Le HuffPost – Le roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien est plus que jamais au cœur de la rentrée littéraire. Encensé par la critique depuis sa sortie fin août, l’ouvrage a depuis été sélectionné pour les plus prestigieux prix littéraires français : Goncourt, Renaudot, Femina… Il a d’ailleurs déjà remporté, mardi 22 septembre, le Prix du roman Fnac 2026.
Mais la belle histoire semble s’arrêter ici. Le même jour, des soupçons émergeaient en ligne sur X, accusant l’auteur d’avoir eu recours à l’IA pour écrire son roman. Depuis, une vaste polémique ne cesse de se répandre autour de l’auteur canado-haïtien, désormais accusé de plagiat sur d’anciens textes*. Si Thélyson Orélien nie en bloc les accusations concernant l’IA, qui reposent selon lui sur un terreau raciste, l’affaire implique l’ensemble du secteur de l’édition.
À ce titre, le président du prix Goncourt Philippe Claudel, qui se refuse à condamner d’avance l’écrivain, estime que l’Académie Goncourt n’a pas les « compétences techniques, ni les moyens humains » pour contrôler l’usage de l’IA dans les romans qu’elle sélectionne. « Ce travail-là, à très court terme et à long terme, sera celui des éditeurs », estime plutôt Philippe Claudel dans les colonnes du Figaro.
Qu’en pensent les principaux concernés ? Le HuffPost a posé la question à Coralie Piton, présidente des Éditions du Seuil et Agnès Fruman, secrétaire générale des Éditions Albin Michel. D’emblée, l’une comme l’autre nous confirme que leur maison d’édition n’a « pas mis en place de garde-fous systématiques concernant l’utilisation de l’IA ». Et ne prévoit pas de le faire dans l’immédiat.
Faire la « police des auteurs » ? Pas question
Si l’IA s’est déjà installée de « manière technique » dans le travail des auteurs et des maisons d’édition, il n’est pas question qu’elle soit utilisée « dans le domaine artistique », avance Coralie Piton. L’absence de garde-fous repose donc principalement sur « le manque de fiabilité et d’efficacité » des logiciels comme Pangram. « À quel moment le recours à ces outils peu fiables doit-il être envisagé ? Et pour quels textes ? », s’interroge-t-elle. « Il faudrait des outils fonctionnant en vase clos », partage également Coralie Piton.
« Je pense qu’on n’a pas à modifier notre manière de faire », juge Agnès Fruman. « Chaque livre est un prototype. Chaque livre est différent. Notre travail repose sur une relation intime et personnelle entre éditeur et auteur », commente-t-elle, en rappelant qu’il existe encore « une présomption d’originalité et un gage de qualité apporté par la marque de l’éditeur ».
« La seule chose qui pourrait se généraliser si les cas devaient effectivement se multiplier, ce serait de systématiquement passer les manuscrits finalisés à la moulinette » de logiciels détecteurs d’IA. Un avenir peu radieux qu’Agnès Fruman ne peut envisager qu’à une seule condition : « En ayant l’assurance que l’outil est fiable. Si c’est pour lancer une sorte de chasse aux sorcières avec un outil pas fiable, ce n’est pas la peine d’y penser ».
Miser (encore) sur l’expertise humaine
Comme beaucoup d’acteurs du secteur, Le Seuil « se refuse donc à nourrir et entraîner ces logiciels avec les textes de (ses) auteurs ». « On ne fait pas de vérification, si l’on n’a pas confiance en l’arbitre », résume Coralie Piton. « Les textes que l’on nous confie, ne nous appartiennent pas. On ne peut pas se lancer là-dedans sans assurance de fiabilité et par respect pour la propriété intellectuelle ». Si elle « n’exclut pas, par principe, de le faire » à l’avenir, elle balaye l’idée d’un recours à des vérifications systématiques « par pure précaution ». « Il faut réserver ça à un usage marginal », mais encore indéfini.
Le Seuil continue donc de croire que « l’expertise et l’intelligence » de ses équipes permettent encore, avec une « lecture humaine », d’identifier la présence de l’IA dans un texte. De manière plus pragmatique, elle admet que les textes soumis aux Éditions du Seuil contenant de l’IA connaissent aujourd’hui « le même sort qu’un mauvais manuscrit : on ne répond pas. On ne va pas plus loin ». Chez Albin Michel, où tout repose aussi sur l’expertise humaine, Agnès Fruman nous apprend que « le service informatique travaille sur un outil qui permettrait de réaliser une sorte de filtrage à l’entrée, mais uniquement sur les ouvrages reçus par la Poste ».
Dans cette maison d’édition, on se refuse surtout à « lister tout ce que l’auteur ne doit pas faire ». « On ne leur demande pas de nous garantir qu’ils n’utilisent pas d’IA, c’est contre-productif. D’autre part, nous n’avons pas les moyens de tout vérifier et on ne souhaite pas le faire », tranche Agnès Furman, qui refuse d’endosser le rôle ingrat de « police des auteurs ». Dans le contexte actuel, l’éditrice croit surtout à la robustesse des contrats passés avec les auteurs. « On considère qu’ils sont suffisamment solides aujourd’hui, même concernant l’IA ». Grâce « à une clause de garantie par laquelle ils nous assurent que leur œuvre est originale », avance l’éditrice, pour qui « c’est la base du contrat de confiance avec nos auteurs ».
Un contrat de confiance fragilisé
Dans le contexte de l’affaire Orélien, Coralie Piton s’interroge plus largement sur l’avenir de ce fameux contrat de confiance avec le lecteur. À ce titre, elle témoigne d’une « profonde frustration des lecteurs qui ont ressenti des émotions à la lecture » du roman de Thélyson Orélien. Raison pour laquelle, elle reste persuadée qu’« il faudra, dans un avenir proche, collectivement consolider ce contrat de confiance pour retrouver une démarche authentique de lecture ». Reste à savoir comment.
Tout comme l’autrice Virginie Grimaldi, qui s’est longuement exprimée sur le sujet via son compte Instagram, les deux éditrices s’inquiètent déjà du risque de laisser s’installer un sentiment de « suspicion permanente ». La patronne du Seuil mise donc sur un questionnement inévitable sur la question de l’IA, tout en se refusant à évoquer ce sujet « dans l’émotion de l’instant présent ».
Néanmoins, elle reconnaît que les pratiques vont forcément devoir être « actualisées à l’aune des derniers jours », décrits comme une « sacrée secousse » dans le monde de l’édition française. Au Seuil, « ce sujet est dans toutes les conversations », confie-t-elle. Chez Albin Michel, Agnès Fruman évoque, elle, un moment « vertigineux », « traversé avec inquiétude, parce qu’on se dit que ça aurait pu nous arriver ». En creux, apparaît aussi et surtout l’angoisse plus lointaine que « ce tsunami qui nous arrive dessus jette le discrédit sur cet auteur, sur sa maison d’édition (Grasset, ndlr) et plus largement sur l’ensemble de notre profession ».
*Entretiens réalisés le 23 septembre 2026, avant la médiatisation des accusations de plagiat portées contre d’anciens textes de Thélyson Orélien.
Maxime Birken
Source : Le HuffPost (France)
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