Cheikh Hamidou Kane (1928-2026) : il avait nommé notre blessure

Il y a d’abord une nuit au pays des Diallobé, un feu de bois et des enfants qui psalmodient. Penché sur le plus doué d’entre eux, un maître d’une exigence qui confine à la dureté veut arracher Samba Diallo à la facilité, parce qu’il devine en lui une ferveur trop rare pour être abandonnée au hasard. Des générations d’Africains sont entrées dans la littérature par cette scène, et beaucoup y ont reconnu leur propre enfance. Celui qui avait allumé ce feu dans nos mémoires s’est éteint ce dimanche 4 octobre 2026.

Cheikh Hamidou Kane avait quatre-vingt-dix-huit ans. Né à Matam, il tenait de ses ancêtres son attache à Saldé. Il venait du fleuve, et il n’a jamais cessé d’en venir. Le Fouta était pour lui une école de l’âme. Il y avait appris que le savoir oblige celui qui le porte, et que la retenue a sa propre éloquence. Les Haalpulaar ont un mot pour cela, le munyal, cette patience qui est aussi une maîtrise de soi. Ministre ou fonctionnaire international, Cheikh Hamidou est resté cet homme du Fouta, d’une sobriété et d’une dignité qui ne cherchaient jamais à se faire voir. Ce Fouta-là ne s’arrête à aucune rive. À Boghé, à Kaédi et dans les villages de la rive mauritanienne, on l’a lu comme on écoute un parent, parce que ses enfants récitant autour du feu étaient aussi les nôtres et que les frontières tracées sur l’eau n’ont jamais séparé les familles ni les maîtres.

Sur ce socle, il a bâti une œuvre d’une rare économie, dont L’Aventure ambiguë, parue en 1961, reste le chef-d’œuvre. Tout y tient dans la question du chef des Diallobé. « Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ? » Derrière l’école étrangère, Cheikh Hamidou avait vu venir une autre manière d’être au monde, où le savoir donne à l’homme une prise nouvelle sur les choses tout en l’exposant à perdre une part de ce qui l’orientait jusque-là. Sans lui faire de procès, il en mesurait le prix. Ce prix, c’est la blessure qu’il a donnée à lire à tout un continent, celle d’un homme qui réussit chez les autres et ne sait plus revenir chez lui. Samba Diallo n’avait pas su revenir. Son auteur, lui, a toujours su le faire. En avril 2013, pour ses quatre-vingt-cinq ans, ses parents de Saldé l’ont fêté sur la terre de ses ancêtres, entourés des gens de l’Île à Morphil et de tout le Fouta. Ce jour-là, le ministre et l’écrivain comptaient peu. On honorait un fils de la maison, et la fierté des siens tenait d’abord à cela, à cet homme que la réussite n’avait jamais éloigné de sa terre. Trente-quatre ans après son premier roman, il avait intitulé le second Les Gardiens du Temple. Avec l’âge, le titre a fini par lui ressembler. Dans ses dernières années, l’homme courtois veillait sur une exigence, celle de transmettre ce que l’on a reçu en le gardant vivant.

Soixante-cinq ans après L’Aventure ambiguë, la blessure n’a pas cicatrisé. On la retrouve chez tant de jeunes qui maîtrisent les codes du monde contemporain sans toujours savoir quelle place accorder à ce qu’ils ont reçu avant lui. Dans certaines familles, la langue héritée recule devant celle que l’on croit plus utile à l’avenir des enfants, et c’est souvent sans bruit qu’une mémoire cesse de se transmettre. C’est là que l’œuvre de Cheikh Hamidou dépasse l’Afrique. Le trouble de Samba Diallo réapparaît partout où le progrès matériel avance plus vite que notre capacité à décider ce que nous voulons en faire. Dans un monde où les machines accomplissent chaque jour davantage, sa vieille interrogation prend une résonance que lui-même n’avait sans doute pas imaginée. Le savoir nous rend toujours plus puissants, et nul ne peut dire encore s’il nous rend plus habitables à nous-mêmes. Le gardien du temple tire aujourd’hui sa révérence, mais le feu des Diallobé ne s’éteint pas avec lui. À nous de l’entretenir sans nous y brûler, et d’aller vers le monde sans partir de nous-mêmes. Son aventure terrestre s’achève. La nôtre demeure ambiguë.

Qu’Allah l’enveloppe de Sa miséricorde et fasse de sa tombe un jardin parmi les jardins du Paradis. Innâ lillâhi wa innâ ilayhi râji’ûn. Mes condoléances attristées à sa famille, au Sénégal, au Fouta des deux rives et à tous ceux pour qui la littérature africaine a d’abord eu le visage d’un enfant penché sur sa planchette.

 

 

Mansour LY

le 4/10/2926

 

 

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