Mauritanie – Le duel silencieux entre le Premier ministre et le ministre de l’intérieur

Au sommet de l’État mauritanien, une bataille d’influences se joue en coulisses autour du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Entre le poids institutionnel de la Primature et la proximité du ministre de l’Intérieur avec le chef de l’État, un subtil rapport de forces se dessine, révélateur des équilibres au cœur du pouvoir.

Initiatives News – Au sommet du pouvoir mauritanien, derrière les apparences de cohésion gouvernementale, un rapport de forces semble se dessiner avec une netteté croissante. Il oppose deux hommes dont les relations seraient particulièrement difficiles : le Premier ministre Moctar Ould Diaye et le ministre de l’Intérieur Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine.

Mais réduire cette rivalité à une simple inimitié personnelle serait réducteur. Car derrière ce duel se joue une question autrement plus importante : qui dispose réellement de la capacité d’influencer les arbitrages du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani ? Les deux hommes ne jouent manifestement pas avec les mêmes cartes.

Deux hommes, deux formes de pouvoir

Ould Diaye dispose de la Primature, de l’appareil gouvernemental et de l’autorité institutionnelle que lui confère sa fonction. Ould Mohamed Lemine bénéficie, lui, d’une autre forme de pouvoir : une proximité exceptionnelle avec le chef de l’État, construite bien avant l’arrivée de celui-ci à la présidence. Et c’est précisément cette différence de trajectoire qui permet de mieux comprendre le rapport de forces actuel.

Pour mesurer la position particulière de Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, il faut remonter bien avant 2019. La relation entre les deux hommes est ancienne. Très ancienne. Elle s’inscrit dans des liens sociaux et familiaux qui remonteraient à une époque antérieure même à leur naissance. Un détail symbolique permet d’en mesurer la profondeur : Mohamed Ahmed, prénom porté par le ministre de l’Intérieur, est également celui du père du président Ghazouani. Dans le contexte social mauritanien, où les liens familiaux, sociaux et historiques peuvent peser lourd dans les rapports de confiance, ce détail n’est pas anodin. La proximité entre les deux hommes ne serait donc pas née dans les couloirs de la présidence. La politique serait venue se greffer sur une relation beaucoup plus ancienne. Mais cette proximité ne serait pas restée cantonnée au domaine personnel. Elle aurait également produit des effets politiques bien avant l’accession de Ghazouani à la présidence

Une relation qui remonte à 2005

Un épisode mérite, à cet égard, d’être rappelé. En 2005, après la chute de Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, les auteurs du coup d’État réunis au sein du Conseil militaire pour la justice et la démocratie se partageaient les responsabilités de la transition. Feu le colonel Ely Ould Mohamed Vall, président du CMJD, nomma alors Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine ministre de l’Intérieur. Selon plusieurs sources et témoignages politiques, cette nomination aurait bénéficié de l’appui de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Si cette lecture est exacte, elle constitue un élément particulièrement révélateur. Elle signifierait que la confiance entre les deux hommes ne date pas de la présidence de 2019.

Elle existait déjà à une époque où Ghazouani évoluait encore principalement dans l’univers militaire et où le pouvoir issu du coup d’État de 2005 était en train de se structurer. Ould Mohamed Lemine se retrouvait alors à la tête de l’un des ministères les plus sensibles de l’État. Le contraste avec Moctar Ould Diaye est saisissant.

En 2005, alors qu’Ould Mohamed Lemine accédait déjà à une fonction régalienne majeure, Ould Diaye était encore loin de se voir confier une responsabilité comparable dans les premiers cercles du pouvoir. Les deux trajectoires politiques ne se sont donc pas construites au même moment. Elles ne reposent pas davantage sur les mêmes ressorts. L’une s’est nourrie d’une relation de confiance ancienne et d’une proximité avec les cercles qui ont façonné le pouvoir après 2005. L’autre s’est construite progressivement, à travers un parcours professionnel et administratif qui conduira, beaucoup plus tard, Ould Diaye jusqu’à la Primature.

