SenePus – Au Sénégal, la première dame n’existe pas juridiquement. Elle est pourtant partout ailleurs. Dans les cérémonies officielles, dans les photographies présidentielles, dans les réseaux sociaux, dans les voyages d’État, dans les inaugurations, dans les œuvres caritatives et, surtout, dans l’imaginaire national.
Elle n’a ni mandat électif, ni fonction constitutionnelle, ni rémunération publique attachée à son titre. Elle n’en a pas moins acquis, au fil des changements de régime, une sorte de statut coutumier, fait de représentation, de compassion, de philanthropie et, dit-on, d’influence politique. Les chercheurs ont d’ailleurs constaté que cette fonction officieuse est passée progressivement de celle de maîtresse de maison à celle de conseillère de l’ombre. La subvention accordée aux JOJ Dakar 2026 en fin de semaine dernière, par la première première dame du chef de l’État, a relancé le débat.
Le Sénégal a longtemps entretenu une curieuse conception de la première dame. La première fut Colette Senghor, née Hubert, française et épouse de Léopold Sédar Senghor. La deuxième, Élisabeth Diouf, est née d’un père libanais et d’une mère sénégalaise. La troisième, Viviane Wade, était, elle aussi française. Trois femmes, trois univers, trois manières d’habiter le palais, et une même discrétion institutionnelle. Colette Senghor fut la femme de l’ombre. Élisabeth Diouf cultiva une réputation de réserve et de générosité. Viviane Wade, plus entreprenante, donna à la fonction une dimension plus visible, à travers ses activités dans l’éducation et la santé.
Et vint Marième Faye Sall
Avec elle, le pays découvrit qu’il pouvait enfin pousser un soupir de soulagement identitaire. Après une Française, une Sénégalo-Libanaise et une autre Française, voici une première dame noire, musulmane, née et élevée au Sénégal. On ne manqua pas de célébrer cette « sénégalité », comme si la République venait de récupérer une parcelle de souveraineté égarée dans les salons de la Françafrique. Marième Faye Sall fut présentée comme la première véritable première dame sénégalaise, celle qui ressemblait aux femmes du pays, parlait leur langage social et culturel et, surtout, rompait avec l’image des épouses présidentielles précédentes perçues plus proches des codes occidentaux.
Elle ne se contenta pas d’incarner cette nouvelle figure. Elle lui donna une fondation, « Servir le Sénégal », qui devait prendre en charge les enfants et, plus largement, intervenir dans les secteurs sociaux. Avec le temps, ses domaines d’intervention se sont élargis à la santé, à l’éducation, à l’accès à l’eau, à l’environnement et même à la rénovation de lieux de culte. Avec elle, la Première Dame n’était plus seulement celle qui souriait à côté du chef de l’État lorsque les photographes étaient conviés. Elle devenait une actrice de la solidarité nationale agissante, une sorte de ministre sans portefeuille, sans budget inscrit au chapitre de l’État et sans passage devant l’Assemblée nationale.
La formule venait d’être trouvée. Quand l’État ne parvient pas toujours à répondre aux besoins sociaux, la première dame vient à sa rescousse. Face au manque d’équipement dans un hôpital, elle peut en chercher. Pour une école privée de tables-bancs, elle peut en offrir. Aux femmes qui ont besoin d’un moulin ou d’un appui économique, elle peut apporter la solution. La philanthropie présidentielle devient une forme de supplément d’âme aux politiques publiques. Puis, le Sénégal a franchi un nouveau degré dans cette évolution. Nous avons désormais deux premières dames.
Le pays qui avait longtemps cherché la première dame idéale en a donc trouvé deux d’un seul coup. Bassirou Diomaye Faye, premier président polygame de l’histoire du Sénégal, a porté au sommet de l’État non pas une épouse, mais deux. Marie Khone Faye et Absa Faye sont entrées simultanément dans l’histoire présidentielle. Pour la première fois, la réalité sociale de la polygamie entrait ostensiblement dans l’espace présidentiel. Le protocole a dû apprendre à faire autrement. Là où il y avait une Première Dame, il faut faire une place à deux. Là où l’on imaginait une seule fondation, il faut composer avec deux personnalités et deux domaines d’intervention. Mais, merveille de la rationalisation administrative, les deux femmes ont même été réunies autour d’une seule structure. La Fondation Nationale Sénégal Solidaire, créée par décret le 10 octobre 2025, n’est juridiquement ni la fondation personnelle de Marie Khone Faye, ni celle d’Absa Faye; mais celle de leur époux. L’organisation est plus subtile. Les deux premières dames en sont les ambassadrices, avec chacune un domaine d’intervention. Marie Khone Faye porte le pôle consacré à l’éducation et à l’autonomisation des femmes. Absa Faye est chargée du pôle santé.
