– Benyamin Nétanyahou avait-il été averti des menaces d’attaque par le Hamas avant le 7 octobre 2023 ? Une enquête, publiée mardi 8 septembre, par le quotidien Haaretz, qui s’appuie sur le travail d’investigation de deux journalistes pour un livre à paraître, est venue profondément bousculer l’opinion publique israélienne et secouer une campagne électorale déjà extrêmement tendue. Les révélations ont relancé les accusations de l’opposition sur la responsabilité personnelle du premier ministre dans la faillite sécuritaire de l’Etat hébreu face à l’attaque du Hamas.
L’enquête ouvre un abîme vertigineux pour les Israéliens traumatisés par le bilan de l’assaut meurtrier de l’organisation islamiste palestinienne : 1 200 morts, 251 otages et 3 000 blessés. Selon les informations, détaillées, recueillies par les deux journalistes, le président des Emirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, aurait été averti, par des sources palestiniennes, des intentions du Hamas, quelques semaines avant l’offensive.
Le chef d’Etat émirati aurait fait passer l’information au premier ministre israélien. « Une semaine et demie avant le 7 octobre 2023, le dirigeant émirati a appelé Nétanyahou du palais présidentiel d’Abou Dhabi et s’est entretenu avec lui pendant quarante-cinq minutes », écrit Haaretz. « Lors de cette conversation, Ben Zayed a averti que le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinouar, planifiait une opération majeure contre Israël. Ben Zayed s’est dit préoccupé par le fait que l’événement en question n’entraînerait pas seulement un bain de sang, mais déstabiliserait également l’ensemble de la région et fragiliserait les accords d’Abraham », ajoutent les deux journalistes.
Le chef du gouvernement israélien a réfuté ces accusations, mardi soir : « Les articles de la presse sont faux. Aucun avertissement n’a été transmis au premier ministre par les Emirats arabes unis avant le 7-Octobre. Si des informations pertinentes existaient, elles ont été transmises par les canaux de renseignement entre les deux pays. »
De son côté, le ministère des affaires étrangères émirati a refusé de commenter la publication de Haaretz, mais ne l’a pas démentie malgré, selon plusieurs médias israéliens, une demande pressante de l’entourage de M. Nétanyahou. Avec cette précision donnée par les Emiratis : « Les autorités gouvernementales des Emirats arabes unis et d’Israël ont maintenu des lignes de communication ouvertes et directes depuis le début de leur relation il y a plus de cinq ans. Lorsque cela est nécessaire, tous les renseignements pertinents ont été et continuent d’être communiqués entre les entités concernées. »
Menaces répétées
La connaissance par le président émirati des menaces du Hamas découlerait, indirectement, de négociations secrètes conduites alors entre des représentants de l’organisation islamiste palestinienne et de l’Etat hébreu. Les discussions portaient, entre autres, sur un allégement du blocus de Gaza par les Israéliens, une amélioration de la situation économique dans l’enclave, la libération de prisonniers palestiniens et la remise des corps de soldats détenus dans Gaza. A la fin de l’été 2023, toutefois, les échanges ont cessé de progresser.
Puis, en septembre, selon le récit de Haaretz, Yahya Sinouar aurait fait part de son impatience à l’un de ses interlocuteurs, membre du Fatah (parti nationaliste du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas) présent à Gaza, accepté à la fois par le Shin Bet, le service de renseignement intérieur israélien, et par le Hamas, dont le rôle était de porter des messages d’une partie à l’autre. « Dites aux Israéliens que s’ils ne font pas de progrès, je leur prépare une énorme surprise », lui aurait déclaré Yahya Sinouar. « Dites-leur de s’attendre à un zilzal, un tremblement de terre », aurait-il précisé. Au cours d’une seconde rencontre, mi-septembre, le dirigeant du Hamas aurait répété ses menaces à son interlocuteur : « Transmettez-leur le message que je prépare la mère de toutes les surprises. Une opération terrifiante. Quelque chose d’extraordinaire. »
L’interlocuteur de Yahya Sinouar aurait confié ces informations à un autre Palestinien, installé à Abou Dhabi, proche conseiller de Mohammed Ben Zayed. Ils auraient décidé de faire passer le message aux Israéliens. Le Shin Bet aurait alors été prévenu. « Ronen Bar [alors chef du Shin Bet] a recommandé une méthode opérationnelle dite “de la bombe extinctrice” – nom de code pour une attaque puissante et soudaine conçue pour neutraliser rapidement une menace majeure – ou du moins la mise en œuvre de “puissants efforts défensifs” à Gaza et en Cisjordanie », écrit Haaretz.
