– La scène a failli provoquer une crise diplomatique. Le 16 juillet, sous l’œil de militaires sénégalais, un bulldozer démolissait un pan du mur de clôture, surmonté de barbelés, d’un poste militaire gambien à Bulok, près de la frontière entre les deux pays. Banjul avait réagi en dénonçant un acte « profondément provocateur et inacceptable », tandis que Dakar pointait des « empiétements affectant son intégrité territoriale ».
L’échange, qui aurait pu s’envenimer, a finalement débouché sur une avancée : le 29 juillet, le Secrétariat permanent sénégalo-gambien, organe conjoint chargé de superviser les relations entre les deux pays d’Afrique de l’Ouest, a annoncé la finalisation d’un « accord définitif » pour clarifier le tracé d’une frontière commune.
Il suffit de regarder une carte pour saisir la singularité de cette frontière qui, sur 749 kilomètres, délimite la Gambie. A l’exception d’une mince bande côtière donnant sur l’océan Atlantique, le plus petit Etat continental africain est presque entièrement enclavé à l’intérieur du Sénégal et encadré, sur environ 300 kilomètres de profondeur, par deux lignes parallèles : d’abord rectilignes, elles suivent ensuite les méandres du fleuve Gambie, traversant plaines et forêts.
Héritée de la colonisation, cette frontière a été « tracée sur une carte à main levée dans un huis clos parisien réunissant Français et Britanniques », le 10 août 1889, rappelle l’historienne Caroline Roussy, autrice d’une thèse sur le sujet et d’un essai sur les frontières africaines (La Mauvaise Réputation, Riveneuve, 224 pages, 11,50 euros). Des premiers comptoirs établis au XVe siècle sur les côtes africaines, les Européens ont étendu leur influence en remontant les grands cours d’eau : les fleuves Sénégal pour la France, Gambie pour le Royaume-Uni, Casamance pour le Portugal.
Après le partage entre puissances, théorisé à la conférence de Berlin (1884-1885), Londres – qui revendique le fleuve Gambie – et Paris – qui cible toute la partie occidentale du continent et mise sur un futur échange de territoires – s’accordent pour matérialiser leurs zones d’intervention respectives. Pour ce faire, ils ne s’appuient sur aucun élément hydrographique, topographique ou culturel. C’est la portée des canons britanniques de l’époque qui, dit-on, aurait servi d’unité de mesure : 10 kilomètres (6 miles) de part et d’autre du fleuve Gambie et autour du village de Yarboutenda, ancien comptoir britannique, choisi comme extrémité orientale.
Trois missions franco-britanniques de délimitation seront mises en place, entre 1890 et 1900, pour matérialiser sur le terrain l’arbitraire de cette « frontière de papier », autour de laquelle la colonie du Sénégal prend sa forme actuelle, en 1895. Après les indépendances sénégalaise, en 1960, puis gambienne, en 1965, le tracé colonial est entériné comme la démarcation entre les deux Etats désormais souverains. La frontière terrestre, quoique très légèrement retouchée par rapport aux limites établies par les Européens, ne fait l’objet d’aucune formalisation entre Dakar et Banjul (à la différence des frontières maritimes, définies par un accord, en 1975).
Opérations de bornage
Malgré son quasi-effacement pendant la brève parenthèse de la Confédération de Sénégambie (1982-1989), la frontière terrestre reste un point de tension. Pour le Sénégal, elle matérialise la « situation absurde » d’une enclave qui sépare du reste du pays la province du Sud, la Casamance, région forestière agitée pendant plus de quarante ans par un conflit de basse intensité (1982-2025) opposant l’armée régulière aux indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance.






