Dans le tabernacle des soufis, être mukallaf, c’est être apte à comprendre que ce qui nous ralentit aujourd’hui peut devenir ce qui nous fera avancer demain, et inversement. C’est accepter que notre perception immédiate des événements ne suffit pas toujours à en révéler la véritable portée. Dans notre rapport ordinaire au monde, nous avons tendance à appeler « réussite » ce qui nous rapproche rapidement de ce que nous désirons, et « échec » ce qui nous en éloigne. Nous considérons l’ouverture comme un signe favorable et la fermeture comme un obstacle. Pourtant, dans la profondeur de la contemplation soufie, cette lecture demeure relative, parce que ce qui apparaît comme une ouverture peut parfois devenir un voile, tandis que ce qui apparaît comme une fermeture peut devenir une ouverture intérieure.
Le ralentissement lui-même peut ainsi devenir une forme d’éducation. Il nous oblige parfois à revenir vers nous-mêmes, à purifier notre intention, à approfondir notre patience et à découvrir que nous étions peut-être pressés d’atteindre une destination dont nous n’avions pas encore compris le sens. Mais l’inverse est tout aussi important. Ce qui nous fait avancer aujourd’hui peut devenir ce qui nous ralentira demain. Une réussite peut engendrer l’orgueil. Une connaissance peut devenir un voile si elle nourrit le sentiment de supériorité. Une position élevée peut éloigner celui qui l’occupe de la simplicité intérieure. Même une expérience spirituelle peut devenir un obstacle lorsqu’elle conduit l’homme à s’attacher à l’expérience plutôt qu’à Celui qui la lui a fait vivre.
Ainsi, le problème n’est pas seulement de savoir si nous avançons ou si nous reculons, si nous gagnons ou si nous perdons, si la porte s’ouvre ou se ferme. La question métaphysique est plutôt la suivante : qu’est-ce que cet événement produit en nous ?
C’est ici que la notion de mukallaf prend toute sa profondeur. Être mukallaf c’est aussi devenir suffisamment conscient pour ne pas être entièrement déterminé par les apparences du moment. Le mukallaf apprend à demeurer responsable de son orientation intérieure, même lorsque les circonstances échappent à son contrôle. Dans cette perspective, la sérénité ne signifie pas l’indifférence. Elle ne signifie pas non plus que l’on cesse d’agir. Elle signifie que l’action ne dépend pas entièrement de notre attachement au résultat immédiat.
Le véritable mukallaf agit lorsqu’il faut agir, patiente lorsqu’il faut patienter, accepte lorsqu’il faut accepter et se remet en mouvement lorsqu’une nouvelle porte s’ouvre.
Il ne transforme ni l’obstacle en condamnation définitive, ni la réussite en garantie absolue. La métaphysique nous enseigne justement à nous méfier des oppositions trop simples : mouvement et immobilité, gain et perte, ouverture et fermeture, réussite et échec. Ces contraires appartiennent au monde des formes et des apparences. Leur signification peut se renverser lorsqu’on les considère à partir d’un horizon plus profond.
Dans une lecture soufie, l’homme ne contemple donc pas seulement ce qui arrive, mais cherche à discerner ce que l’événement est en train de produire dans son être.
Le ralentissement peut devenir préparation et l’attente peut devenir maturation.
La perte peut devenir dépouillement et la réussite peut devenir épreuve.
L’ouverture peut devenir responsabilité et la fermeture peut devenir protection.
Et inversement, ce qui semblait nous protéger peut devenir un enfermement, ce qui semblait nous libérer peut devenir une dispersion, et ce qui semblait nous faire avancer peut devenir une nouvelle forme d’attachement. C’est pourquoi la sérénité du mukallaf ne repose pas sur la certitude que tout événement prendra nécessairement la forme qu’il souhaite. Elle repose sur une confiance plus profonde, parce que la valeur d’un événement ne se réduit ni à son apparence immédiate ni à son résultat extérieur.
Il demeure alors dans un état de vigilance intérieure. Il avance sans s’enivrer de l’avancée, ralentit sans désespérer du ralentissement, reçoit sans s’approprier et perd sans considérer que tout est perdu. Peut-être est-ce là une des grandes leçons du chemin spirituel. Il ne faut pas demander seulement à Dieu de changer les circonstances, mais d’apprendre à contempler ce que les circonstances cherchent à transformer en nous.
Certains maîtres soufis enseignent que ce qui nous ralentit aujourd’hui peut devenir ce qui nous fera avancer demain, tandis que ce qui nous fait avancer aujourd’hui peut, demain, devenir précisément ce qui nous ralentira. Entre ces deux mouvements, le véritable mukallaf demeure serein, non parce qu’il connaît à l’avance le sens de toute chose, mais parce qu’il apprend à ne pas confondre l’apparence du chemin avec sa Réalité.
@Yoo Alla Faabo !!!
Abdoul Bocar GUISSÉ (Informaticien)
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