Mais aucune décision n’a été prise. C’est à ce moment, constatant que le gouvernement israélien ne réagissait pas, que le président émirati aurait choisi de contacter directement Benyamin Nétanyahou. Sans parvenir à le convaincre. « Ben Zayed a vivement incité Nétanyahou à prendre la situation au sérieux. A sa grande surprise, toutefois, le premier ministre a réagi avec un calme relatif. Nétanyahou a déclaré que, selon son évaluation, le Hamas avait l’intention d’agir dans la région de la Cisjordanie, et il a rassuré Ben Zayed en affirmant qu’Israël était prêt à faire face à tous les scénarios », selon les journalistes.
Une information que le premier ministre, également alerté par les renseignements égyptiens, par d’autres canaux, n’a pas évoquée avec les responsables de la sécurité dans les réunions suivantes. « Si nous avions eu connaissance de ces avertissements, il y a de fortes chances que cela aurait donné plus de poids au premier message que nous avons reçu de Sinouar », a expliqué un cadre du renseignement intérieur aux journalistes. Lorsque le patron du Shin Bet a proposé, le 1er octobre 2023, d’éliminer les principaux dirigeants du Hamas, en particulier Sinouar, aucune décision n’a été prise par le gouvernement israélien. Six jours plus tard, le Hamas lançait son opération.
« Tu mets Israël en danger »
Depuis cette date, la principale ligne de défense de Benyamin Nétanyahou a consisté à affirmer que les responsables de l’armée ne l’avaient pas réveillé à temps dans la nuit du 7 octobre, alors que des signaux de préparation de l’attaque avaient été identifiés. L’entourage du premier ministre a même relayé, ces dernières semaines, des théories complotistes évoquant une « trahison » des généraux israéliens pour nuire à M. Nétanyahou.
Ces révélations ont provoqué un séisme politique à moins de cinquante jours d’un scrutin législatif majeur. L’opposition a réagi d’autant plus durement que le premier ministre s’est toujours opposé à l’ouverture d’une commission d’enquête nationale sur la tragédie. Dans un message commun, les principaux leaders de l’opposition ont dénoncé la gravité des accusations : « Alors que Nétanyahou et son équipe propagent de fausses théories du complot, et tentent de faire porter le chapeau aux services de sécurité, il s’avère qu’une fois de plus des avertissements alarmants lui sont parvenus directement et qu’il les a ignorés », ont-ils écrit.
Chacun d’entre eux a insisté sur les conséquences politiques de ces révélations. « Nétanyahou a reçu des dizaines d’avertissements pour le 7-Octobre, et il les a tous ignorés. Il n’est pas apte » à diriger, a dénoncé son principal concurrent, l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot. M. Nétanyahou « porte une responsabilité personnelle et directe », a déclaré l’ancien premier ministre Naftali Bennett, affirmant que celui-ci ne pouvait « pas continuer à exercer sa fonction une minute de plus ». Dans une vidéo, Yaïr Golan, le leader des Démocrates, a directement interpellé le premier ministre : « Nétanyahou, tu mets Israël en danger, tu nous mènes à la catastrophe (…). Tu savais, tu as ignoré, tu as échoué, tu es responsable. »
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