C’est une mesure aux relents xénophobes qui risque de fortement déplaire aux voisins du Kenya. Probable candidat à sa réélection en août 2027, le président kenyan William Ruto a ciblé, mercredi 2 septembre, les étrangers qui ont des petits commerces ou travaillent comme vendeurs ambulants, agents de sécurité ou manœuvres. « Lundi [7 septembre], ils vont devoir mettre fin à leurs activités », a-t-il affirmé devant des commerçants kényans réunis à la State House, le palais présidentiel, à Nairobi.
Le chef de l’Etat a également rappelé qu’un projet de loi est en discussion au Parlement depuis octobre 2025 pour imposer de nouvelles contraintes aux entreprises étrangères dans le pays. Le texte, s’il est adopté, les obligerait à recourir à des sociétés locales pour se fournir en biens et services et à respecter des quotas d’embauche fixés à 80 % d’employés kényans. Des mesures qui tranchent avec la politique d’ouverture portée jusque-là par le président pour attirer les capitaux étrangers.
« Ce que nous avons mis en place, c’est un climat de confiance pour les investisseurs, pas pour les petits commerçants, a fait valoir William Ruto depuis la State House. (…) C’est inconcevable d’avoir une personne qui vienne de Chine pour exercer le métier de vendeur ambulant. » Plus que les Chinois, ce sont en réalité surtout les ressortissants des pays africains de la région qui sont visés.
Dans la capitale kényane, de nombreux Burundais, Tanzaniens et Ougandais vendent de la nourriture et du thé dans la rue ou travaillent derrière les étals de marchés de vêtements de seconde main, à des postes de sécurité ou encore sur les chantiers de construction. Originaires de pays appartenant à la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est (East African Community ou EAC), qui établit un marché commun et une libre circulation des personnes entre ses huit Etats membres, ils peuvent bénéficier d’un permis de travail spécial pour s’installer et travailler au Kenya. Le pays héberge aussi plus de 800 000 réfugiés, dont 13 % vivent dans des zones urbaines et peuvent eux aussi bénéficier d’un permis de travailler.
Défenseur des intérêts des travailleurs kényans
C’est ce qu’a tenu à rappeler, dans un communiqué publié vendredi 4 septembre, une coalition de plusieurs organisations de défense des droits humains qui qualifie la directive du président d’« inconstitutionnelle » et s’inquiète d’une mesure qui risque « d’encourager les discriminations et le profilage xénophobe ». William Ruto n’a pas précisé sur quelles dispositions légales le gouvernement se baserait pour fermer ces petits commerces, ni si la mesure viserait uniquement les étrangers en situation irrégulière ou également ceux qui disposent de permis de travail.
« La plupart des étrangers qui exercent ces petits boulots sont là depuis des années et ne sont pas un problème », estime XN Iraki, professeur d’économie à l’université de Nairobi. Par contre, souligne-t-il, « l’économie ne croît pas assez vite, il n’y a pas assez d’emplois et le gouvernement a une forte tendance à recourir à l’impôt ».
Lors de sa première élection en 2022, William Ruto s’était fait le héros de ces hustlers (« les débrouillards ») et promettait de relancer l’économie. Il se pose désormais en défenseur des intérêts des seuls travailleurs kényans. Un discours qui n’est pas sans rappeler les mots d’ordre xénophobes des manifestations anti-immigrés qui se sont multipliées en Afrique du Sud au printemps, obligeant des milliers d’étrangers à quitter le pays.
Pour William Ruto, l’objectif était d’abord de calmer la colère des petits commerçants kényans qui ont protesté, fin août, contre une hausse des droits de douane à l’importation. Les autorités souhaitaient faire passer la valeur minimale de référence retenue par les douanes comme base pour taxer les marchandises acheminées par conteneur à 3,2 millions de shillings kényans (environ 21 000 euros), contre 2,5 millions de shillings (environ 16 000 euros) auparavant. Un seuil finalement revu à la baisse.
« Une mesure populiste »
Sans être officiellement en campagne, le président a déjà laissé entendre qu’il serait candidat à sa succession. Mais son bilan est fortement contesté. En 2024, le pays a été marqué par une vague de manifestations antigouvernementales, largement portée par la jeunesse, au cours desquelles plus de 60 personnes ont perdu la vie. Depuis, le mécontentement persiste à travers une large partie de la population qui reste confrontée à un fort taux de chômage et à une hausse du coût de la vie.
Dans ce contexte explosif, viser les étrangers « est une mesure populiste », constate Martin Andati, analyste politique, qui s’interroge sur une telle annonce de la part d’un « président qui se dit panafricaniste » et alors que le gouvernement a largement encouragé l’expatriation des jeunes. « De nombreux Kényans travaillent aux Emirats arabes unis ainsi que dans les pays voisins, souligne le commentateur. Il risque d’y avoir un retour de bâton. »
En juillet, une vidéo avait suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. Un homme interpellait un ressortissant burundais qui vendait, dans les rues de Nairobi, du thé et des mandazis (des beignets), l’accusant de voler le travail des Kényans. Korir Sing’Oei, le numéro 2 du ministère des affaires étrangères avait réagi sur le réseau social X, affirmant « veiller à ce que nos frères et sœurs du Burundi, en tant que citoyens de l’EAC, soient en sécurité au Kenya ». Un soutien des autorités désormais moins assuré.
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