Les ambitions contrariées d’Israël pour renverser le régime iranien

Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou pensait profiter de la guerre déclenchée de concert avec les Etats-Unis, le 28 février, pour faire chuter la République islamique. Mais les plans prévus par le Mossad pour faire intervenir les groupes d’opposition kurdes et l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad ont échoué.

Le Monde – L’establishment sécuritaire israélien est amer. La guerre qu’il a menée avec l’armée américaine pour renverser le régime iranien, déclenchée il y a six mois, le 28 février, a échoué. « Le régime a survécu à la seule menace crédible qui pesait sur lui depuis des décennies. Nous avons perdu cette carte et les Iraniens sont plus sûrs d’eux que jamais », déplore Avner Vilan, un ancien cadre du renseignement israélien, spécialiste de l’Iran. La menace nucléaire demeure. Aux Etats-Unis, démocrates et républicains blâment Israël pour avoir entraîné leur président, Donald Trump, dans cette aventure, qui remet en question le soutien à long terme de Washington.

L’opinion israélienne juge très négativement cette guerre, mais Benyamin Nétanyahou, le premier ministre, qui l’a préparée et menée, s’abstient encore d’en tirer le bilan, alors que les Etats-Unis accroissent la pression économique sur le régime de Téhéran et menacent de reprendre leurs frappes. Cependant, deux des plus hauts responsables du Mossad (le service de renseignement extérieur israélien) ont déjà payé leur insuccès : les directeurs du bureau Iran et du renseignement au sein de ce service, qui avaient planifié l’opération, ont été limogés en août – une première qui a suscité des remous en interne. L’armée, pour sa part, multiplie les fuites, assurant s’être opposée à cette tentative de renversement du régime. « Elle en veut au Mossad de nous avoir tous entraînés dans ces fantasmes de changement de régime », affirme Raz Zimmt, expert de l’Iran à l’Institut d’études de sécurité nationale de Tel-Aviv.

« Tout le monde est d’accord pour dire que c’est un échec, mais on se demande encore à qui revient la faute. Le Mossad défend son plan, affirmant qu’il n’a tout simplement pas été exécuté », résume Avner Vilan. Ce débat a lieu dans la presse, où les détails du plan de renversement du régime ont été égrenés depuis mars, d’abord par le New York Times, puis par les quotidiens israéliens Haaretz et Yediot Aharonot.

Deux éléments font consensus parmi les sources que Le Monde a consultées : la tentation de faire franchir la frontière entre l’Irak et l’Iran à « six ou sept groupes armés d’opposition kurdes iraniens en exil », selon une source proche de l’armée, pour lancer un premier soulèvement populaire dans l’ouest du pays, en pleine guerre ; puis celle d’instrumentaliser l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), approché par Israël depuis au moins 2024 et censé incarner une alternative au sein du régime en suscitant des divisions.

Le « plan du Mossad »

Le 28 février, les premières frappes visent le guide suprême Ali Khamenei (1939-2026) dans sa résidence à Téhéran, ainsi que des chefs du renseignement intérieur. Elles se poursuivent contre l’appareil sécuritaire dans la capitale, mais elles se concentrent aussi, dès les premiers jours, sur les régions kurdes, où des installations militaires et la défense antiaérienne sont visées, ainsi que des bases de la police et quelques cibles sur la frontière elle-même.

Cela fait alors plusieurs mois qu’Israël et les Etats-Unis arment leurs alliés kurdes en Irak, qui ont fait état publiquement, dès 2025, de tentatives pour s’unifier. « Le plan impliquait plusieurs milliers d’hommes issus de tous les groupes kurdes iraniens, sauf le PJAK [Parti pour une vie libre au Kurdistan] », émanation iranienne du Parti des travailleurs du Kurdistan turc, précise cette source proche de l’armée. « L’idée était qu’ils franchissent la frontière et rassemblent l’opposition dans de grandes villes kurdes de l’Ouest, pour ensuite avancer vers Téhéran. » Selon le journaliste de Yediot Aharonot Nadav Eyal, Israël a été jusqu’à fournir à ses alliés des drapeaux de l’ancien régime monarchiste iranien, au lion doré, les engageant à ne pas lever d’emblèmes séparatistes qui heurteraient le sentiment national iranien.

« Une centaine d’heures après l’assassinat du Guide suprême, le plan du Mossad devait commencer par l’ouverture, par l’armée de l’air, d’un couloir pour les Kurdes dans l’ouest de l’Iran », censé protéger leur avancée depuis les airs, raconte au Monde le journaliste d’investigation israélien Ronen Bergman, du New York Times. Des frappes massives devaient réduire la capacité du régime à riposter par des tirs de missiles contre Israël.