Même la Fondation a ete polygamisée
À Marie Khone Faye, l’éducation, l’enfance et l’autonomisation économique des femmes. Son action porte sur l’accès et la réussite scolaire des jeunes filles, sur l’indépendance économique des femmes. En juillet 2026, elle a lancé une initiative destinée à distribuer 750 moulins à céréales à des femmes transformatrices à travers les régions du pays.
À Absa Faye, la santé. Son champ couvre la santé maternelle et infantile, la lutte contre le cancer, l’amélioration des infrastructures hospitalières et la prise en charge des pathologies nécessitant des soins coûteux. Son action s’inscrit dans des projets concernant le dépistage du cancer, la réduction de la mortalité néonatale, l’équipement des structures sanitaires et l’accompagnement des malades atteints de cancer, d’insuffisance rénale ou de cardiopathies.
La répartition est presque parfaite. À l’une, les femmes et les écoles, à l’autre, les malades et les hôpitaux. L’une intervient là où l’école publique peine à réduire les inégalités. L’autre là où l’hôpital public est incapable d’offrir à tous les citoyens, les mêmes chances de soins. Le tout dans une fondation présentée comme complémentaire de l’action de l’État. Et c’est précisément ici que commence le malaise intellectuel.
Car il faut bien poser la question que la philanthropie présidentielle préfère généralement éviter. Pourquoi les fondations des premières dames interviennent-elles si souvent dans les mêmes secteurs que ceux où les politiques publiques rencontrent leurs plus grandes difficultés ? Pourquoi la santé, l’éducation, l’accès à l’eau, l’autonomisation des femmes et la lutte contre l’indigence reviennent-ils avec une régularité liturgique dans les œuvres de ces dames ? La réponse est qu’il s’agit de besoins essentiels. Mais cette réponse, aussi irréprochable soit-elle, ne suffit pas.
Il existe une ambiguïté dans cette philanthropie. Lorsque la première dame offre du matériel à un hôpital, la générosité est incontestable. Il en est de même lorsque sa fondation soutient une école, fournit des équipements ou prend en charge des personnes vulnérables. Personne ne s’en plaint. Mais lorsque ces interventions sont structurelles et occupent des espaces où l’État devait être le principal garant de l’égalité entre citoyens, la question change de nature.
La fondation devient le miroir charitable des insuffisances publiques. Elle soigne ici ce que la politique sanitaire n’a pas suffisamment réussi à traiter. Elle soutient là ce que la politique éducative n’a pas suffisamment financé. Elle secourt ce que les mécanismes ordinaires de protection sociale n’ont pas réussi à protéger. Elle donne des moyens aux femmes que les politiques d’autonomisation n’ont pas émancipées. Et le citoyen, reconnaissant, remercie la première dame pour ce qu’il aurait normalement dû recevoir d’un État organisé.
La première dame apparaît alors comme la réparatrice des fissures du pouvoir de son époux présidentiel. Elle est la main charitable qui vient adoucir les angles saillants de la puissance publique. Le président gouverne, son épouse soulage. L’État construit des politiques, la fondation colmate les brèches. Pendant que le discours officiel célèbre la solidarité, personne ne demande assez vigoureusement pourquoi cette solidarité doit passer par une personnalité liée au chef de l’État plutôt que par des institutions publiques fortes.
Cette question n’est pas une attaque contre les fondations. Elle concerne leur place dans la démocratie. Une République moderne ne devrait pas dépendre de la générosité personnelle de l’épouse du président pour assurer des droits qui relèvent de la responsabilité de l’État.
L’histoire offre un avertissement sur cette question. Les fondations des premières dames souffrent d’une espérance de vie directement indexée sur celle du pouvoir de leurs époux.
« Solidarité-Partage », associée à Élisabeth Diouf, avait mené des actions sociales importantes, dans la santé et l’appui aux femmes. Elle ne survécut pas au départ d’Abdou Diouf. Puis vint la Fondation Éducation Santé de Viviane Wade, dont l’œuvre la plus spectaculaire est sans aucun doute l’hôpital de Ninéfécha, dans la région de Kédougou, et les écoles construites dans cette zone enclavée.
