elle, dont elle devient rédactrice en chef.

De ces années de presse, elle garde une méthode : observer, écouter, comprendre les gens, raconter leurs histoires. Avec le recul, elle mesure combien cette formation l’avait préparée, sans qu’elle le sache, au métier d’actrice.

Adja l’a fait naître, Keïsha l’a fait grandir

« Le journaliste observe l’être humain, l’acteur doit le comprendre de l’intérieur. Au fond, c’est le même regard, simplement tourné autrement », note-t-elle.

Si Adja est le big bang, Khadija refuse de rester prisonnière de son propre mythe. Elle enchaîne les projets : L’Or de Ninkinanka, Golden, Karma, Debbo, Xalisso, Belle-Famille, Key & Za… Sans chercher à reproduire le succès d’Adja. Au contraire, elle veut le dépasser, sans jamais le renier.

« Je cherche surtout ce qui me bouscule. Des rôles qui me sortent de ma zone de confort. Je ne veux pas qu’on m’enferme dans une seule image », avoue-t-elle.

Dans cette filmographie, deux rôles se détachent. Adja, qui l’a révélée au public. Et Keïsha, dans Key & Za, qui l’a révélée à elle-même. La première lui a offert la popularité, la seconde le risque artistique.

Keïsha ne ressemble à rien de ce qu’elle avait joué jusque-là. Forte, spontanée, parfois fragile. Provocatrice, drôle, taquine, toujours une réplique en embuscade. Un personnage aux antipodes de la sage Adja, et le public, loin de s’en offusquer, en redemande.

« Je pense qu’ils ont aimé être surpris », sourit-elle. « L’une m’a fait naître aux yeux du public, l’autre m’a fait grandir comme actrice », ajoute-t-elle.

Ce pari lui vaut, en 2025, une nomination aux Sotigui Awards, dans la catégorie de la meilleure interprétation féminine africaine pour les séries télévisées. Elle termine deuxième au vote du public.

Et elle tient à la précision. Elle n’a pas remporté le trophée, mais cette deuxième place, offerte par le public, a une saveur particulière. Quant à la nomination, elle y voit aussi le fruit du travail d’une équipe et de tous ceux qui l’accompagnent depuis ses débuts.

Deuxième au vote, mais première dans bien des cœurs.

Ce capital de sympathie, Khadija a vite compris qu’il l’obligeait. Sa notoriété n’est pas une simple carte de visite. C’est un contrat moral. Onu Femmes, Unicef, Oim, et depuis peu Sos Villages d’Enfants, dont elle est ambassadrice ; côté entreprises nationales, Senelec, Sen’Eau et aujourd’hui Senico. Son visage porte désormais des messages qui dépassent le divertissement : protection des femmes et des enfants, préservation de l’eau, maîtrise de l’énergie, sensibilisation du grand public.

La visibilité n’est pas un privilège, c’est une arme

« La visibilité, c’est une responsabilité avant d’être un privilège », précise-t-elle.

Quand une institution lui confie un message destiné à toute une population, elle n’y voit pas un simple contrat, mais un acte de confiance. Derrière chaque campagne, il y a des comportements à faire évoluer, des habitudes à changer, parfois des vies à toucher.

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Samba Oumar FALL

 

 

Source : Le Soleil (Sénégal)

 

 

 

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