Au Kenya, la poésie comme arme de persuasion politique

Une génération d’artistes adopte le « spoken word », poésie parlée, pour évoquer leurs difficultés. Cet art oratoire insuffle la contestation tout autant qu’il s’en inspire, à moins d’un an d’un scrutin présidentiel déjà très contesté.

Le Monde  – Ce n’est pas dans un amphithéâtre mais dans un matatu bondé que Willie Oeba a choisi de déclamer sa poésie, un mardi en fin d’après-midi. Dans l’un de ces bus privés très populaires au Kenya, qui vient de quitter le centre-ville de Nairobi, le poète et militant des droits humains se lève et, s’agrippant à la barre, prend la parole : « Nos mères sont à une démolition près de dormir dehors ; la classe moyenne est à une maladie près de tomber dans la pauvreté ; il n’y a pas de quoi sourire quand je sais que je suis à une balle perdue de devenir une statistique. » Citant la Constitution, il interpelle les passagers et les appelle à s’inscrire sur les listes électorales en vue du scrutin présidentiel prévu en août 2027.

Avec plus de 80 000 abonnés sur son compte Instagram, Willie Oeba, 32 ans, dénonce, à travers sa poésie, les brutalités policières et les inégalités sociales. Il se rend aussi régulièrement dans les matatus pour ce qu’il qualifie d’« éducation civique ». « Je voulais porter mon message directement auprès de la population. Les artistes ont un pouvoir d’influence, ils reflètent ce qui se passe dans la société, certes, mais contribuent aussi à la façonner », affirme-t-il, expliquant s’être d’abord intéressé à cet art oratoire à l’école. En 2017, il est interpellé par la police, ce qui anime sa conscience politique. « J’ai failli me faire tirer dessus parce qu’on m’a pris pour quelqu’un d’autre. Je me suis dit : pourquoi ne pas utiliser ma voix pour en parler ? », raconte-t-il.

Comme lui, de nombreux artistes kényans choisissent le spoken word, la poésie parlée, comme moyen d’expression, mêlant anglais, swahili, sheng, argot urbain de la capitale kényane, et langues vernaculaires. A travers My Boys Are Dying (« mes garçons meurent »), le poète Mufasa met ainsi en lumière les difficultés de la jeunesse. Dorphanage, lui, a écrit plusieurs textes évoquant aussi bien son enfance que les injustices sociales et les problèmes de gouvernance. « J’étais très timide en grandissant, avec la poésie j’ai trouvé ma voix », explique le poète, qui dit toucher à ces thématiques car il souhaite « voir un meilleur Kenya ».

Inégalités et dérives du capitalisme

L’un de ses derniers textes, Burden of Thought (« le poids de la pensée »), rassemble des réflexions sur sa vie personnelle, sur les inégalités et les dérives du capitalisme. Il y fait également référence aux victimes des manifestations violemment réprimées par les forces de l’ordre en 2024. La jeunesse s’était soulevée contre les projets de taxes du gouvernement. Plus de 60 personnes ont été tuées. « Je pense (…) à Eric Shieni et à Kennedy Onyango ; à Bridgit Njoki et à Mitchelle ; aux mères et aux maux de tête ; aux innombrables diplômes qui ne verront jamais le jour », récite ainsi Dorphanage, en anglais, l’air solennel, dans une vidéo postée sur sa chaîne YouTube.

Depuis, d’autres mobilisations antigouvernementales ont fait face à un important déploiement policier et ont, elles aussi, été violemment réprimées. Dans ce contexte, la poésie devient « encore plus importante », reconnaît Dorphanage. « Sans être présent physiquement, il est possible de faire entendre sa voix », poursuit le poète. Ces événements inspirent d’ailleurs la production littéraire. « Il y a beaucoup de poésie qui se déverse », confirme Njuki Githethwa, auteur d’un poème intitulé What Just Happened ? (« que s’est-il passé ? »), dans la foulée des manifestations de juin 2024. Il cite aussi Abolish Everything (« tout abolir »), un recueil de poèmes de l’écrivain Sungu Oyoo, publié en 2024 et dont le dernier texte évoque également la révolte de la jeunesse kényane.

Le relais des réseaux sociaux

Cet engagement à travers l’écriture n’est pas nouveau au Kenya. Le 19 septembre, au Macondo Literary Festival, festival de littérature à Nairobi, Dorphanage, coiffé de son emblématique béret, participait à des discussions sur le lien entre les soulèvements et la création littéraire. A ses côtés s’exprimait Abdilatif Abdalla, auteur kényan de Sauti ya dhiki (« la voix de l’angoisse »), un recueil rédigé de sa cellule, entre 1969 et 1972, alors qu’il était incarcéré après avoir publié un pamphlet contre le pouvoir de Jomo Kenyatta (1964-1978).

Dans le média culturel en ligne Afrocritik, le journaliste kényan Frank Njugi évoque également les chants des Mau-Mau, ce mouvement d’insurrection qui a lutté pour l’indépendance du Kenya dans les années 1950, ainsi que les héritages de l’écrivain Ngugi wa Thiong’o et de la poétesse Micere Githae Mugo, tous deux contraints à l’exil sous le régime autoritaire de Daniel arap Moi (1978-2002).

« Il y avait une tradition orale de la littérature en Afrique bien avant que des textes soient écrits », rappelle également Dorphanage. Désormais, les réseaux sociaux participent à la circulation des poèmes, souligne Beatrice Ekesa, autrice d’une thèse sur le milieu du spoken word. Wangui Kimani, notamment, commente face caméra et en poésie les événements qui touchent le pays sur son compte Instagram. « J’ai juste besoin d’un peu de colère. Je regarde les informations et ça me suffit pour être prête à écrire », explique cette presque trentenaire. Pour elle, c’est toute la « force » de cette poésie parlée et interprétée : « Toucher aux émotions, divertir les gens et, en même temps, les informer. » En mars, après de fortes inondations à Nairobi, elle déclamait : « Vous avez vu la ville ? Elle flotte, tandis que les habitants sombrent. »

Source : Le Monde

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