« C’est une manière de nous chasser sans le dire » : à l’université, les étudiants non européens confrontés à la flambée de leurs droits d’inscription

Instaurés en 2019, les frais différenciés d’inscription aux universités publiques françaises pour les étudiants extracommunautaires ne sont appliqués réellement que depuis la rentrée 2026. Des droits 16 fois plus cher, qui pénalisent en majorité les étudiants africains.

Le Monde – Certains ont travaillé tout l’été pour payer leurs frais d’inscription. Depuis la rentrée 2026, les étudiants extracommunautaires inscrits dans les universités publiques françaises doivent débourser 16 fois plus que les ressortissants de l’Union européenne : 2 902 euros par an en licence (178 euros pour les autres) et 3 950 euros l’année en master (contre 255 euros).

Instaurés en 2019, ces « frais différenciés » étaient, jusque-là, très peu appliqués – 90 % des étudiants concernés étaient partiellement voire totalement exonérés. Une majorité des 75 universités refusait la majoration au nom du « principe d’humanisme et d’ouverture sur le monde », rappelle-t-on du côté de France Universités, association qui rassemble les présidents des différents établissements publics d’enseignement supérieur.

Mais Philippe Baptiste, ministre de l’enseignement supérieur, a rappelé à l’ordre, en avril, les présidents d’université, avant qu’un décret publié en mai ne les contraigne à appliquer, dès cette rentrée, le barème fixé par le gouvernement.

Les élèves africains sont particulièrement concernés. A la rentrée 2024‑2025 (derniers chiffres disponibles), six des dix pays les plus représentés parmi les 329 146 étudiants étrangers en France sont en Afrique : le Maroc (35 665, en première position), l’Algérie (27 675), le Sénégal (16 118), la Tunisie (12 989), le Cameroun (10 158) et la Côte d’Ivoire (10 101 en huitième position).

Une rentrée « dans l’angoisse »

« Cette rentrée se fait dans l’angoisse », assure Seyba Marega, président de l’Association des étudiants maliens en Ile-de-France. S’il est encore tôt pour mesurer « l’effet repoussoir » d’une telle décision, comme le craint France Universités, des syndicats étudiants et des responsables d’associations constatent déjà les premières difficultés. « Face à ces tarifs prohibitifs, certains ont préféré renoncer à venir en France », relate Moustafa BenBerrah, président de l’association Etudiants et cadres algériens de France.

Ce que confirme Souleymane Jules Coly, chef du service de gestion des étudiants sénégalais à l’étranger, rattaché à l’ambassade du Sénégal à Paris. « Nos premiers indicateurs montrent une baisse des arrivées en France, atteste-t-il. Les étudiants ont de facto cherché d’autres destinations comme point de chute : le Maroc, puis le Canada. »

Les étudiants étrangers exonérés en 2025-2026 conservent cet avantage jusqu’à la fin de leur cycle, à condition de poursuivre leurs études dans la même université. Il en va de même pour ceux qui avaient obtenu cet abattement pour 2026-2027 avant l’entrée en vigueur du décret (le 21 mai).

Mais à la hausse des frais d’inscription s’ajoutent d’autres mesures susceptibles d’aggraver la précarité des étudiants et de compliquer leurs conditions d’installation en France. Ainsi, depuis le 1er mai, le prix du timbre fiscal requis lors de la première délivrance d’un titre de séjour a doublé, passant de 75 à 150 euros. Depuis le 1er juillet, les aides personnalisées au logement (APL) ont été supprimées pour les non-boursiers. Enfin, depuis le 1er août, le seuil minimal de ressources exigé pour toute demande de visa étudiant a été relevé : de 615 euros auparavant, il est désormais fixé à 877,50 euros par mois.

« Nous nous retrouvons face à une vague importante d’arrêts d’études, constate Suzanne Nijdam, présidente de la Fédération des associations générales étudiantes (FAGE). Nous parlons d’exclusion de l’enseignement supérieur et non de mise en difficulté, parce que ces étudiants ont sacrifié déjà tout ce qu’ils pouvaient sacrifier. »

Des exceptions au cas par cas

Pour cette rentrée, le gouvernement a restreint la marge de manœuvre des présidents d’université : la part des étudiants extracommunautaires qu’ils peuvent exonérer de frais d’inscriptions est plafonnée à 30 % des effectifs concernés. Des exceptions désormais décidées au cas par cas.

Cette nouvelle contrainte fait affluer les demandes auprès des syndicats étudiants. « C’est un travail absolument titanesque d’accompagnement », avertit Clara Privé, trésorière de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), qui estime que ces frais différenciés sont une « une sélection sociale xénophobe et raciste ».

« C’est une manière de nous chasser et de nous faire comprendre que nous ne sommes pas les bienvenus sans le dire », regrette Seyba Marega. « Est-ce qu’on se rend compte de l’impact négatif sur l’image de la France ?, avance Souleymane Jules Coly. Des étudiants sénégalais sont persuadés que cette décision est une manière de réduire l’immigration. Ces étudiants ne sont pas un fardeau pour la France : ils consomment et paient des impôts. »

Au début de l’été, Sorbonne Université a fait savoir, dans un communiqué, que son conseil d’administration avait « voté à l’unanimité sa politique d’exonération », réaffirmant « son souhait de pouvoir accueillir les étudiantes et les étudiants sans discrimination d’origine ni de ressources, dans le respect du principe d’égalité ». Tout en précisant que cette politique « respect[e] les termes du décret » puisque le nombre d’étudiants extracommunautaires qui peuvent être exonérés ne dépasse pas le quota de 30 % fixé par le gouvernement.

 

 

Source : Le Monde

 

 

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