« Une vaste campagne d’influence devait contribuer à déclencher des manifestations en Iran, au beau milieu de la guerre, tandis qu’Israël bombardait des postes des bassidji [la milice populaire du régime] et des installations de sécurité intérieure, poursuit le journaliste. L’impact de ces frappes aurait dû être filmé au sol, puis diffusé. Nombre d’autres infrastructures critiques devaient être visées par des attaques physiques ou cyber. Puis les Kurdes et Ahmadinejad devaient entrer en scène. »

Israël souhaite susciter des défections au sein de la hiérarchie politique et sécuritaire. « [Mahmoud] Ahmadinejad faisait partie de cette séquence », assure, dès le mois de mai, à la chaîne américaine PBS, l’ancien chef du renseignement militaire Tamir Hayman, qui a servi durant cette guerre. L’ancien président iranien s’est imposé, après son mandat, comme le critique le plus acéré du régime en son sein. Il demeure sous résidence surveillée, mais se rend parfois à l’étranger pour donner des conférences. Selon le New York Times, il a rencontré David Barnea, alors patron du Mossad, à Budapest, dès 2024. Sa résidence à Téhéran est bombardée par Israël dès le premier jour du conflit – ces frappes auraient visé ses gardes.

« Des parties essentielles du plan n’ont jamais été appliquées, dont celle qui reposait sur les Kurdes. Il n’y a pas eu de défections, personne n’est sorti du bois pour mener le changement », déplore Asaf Cohen, ancien spécialiste de l’Iran et du renseignement numérique au sein de l’armée israélienne. De fait, tout a raté. De sources israéliennes, Donald Trump s’est opposé à l’entrée des forces kurdes en Iran dès la deuxième ou la troisième nuit de l’opération. Il s’en ouvre aux journalistes qui l’accompagnent à bord d’Air Force One, le 7 mars : « Oui, j’ai décidé que non. Je ne veux pas que les Kurdes y aillent… Ils veulent y aller, mais je leur ai dit : je ne veux pas qu’ils y aillent. La guerre est assez compliquée sans (…) qu’on y implique les Kurdes », tranche-t-il.

La Turquie de Recep Tayyip Erdogan, qui entretient d’excellents liens avec Donald Trump, s’y opposait, tout comme l’Irak, les deux pays y voyant une menace pour leur propre souveraineté. Mahmoud Ahmadinejad est demeuré en Iran, où il a assisté, en juillet, aux obsèques du Guide suprême, entouré d’une nuée de gardes du corps.

Opération coup de poing

Benyamin Nétanyahou avait tôt fait de cette opération contre l’Iran l’objectif ultime de la longue guerre qu’il a menée dans six pays de la région, à la suite de l’attaque terroriste perpétrée par le Hamas, le 7 octobre 2023. L’appareil de sécurité, pour sa part, s’est laissé gagner par « un sentiment d’euphorie », reconnaît un officiel israélien, après les succès d’Israël contre le Hezbollah, en 2024, puis de la « guerre de douze jours » menée en juin 2025, avec l’aide de Washington, contre les installations nucléaires et balistiques de l’Iran.

Dès lors, le patron du Mossad, David Barnea, a pris le contre-pied de tous ses prédécesseurs qui, l’un après l’autre, avaient jugé impossible un renversement du régime de l’extérieur. Il en a fait sa priorité absolue. « Barnea est l’homme le plus orienté vers l’action qui soit », assure un ancien haut responsable de la sécurité israélienne.

L’armée, elle, a fait savoir, dès les premiers jours du conflit, qu’elle ignorait comment faire tomber un régime par les airs. Elle avait cependant planifié une nouvelle guerre contre l’Iran dès le lendemain de celle de juin 2025. « Il y a une limite à ce que l’on peut accomplir en douze jours, et l’Iran reconstituait ses forces balistiques », explique cet officiel israélien. De source proche de l’armée, l’Iran avait reconstitué en huit mois une très large part de sa capacité de production. Les manifestations massives de janvier en Iran, réprimées dans le sang, ont accéléré la planification de la guerre.

« L’armée a prévenu le gouvernement que cette opération pourrait avoir des conséquences négatives, mais elle est demeurée passive et ne s’est pas battue pour empêcher une tentative de changement de régime », raconte le journaliste Nadav Eyal, du média Yediot Aharonot. Israël a donc mené cette guerre avec deux plans en partie contradictoires : une opération coup de poing censée encourager les Iraniens à renverser leur régime, et un plan de bombardement conjoint avec les Etats-Unis, censé affaiblir l’industrie militaire iranienne durant au moins cinq semaines, qui est vite apparu aux Iraniens comme une attaque contre leur pays.

Israël a par ailleurs mal apprécié la manière dont Téhéran se préparait à cette nouvelle guerre. « Israël a été surpris que l’Iran bloque si vite le détroit d’Ormuz. Les Iraniens avaient tiré les leçons de la “guerre de douze jours” et décentralisé leurs centres de décision. C’est un petit capitaine de la marine des gardiens de la révolution qui a pris l’initiative de miner le détroit, sans autorisation », assure ainsi Raz Zimmt.

Depuis, Israël mesure les conséquences de sa guerre. « Ils nous ont tous entraînés dans cette aventure à partir d’un plan mal fagoté basé sur les Kurdes et sur Ahmadinejad. C’est l’un des pires échecs stratégiques de l’histoire d’Israël et une commission d’enquête devrait établir les responsabilités », souhaite Danny Citrinowicz, ancien responsable du bureau Iran au sein du renseignement militaire.

Pourtant, la tentation de poursuivre le conflit demeure forte. Israël milite auprès de Washington en faveur d’une pression économique massive contre le régime, et défend discrètement des frappes contre ses infrastructures civiles, espérant que cet Etat, désormais failli, finira tôt ou tard par s’écrouler.

 

 

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

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