Le Monde – Cheikh Hamidou Kane était de ces figures tutélaires dont l’histoire se confond avec celle d’un pays. Infatigable, l’auteur sénégalais était mû par une soif de culture et ce jusqu’à un âge canonique. En avril 2018, quelques jours après son 90e anniversaire, ce fervent musulman continuait à se projeter. Il confiait au Monde son dernier projet en cours : l’écriture d’un film d’animation consacré à Soundjata Keïta (1190-1255), fondateur de l’empire mandingue. Les Sénégalais ont également cru à l’immuabilité de sa présence tant sa voix a compté dans le récit de leur passé. Acteur et témoin de l’histoire contemporaine du Sénégal – de la colonisation à l’Etat moderne –, Cheikh Hamidou Kane incarnait à lui seul une partie de cette mémoire. Il est mort le 3 octobre à Dakar, à l’âge de 98 ans.
Né à Matam (nord du Sénégal) le 2 avril 1928, Cheikh Hamidou Kane fut un écrivain majeur et un homme d’Etat de premier plan du Sénégal indépendant. Sa renommée est surtout associée au roman L’Aventure ambiguë, récit philosophique classé au patrimoine littéraire de l’Afrique. Un ouvrage transgénérationnel étudié depuis les années 1960 dans de nombreux lycées, collèges et universités à travers le continent et traduit dans quarante langues. Paru en 1961 aux éditions Julliard/Présence africaine, un an après la vague d’indépendances africaines, l’ouvrage saisit magistralement les doutes et la désorientation identitaire des nations naissantes. A travers le personnage de Samba Diallo, son double littéraire, Cheikh Hamidou Kane pose un débat central sur l’altérité.
Issu comme lui d’une famille de notables peuls et musulmans du nord du Sénégal, Samba Diallo incarne le dilemme moral des familles puissantes de l’époque. Faut-il céder aux injonctions des colons français et envoyer ses enfants à l’école des Blancs ? Ou limiter autant que possible tout contact avec la culture du dominant ? A l’issue d’un conseil des anciens, la décision d’envoyer le jeune Samba Diallo étudier chez les nouveaux maîtres s’impose.
Les sages dont la Grande royale, archétype de la femme puissante à l’élégance morale frappante, est convaincue que la scolarisation permettra aux enfants de comprendre comment les Français « ont pu vaincre sans avoir raison ». « Ce qu’ils apprendront vaut ce qu’ils oublieront », finit-elle par trancher. Samba Diallo entame alors un long périple qui le mènera sur les bancs de la Sorbonne. Un voyage existentiel dont il ne sortira pas indemne.
Cheikh Hamidou Kane a su capturer, avec finesse et empathie, la fin du monde qui l’a vu naître et le surgissement d’une nouvelle ère aussi prometteuse qu’incertaine. « Avec L’Aventure ambiguë, il a donné à des générations d’Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore, celle de s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes », a ainsi salué, sur X, le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye.
« J’ai relu ce livre à plusieurs stades de ma vie et il m’a profondément marqué à chaque fois », réagit quant à lui, auprès du Monde, l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr. L’auteur de La Plus Secrète Mémoire des hommes (Philippe Rey/Jimsaan), prix Goncourt 2021, reconnaît « qu’il y avait quelque chose de L’Aventure ambiguë » dans son roman primé. « Alors que dans les années 1960, la plupart des fictions africaines étaient politiques, Cheikh Hamidou Kane nous a offert un récit sur la recherche du divin comme quête absolue, estime Mohamed Mbougar Sarr. Il aborde la question de la transcendance avec une force intemporelle. »
Comme son héros, Cheikh Hamidou Kane a connu l’école « des Blancs », dite « école des otages » de Saint-Louis. Destiné aux fils de notables, cet établissement permettait au colonisateur de former une élite africaine imprégnée des valeurs françaises. Après un passage à l’université de Dakar où il anime la vie associative étudiante, il se rend en France pour poursuivre des études en droit et philosophie. Et déjoue l’assignation sociale en refusant le statut de subalterne que lui réservait l’administration coloniale. « Nous étions programmés pour devenir des auxiliaires, pas au-delà ! », s’indignait-il encore, en 2018.
Construction de l’Etat sénégalais
En 1952, inscrit en prépa au lycée Louis-Le-Grand à Paris grâce à l’aide financière du gouverneur du Sénégal, un Antillais, l’enfant du Fouta bascule au cœur du chaudron du Quartier latin des années 1950 où des étudiants noirs, hommes et femmes, africains et caribéens, pensent la future Afrique libérée. Dans ce bouillonnement d’idées et de lignes politiques multiples, Cheikh Hamidou Kane milite au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France. Il se rapproche de l’historien sénégalais Cheikh Anta Diop mais surtout du Voltaïque Joseph Ki-Zerbo, également historien, avec qui il défend les idéaux du socialisme africain.
Cheikh Hamidou Kane observe le mouvement de la négritude popularisé par le Martiniquais Aimé Césaire et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor avec une certaine distance. « J’adhérais à la révolte qu’ils exprimaient. Cependant j’étais moins convaincu par la position de Senghor, moins radicale dans la dénonciation du mépris de l’homme blanc pour les Noirs », justifiait-il.
Double licencié en droit et en philosophie à la Sorbonne, l’étudiant musulman se délecte des écrits sur l’existentialisme de Jean-Paul Sartre et restera marqué par la pensée chrétienne de Paul Ricœur. De ce long séjour universitaire, il gardera une haute idée de la pensée occidentale, ouverte sur le monde, loin du racisme vécu lorsqu’il étudiait auprès des colons français au Sénégal.
En 1959, tout juste diplômé de l’Ecole nationale de la France d’outre-mer, Cheikh Hamidou Kane rentre au Sénégal qui se prépare à accéder à l’indépendance. Il délaisse les lettres pour s’investir dans la construction de l’Etat sénégalais. D’abord gouverneur de Thiès, dans l’ouest du pays (1960-1961), il a été plusieurs fois ministre du plan et de la coopération dans les années 1980, d’abord sous Senghor puis sous son successeur, Abdou Diouf. Il s’écarte du premier en démissionnant pour protester contre l’arrestation et la condamnation de l’ancien président du Conseil, Mamadou Dia, accusé de coup d’Etat en 1962.
Directeur de l’Unicef pour l’Afrique occidentale et centrale, de 1967 à 1974 à Abidjan (Côte d’Ivoire), il reprend le chemin de la politique à son retour, retrouvant plusieurs fois le poste de ministre du plan, du développement industriel et de l’artisanat de 1978 à 1988.
En 1995, trente-deux ans après L’Aventure ambiguë, Cheikh Hamidou Kane publie son second et dernier ouvrage, Les Gardiens du temple (Stock). Lui qui a toujours plaidé pour un fédéralisme ouest africain y aborde les impasses et désillusions des nouvelles nations indépendantes. « Les jeunes doivent se battre pour créer au sud du Sahara un espace géopolitique et économique autonome. Sinon, quel poids peut avoir le continent dans l’économie mondiale s’il est divisé, morcelé ? », s’émouvait-il. Une question qui résonne singulièrement à l’heure où la course pour les richesses du continent reste d’une actualité brûlante.
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