DEVOIR DE MÉMOIRE : PR SAÏDOU KANE DIT MOUSTAPHA BOLI : À JAMAIS DANS NOS MÉMOIRES

Sur cette première photographie, je suis aux côtés de notre regretté camarade, le professeur Saïdou Kane, lors du congrès des FLAM à Dakar, en décembre 1998.

Nous étions alors épuisés, harassés par plus de quarante-huit heures de débats ininterrompus sur l’orientation politique du mouvement. Quarante-huit heures sans sommeil, sans répit, au cœur même du mois béni de Ramadan. Nous étions habités par nos convictions et portés par l’espoir de lendemains meilleurs. Nous ignorions encore que certains de ces instants deviendraient, avec le temps, des fragments précieux de notre mémoire.

Si, après plus de trente années d’opposition au système que je combats en Mauritanie, je continue de tenir debout et de résister, c’est certes grâce à la solidité de la formation politique et humaine reçue au sein de notre mouvement, mais aussi grâce à la présence, aux conseils et à l’affection de mes aînés.

J’ai eu le privilège de croiser, sur ce long chemin de lutte, des hommes dont la stature morale et l’engagement ont profondément marqué mon parcours : feu Saïdou Kane, le président Samba Thiam, Oumar Moussa Ba, Mamadou Sidi Ba, feu Mamadou Samba Diop dit Murtudo, Mamadou Bocar Ba, Ibrahima Abou Sall, Fara Ba, Pathé Ba, feu Abdoulaye Malickel Sy, Abdoul Ghoudouss Camara, Ibrahima Mifo Sow, Amadou Alpha Ba, El Hadji Sidi N’gaide, Ciré Ba , Amar Ba, Mamadou Lamine Sakho, pour ne citer que quelques-uns de ces compagnons et doyens.

Pendant les années de braise, ils me considéraient comme le plus jeune, le benjamin qu’il fallait encadrer, conseiller, protéger et, parfois, préserver des tempêtes qui secouaient notre combat.

Parmi ces mentors, ces maîtres et, pour ne pas dire davantage, ces guides, figurait sans conteste notre cher ami et compagnon de lutte, le professeur Saïdou Kane, dit Moustapha Boli.

En lui, j’avais trouvé bien plus qu’un camarade de combat. J’avais trouvé un aîné attentif, un Foutanké enraciné, un intellectuel hors pair, un esprit ouvert, un homme entier et qui savait transformer chaque rencontre en une leçon de vie.

Enfant prodige de Dimat, de Tékané et du Fouta, Saïdou Kane portait en lui une connaissance profonde de notre histoire, de nos lignées, de nos terres et de nos peuples. Il avait cette rare capacité de relier le destin d’un homme à celui de sa famille, de son terroir, de son peuple.

Le professeur Saïdou Kane, dit Moustapha Boli, « Hoore haaloore » comme on l’avait surnommé à Kaëdi, était historien et sociologue de formation. Il fut membre fondateur de l’UDM et des FLAM, ancien vice-président et porte-parole des FLAM en Europe occidentale, et rescapé de la prison-mouroir de Oualata.

Le 28 septembre 2006, un accident de la circulation nous l’arrachait brutalement.

L’histoire de notre lutte retiendra le nom de ce grand combattant de la liberté. Sa vie fut combattante. Son sacrifice fut immense et sa mémoire demeure éternelle.

À chaque anniversaire de sa disparition, mes pensées retournent vers cet homme qui fut pour moi à la fois un frère aîné, un maître, un ami et un compagnon de lutte. Je replonge alors dans les lettres, les messages et les témoignages qu’il m’adressait de son vivant. Je les relis avec cette émotion particulière que l’on éprouve lorsqu’une voix aimée continue de nous parler depuis le silence.

Saïdou avait pour moi plusieurs noms. Selon les circonstances, selon l’humeur ou l’histoire qu’il voulait me raconter, j’étais pour lui Elimane Bilbassi, Ceerno Wocci, Ceerno Barooɓe, Kaaw mo Jowol…

Et chaque nom était une porte ouverte sur une histoire.

Il me parlait de ma lignée familiale, du Fouta, de ses hommes et de ses femmes, de leurs migrations, de leurs destins, de leurs grandeurs et de leurs blessures.

Chez Saïdou, la mémoire n’était jamais figée. Elle était vivante. Elle circulait d’une génération à l’autre comme une flamme qu’il fallait préserver de l’oubli.

C’est pourquoi je partage aujourd’hui avec vous mes amis et mes camarades de lutte quelques-uns de ces échanges épistolaires. Je les partage parce qu’ils appartiennent à notre mémoire collective.

Mais je les partage aussi parce que, pour moi, ils demeurent une source de réconfort. Dans les moments de doute, ils me rappellent le chemin parcouru, les responsabilités qui sont les nôtres et la nécessité de ne jamais renoncer à nos convictions.

