Au Maghreb, le danger d’une dévitalisation des partis politiques

La faible participation aux élections législatives marocaines du 23 septembre illustre une désaffection de l’offre partisane, également observable en Algérie et en Tunisie. Dans tout le Maghreb, les partis sont en crise, victimes d’une panne de projets mais aussi des stratégies d’affaiblissement menées par les régimes en place.

Le Monde – Les urnes ne font plus recette au Maghreb. Verrouillage du jeu politique et désaffection vis-à-vis de partis anémiés se conjuguent pour détourner les électeurs des bureaux de vote. Le scrutin législatif du mercredi 23 septembre au Maroc en est l’illustration la plus récente : le taux de participation n’a été que de 38 %, en baisse de 12 points par rapport à l’exercice précédent, en 2021.

Le désenchantement est plus marqué encore dans le reste du Maghreb. En Algérie, le renouvellement, le 2 juillet, de l’Assemblée populaire nationale (APN) n’a mobilisé que 20,8 % des électeurs, un record d’abstention. Quant à la Tunisie, les dernières élections législatives, tenues en janvier 2023, ont vu la participation chuter à 11,4 %, soit un effondrement de 30,5 points par rapport au scrutin de 2019. Insensibles aux faux-semblants de campagnes dépourvues d’enjeu, les électeurs boudent ostensiblement les isoloirs au Maghreb.

Au-delà des particularismes nationaux, un tel désengagement trouve sa source dans une commune crise de l’offre partisane. Les partis politiques ont certes toujours eu leur latitude bornée – à l’exception de la Tunisie, entre 2011 et 2021 – par des régimes habiles à draper leur autoritarisme d’oripeaux électoraux. Il fut néanmoins un temps où certains d’entre eux étaient adossés à une idéologie et à une base militante combatives. Les formations issues du « mouvement national » – artisan de la décolonisation – puis de la gauche marxiste ou panarabiste et enfin de l’islamisme ont marqué la scène maghrébine ces six dernières décennies.

Or, les boussoles idéologiques se sont perdues avec le temps. L’inspiration nationaliste s’est dévoyée dans le régime de parti unique (le FLN en Algérie), la référence panarabiste n’a pas survécu aux rivalités régionales, la gauche s’est sabordée dans le ralliement au libéralisme économique (Union socialiste des forces populaires au Maroc), tandis que les tenants de l’islam politique se sont disqualifiés dans l’exercice du pouvoir (Ennahda en Tunisie). En panne de projet, les partis au Maghreb sont guettés par l’asthénie.

« Alternances » sous tutelle

Les stratégies de neutralisation déployées par les pouvoirs en place ont aggravé le mal. L’acceptation formelle par ces derniers du recours aux urnes tenait en fait plus du « pluralisme autoritaire » ou de l’« autoritarisme électoral », selon les formules usuelles, que d’une réelle prise de risque. Dans les trois pays, l’opposition qui s’exprime en dehors du périmètre assigné s’expose à une répression qui peut être implacable. On l’a vu en Algérie après le soulèvement antisystème du Hirak en 2019-2020 ou au Maroc dans la foulée des manifestations de jeunes de la « gen Z » à l’automne 2025.

Quant à la Tunisie, après avoir été à l’avant-garde du Maghreb dans l’aventure démocratique (le « printemps » de 2011), elle a régressé sous la férule du président Kaïs Saïed en caricature d’autocratie où les principaux chefs de parti sont embastillés. Et quand le bâton ne frappe pas, les formations autorisées à concourir à une élection doivent passer au filtre d’agréments qui resserrent le spectre de l’offre politique. Une loi adoptée en Algérie en début d’année a quasiment fonctionnarisé les partis politiques. Le filtrage en amont des candidats est devenu tel qu’il rend moins nécessaire le trucage en aval des urnes « à l’ancienne ».

Un autre moyen de contenir les risques consiste à normaliser les partis d’opposition les plus dynamiques en les associant à des « alternances » sous tutelle. La monarchie marocaine y a recouru à deux reprises. Hassan II avait appelé en 1998 le socialiste Abderrahmane Youssoufi à la tête du gouvernement. Son fils, Mohammed VI, fit de même en 2011 avec Abdelilah Benkirane, le chef du Parti pour la justice et le développement (PJD, islamiste), puis en 2017 avec un autre dirigeant du même parti, Saad Eddine Al-Othmani.

Ayant dû avaler couleuvre sur couleuvre, notamment sur les orientations socio-économiques, les deux formations sont sorties essorées de cette cohabitation asymétrique avec un palais conservant la réalité du pouvoir régalien. Elles l’ont payé cher, notamment auprès de leur électorat désillusionné. L’opposant coopté a fini en fusible.

Depuis plus d’un quart de siècle, la scène partisane au Maroc s’est ainsi transformée. Elle a vu la « notabilisation de partis de militants », selon l’expression de Mounia Bennani-Chraïbi, professeure de science politique à l’université de Lausanne. Les formations à fort ancrage national, l’USFP, le PJD ou l’Istiqlal – matrice du nationalisme marocain –, ont de fait commencé à ressembler aux réseaux de la « politique locale patronnée » dont elles s’étaient jusque-là distinguées, ajoute l’universitaire. Avec l’essor du clientélisme, le Parlement a cessé d’être « le lieu d’expression des conflits traversant la société » pour n’être plus qu’une « arène où se négocie la redistribution des ressources rares [accès à des emplois, à un marché, etc.] », précise Mme Bennani-Chraïbi.

Jeu dangereux

L’Algérie a connu une dépolitisation des enjeux comparable avec des partis investissant surtout le champ de la décentralisation (assemblées de wilaya, conseils municipaux) en l’absence de perspectives nationales. « Les élections servent moins à produire une alternance qu’à renouveler les élites locales », souligne la sociologue Amel Boubekeur, professeure junior à Aix-Marseille Université. La compétition partisane, selon la chercheuse, porte ainsi moins sur des projets de société concurrents que sur « la canalisation des politiques publiques », érigeant dès lors les partis en gestionnaires du statu quo.

Or, ce nouveau statut d’auxiliaire dans la répartition des ressources de l’Etat présente des limites. Il peine à répondre aux aspirations de changement des populations. Faute de pouvoir offrir à ces dernières un débouché, les partis se trouvent débordés occasionnellement par des éruptions populistes, tel le Hirak algérien de 2019. En Tunisie, Kaïs Saïed a dû son succès initial au rejet populaire des partis traditionnels dont il avait lui-même théorisé la disparition. Son offensive contre les partis est une version radicalisée du travail de sape auquel se livrent Abdelmadjid Tebboune en Algérie et, dans une moindre mesure, Mohammed VI au Maroc. Le populisme « par le haut », où le souverain se flatte d’être en osmose avec la nation sans intermédiaire, connaît un certain succès en ce moment au Maghreb.

Mais déplorer l’incurie d’un personnel politique que l’on infantilise simultanément par moult moyens sécuritaires et financiers est un jeu dangereux. Car l’affaiblissement de la scène partisane prive ces régimes d’une ceinture de sécurité apte à amortir d’éventuelles explosions sociales. Fragiliser les partis, c’est aussi renoncer à des médiateurs. De ce point de vue, l’inexorable recul des taux de participation aux élections maghrébines doit allumer quelques signaux d’alarme.

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page