Le 360.ma – Vidéo – Certains font remonter son apparition au milieu des années 1950, d’autres dès 1947 après la Seconde Guerre mondiale. Qu’importe la date de son entrée en service, parce qu’aujourd’hui personne ne peut imaginer ce que serait le transport en commun à Dakar sans les joyeuses couleurs du car rapide.
Au cœur du tumulte dakarois, entre les gaz d’échappement, les klaxon stridents et la clameur des foules, une silhouette colorée fend le décor. Le car rapide n’est pas un simple moyen de transport, il est le pouls vibrant de la ville, une mémoire en mouvement qui traverse les époques sans jamais perdre son éclat grâce à une longévité gravée dans le fer et le bois.
Introduits au Sénégal vers la fin des années 1940 et le début des années 1950, ces utilitaires pour la plupart conçus sur les bases robustes des célèbres Renault Goélette et Saviem étaient initialement destinés aux livraisons légères.
Soixante-dix ans plus tard, façonnés, réparés et réinventés par l’ingéniosité des artisans carrossiers de Colobane ou de Pikine, ils constituent encore l’ossature populaire de la mobilité urbaine.
Malgré les politiques successives de modernisation du parc automobile et l’apparition de transports plus récents, le car rapide résiste à la concurrence. Sa mécanique increvable et son châssis renforcé en font un monument de robustesse face aux épreuves du temps et à la rudesse des pistes.
Pour comprendre cette longévité hors du commun, il faut écouter ceux qui tiennent le volant au quotidien. Ameth, chauffeur de car rapide explique: «Ces véhicules de transport appelés car rapide sont là depuis le califat de Serigne Fallou Mbacké, rappelé à Dieu en 1968. C’est vous dire toute la longévité de ces engins qui roulent toujours. On a beau vouloir les remplacer à cause de leur vétusté, mais ils restent sans égal dans le transport. Ils sont robustes, économiques et pensent aux plus démunis. Ceux qui ont 50, 25, 10 francs ou même rien du tout peuvent être transportés gratuitement. Moi, je suis talibé Cheikh et je l’affiche fièrement sur mon car.»
Plus qu’un utilitaire solide, le car rapide est une galerie d’art itinérante. La carrosserie est une toile sur laquelle s’expriment les peintres en lettre et les plasticiens de rue. Le bleu et le jaune éclatants, rehaussés de blanc, sont la signature visuelle immédiatement reconnaissable, devenue l’un des symboles graphiques les plus forts du Sénégal à travers le monde.
Cette dimension esthétique dépasse le simple souci d’apparence: elle donne une âme à la matière brute.
Pour Ibrahima Wade, artiste plasticien, la car rapide transporte l’imagination des créatifs: «Je considère le car rapide comme la véritable image de Dakar. Ce ne sont pas simplement des véhicules de transport, ils vont bien au-delà de cette fonction, car à travers eux, on voit l’identité visuelle sénégalaise. Il y a une multitude de couleurs. D’abord, la dominante bleue, puis le jaune, le blanc, mais aussi des couleurs secondaires, tertiaires et complémentaires qui assurent la décoration. Une telle ornementation sublime le véhicule; sans elle, ce serait comme du thé sans sucre.»
Un miroir de la foi et des valeurs sociétales
En observant les flancs et les pare-brise de ces géants peints, on lit le livre ouvert de la société sénégalaise. Calligraphies soignées, maximes morales, invocations protectrices: la décoration est un vecteur de sens et de spiritualité.
«À travers la décoration d’un car rapide, on voit souvent des slogans comme Beug Bamba, Talibé Cheikh ou Khalifa Serigne Babacar. Cela traduit nos valeurs culturelles, mais aussi la ferveur de nos croyances religieuses», explique l’artiste plasticien.
Chaque inscription protège le voyageur, rappelle une dévotion confrérique ou adresse un message de sagesse aux usagers de la route. C’est ce mélange subtil de solidarité tarifaire, de ferveur spirituelle et d’expression artistique qui explique pourquoi, aujourd’hui encore, le car rapide demeure gravé dans le cœur des Sénégalais et fasciné les observateurs du monde entier.
Inamovibles monuments de bois, de tôle et de couleurs, les cars rapides continuent de braver les décennies, transportant dans leur sillage l’histoire vivante, la foi et l’art populaire d’une nation en perpétuel mouvement.