Ses mots, écrits il y a tant d’années, continuent parfois de me donner la force de poursuivre cette longue marche vers la liberté, malgré les vents contraires, malgré les épreuves et malgré les années.

### 18 janvier 2001 — 13 h 38

Après sa démission des FLAM, Saïdou m’écrivait :

« Cher Kaaw, Ceerno BarooBe !

Je réponds à ton message : “Quelle mauvaise nouvelle”.

La réalité est là. Elle est si prégnante qu’elle ne se questionne même pas.

Tu me demandes de revenir sur ma démission. La question n’est pas là. Elle est dans ce qui m’a fait partir. Ce n’est pas moi qui trahirais notre cause et mes amis fidèles. C’est en âme et conscience que j’ai agi.

[…]

Jamais je n’abandonnerai ceux qui, comme toi, ont très honnêtement permis à mon peuple de relever la tête. Je lutterai toujours pour empêcher l’opportunisme de récupérer ces acquis.

Kaaw, minyi am mo teddinmi haa Butufal wutta.

Mi salminiima, mi yettiima, sabu kala ko dillat hannde e fedde nde, ko sabu darnde ma, fittaandu ma. Haa maayde mami teddine.

Fraternellement,

Mustaf Boli Sammba Laamu. »

### 27 février 2001

Quelques semaines plus tard, il m’écrivait encore :

« Elimane,

Merci d’avoir été voir nos amis Garba et les autres. Ils ont beaucoup de mérite.

Vous êtes plus qu’une simple relève. Vous avez la livrée des libérateurs et ce n’est pas des paroles en l’air. Ce n’est pas dans mes habitudes.

[…]

Tu travailles, certes, beaucoup. Mais comme personne n’est assez malhonnête pour ne pas reconnaître que tu sauves les meubles, accepte que je t’encourage chaque jour à rassembler des gens comme nous autour de toi et de ceux qui, comme toi, sont pétris dans la glaise du refus sans contrepartie.

Courage.

C’est écrit, Dieu est avec nous.

Fraternellement,

Saïdou.»

### 7 mars 2001

Puis vint ce message, dont les mots résonnent encore dans ma mémoire :

« Elimane, des sables blancs devenus rouges du sang des Héros.

Je te salue pour tout ce que tu représentes. Je salue non pas le jeune frère, mais celui qui, par son seul engagement, peut faire trembler dans leurs rangs des milliers de cerbères dressés contre notre différence et notre droit simple à la vie et au respect.

Bonne fête de Taaski à toi et à toute ta famille. J’espère que ta maman va bien ? Est-elle encore à Nouakchott ?

Pour le reste, je demande que tu veuilles bien attendre mon retour de France et de Suisse (réunion de Genève pour la Conférence mondiale sur le racisme).

À très bientôt.

Saïdou. »

—

### 18 mars 2001 — 08 h 17

Quelques jours plus tard, il m’adressait encore ces mots :

« Kaaw,

J’ai lu, avec Aïssata, avec joie sans limite, le portrait du militant que tu es dans le site du FAAS.

Tu mérites vraiment tous les témoignages que j’y ai relevés.

Bonne continuation, et tu sais que je ne suis pas démagogue.

Saïdou.»

### 14 juin 2001

Dans une autre lettre, il m’écrivait :

« Ceerno Wocci,

Merci de la diligence.

Je vais essayer, avec ce que tu m’as donné, de prendre contact avec A.. Bâ.

[…]

Ce serait bien si, après tout ce temps, je pouvais te revoir. Cela me fait toujours du bien de voir mes semblables.

Nous n’avons que cette courte vie pour nous aduler ou nous faire du mal. Alors, choisissons volontairement de vivre le bon côté des choses, en toutes circonstances. Même devant l’adversité, on peut toujours rendre les choses relatives. Sauf, bien sûr, les choses criminelles.

[…]

À très bientôt, mon petit-frère ami.

Saïdou. »

Il me suffit parfois de relire ces quelques mots pour entendre sa voix et revoir son sourire. Il demeure dans nos souvenirs, dans nos conversations, dans nos archives.

À son épouse, mon amie, mawnam Aïssata Kane, à ses adorables enfants, ma complice Fatimata Dickel, Winnie, Raky et Mamadou Saïdou Kane, ainsi qu’à tous ses proches, je renouvelle mes pensées fraternelles et affectueuses.

Yoo Aĺlah yurmo mo yaafo mo. Yoo en ɓooy sakkanaade mo e duwanaade mo.

Amine.

Et la lutte continue!

 

 

 

Kaaw Elimane Bilbassi Touré

 

 

Peut être une image de une personne ou plus

 

Peut être une image de texte

 

 

 

(Reçu à Kassataya.com le 29 septembre 2026)

 

 

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page