L’histoire de Ninéfécha est, à cet égard, presque une parabole.
L’hôpital inauguré en 2002 était une infrastructure de dernière génération. Il disposait d’un bloc opératoire, d’une maternité, de services dentaires et même de télémédecine. Puis vint 2012, et l’alternance politique. En 2013, Viviane Wade annonça son désengagement et la dissolution de son association Éducation- Santé. L’hôpital fut fermé avant de rouvrir en 2014 sous la forme plus modeste d’un poste de santé. En 2026, l’Agence de Presse Sénégalaise rapportait que l’établissement avait perdu l’essentiel de son lustre et que les écoles construites dans le cadre du même projet étaient elles aussi dégradées.
Il est difficile d’imaginer une démonstration plus éloquente de la fragilité d’une œuvre sociale qui ne parvient pas à survivre à celle qui l’a portée.
Après Viviane Wade, Marième Faye Sall avait créé «Servir le Sénégal». À la fin du magistère de Macky Sall, la Fondation Servir le Sénégal avait déjà cessé ses activités. Elle fut officiellement dissoute le 11 août 2023, quelques mois avant l’alternance de 2024.
Ainsi est allée la République des fondations des premières dames. Un président arrive, son épouse crée. Un président s’en va, la fondation disparaît. Une nouvelle première dame arrive, une nouvelle structure apparaît. Le social change de logo, de marraine, et les mêmes populations continuent de manquer d’écoles, d’hôpitaux, de soins et de revenus.
La Fondation Nationale Sénégal Solidaire rompt avec cette logique. Sa situation juridique est différente. Elle a été créée par décret et se veut indépendante des régimes. Les deux premières dames ne la dirigent pas directement. Elles interviennent comme ambassadrices et portent ses deux pôles sociaux, tandis que la gestion relève d’un conseil de fondation et d’une équipe autonome. Peut-être, cette fois, que la fondation survivra à son époque. Peut-être l’hôpital, l’école ou le programme social soutenu aujourd’hui ne connaîtront-ils pas le sort de Ninéfécha.
Peut-être la solidarité nationale cessera enfin d’être une succession de projets attachés aux épouses successives des chefs de l’État. Il faudra pour cela que l’institution accepte une vérité simple. Une œuvre sociale n’est durable que lorsqu’elle dépasse celui ou celle qui l’a initiée.
Le Sénégal a autant changé de première dame que de président de la République, sans changer de questionnement sur la fonction. Colette Senghor représentait la discrétion. Élisabeth Diouf incarnait la retenue et la générosité. Viviane Wade introduisit une philanthropie plus visible et plus structurée. Marième Faye Sall donna à la fonction une coloration populaire, nationale et militante. Marie Khone Faye et Absa Faye introduisent une nouveauté qui dépasse leur personnalité respective et obligent le pays à penser la fonction au pluriel.
Il ne s’agit plus seulement de savoir ce que fait une première dame. Il faut désormais se demander ce que signifie avoir deux premières dames dans une République qui n’en prévoit aucune dans ses textes. Voilà la véritable évolution. Reste une dernière question. Pourquoi les premières dames interviennent-elles toujours dans les domaines où les citoyens attendent précisément le plus de l’État ?
Si la réponse est que leurs fondations ne font que compléter l’action publique, il faut se demander pourquoi cette complémentarité devient si indispensable. Et si elle est indispensable, c’est que quelque chose ne fonctionne pas bien dans la politique publique elle-même.
La première dame est alors à la fois, le visage souriant de la solidarité et le rappel silencieux de ce qui ne va pas assez bien dans la République. Plus sa fondation est nécessaire, plus elle révèle l’insuffisance du dispositif public qu’elle vient soulager.
C’est là tout le sel de cette étrange institution. La République ne reconnaît pas officiellement la première dame, mais elle lui laisse suffisamment de place pour que ses fondations viennent rappeler à l’État ses propres devoirs.
Et maintenant qu’il y en a deux, il faudra éviter que deux premières dames ne finissent par devenir deux témoins privilégiés des mêmes carences publiques. Car, au fond, le véritable progrès ne serait pas d’avoir plus de fondations présidentielles. Ce serait d’avoir moins besoin d’elles.
Source : SenePus (Sénégal)
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