Cette différence est fondamentale. Elle rappelle surtout que l’influence politique d’Ould Mohamed Lemine ne commence pas avec son portefeuille actuel.

2019 : Ghazouani choisit son premier directeur de cabinet

Lorsque Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani accède à la présidence en 2019, Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine devient son premier directeur de cabinet. Ce choix n’était manifestement pas anodin. Ghazouani entrait alors dans un univers qu’il connaissait beaucoup moins que celui de l’armée. Pendant des décennies, son parcours avait été essentiellement militaire. Il n’avait jamais exercé auparavant les fonctions de chef de l’État et devait désormais appréhender les mécanismes complexes du pouvoir civil : administration présidentielle, partis politiques, élus, médias, réseaux d’influence et équilibres gouvernementaux. Dans une telle configuration, le choix du directeur de cabinet revêt une importance particulière.

Le directeur de cabinet n’est pas un simple collaborateur administratif. Il se trouve au cœur du dispositif présidentiel. Il voit, entend, filtre, organise et accompagne le chef de l’État dans ses relations avec son environnement politique et institutionnel. Choisir Ould Mohamed Lemine comme premier directeur de cabinet revenait donc à placer auprès d’un président encore novice dans l’exercice du pouvoir politique un homme dont il connaissait déjà profondément la personnalité, le parcours et l’environnement. Ce choix traduit, au minimum, un niveau de confiance particulièrement élevé.

C’est peut-être là que se trouve la principale différence entre les deux hommes. Ould Mohamed Lemine a été présent à plusieurs étapes de la construction du pouvoir autour de Ghazouani. En 2005, il accède déjà au ministère de l’Intérieur dans le contexte de la transition militaire. En 2019, il devient le premier directeur de cabinet du nouveau président. En 2024, il retrouve le ministère de l’Intérieur, l’un des portefeuilles les plus stratégiques du gouvernement. Entre ces différentes étapes, une constante apparaît : la confiance de Ghazouani.

Ould Diaye : le pouvoir par la compétence

Ould Diaye, lui, a connu une ascension plus tardive vers les premiers cercles du pouvoir. Mais cette trajectoire plus récente ne signifie nullement qu’il soit dépourvu d’atouts. Bien au contraire. Il serait injuste de présenter le rapport de forces comme l’opposition entre un homme compétent et un autre qui ne disposerait que de relations. Moctar Ould Diaye reste un cadre expérimenté de l’État, un excellent technocrate et un bon orateur. Son parcours administratif, sa maîtrise des dossiers et sa capacité à défendre publiquement l’action du gouvernement constituent des atouts réels. Il possède également une importante capacité de travail et une connaissance approfondie des mécanismes de l’administration qui lui permettent de comprendre rapidement les dossiers complexes et de transformer les orientations politiques en programmes et en décisions.

Son aisance oratoire lui donne en outre une capacité particulière à porter le discours gouvernemental et à défendre publiquement le bilan du pouvoir. Ould Diaye possède donc ses propres cartes. Elles sont simplement de nature différente. Son capital repose davantage sur ses compétences, son parcours, sa capacité de travail, son efficacité administrative et son aptitude à occuper l’espace politique et médiatique. Ould Mohamed Lemine dispose, lui, d’un autre type de capital : l’ancienneté de sa relation avec le président, la confiance personnelle et une proximité construite sur plusieurs décennies. L’un tire sa force de la fonction et de ses compétences ; l’autre, de la proximité et de la confiance. C’est une différence qui peut sembler subtile. Elle est pourtant déterminante dans un système politique où le dernier mot revient au chef de l’État.

Le véritable enjeu : qui contrôle l’équipe gouvernementale ?

Ould Diaye dispose du pouvoir institutionnel. Il dirige le gouvernement, coordonne l’action ministérielle et porte une grande partie de la responsabilité de l’exécution du programme présidentiel. Il est donc logique qu’il cherche à disposer d’une équipe cohérente, composée de ministres avec lesquels il puisse travailler et dont il puisse assumer les résultats. Mais cette volonté peut se heurter à l’existence d’autres centres d’influence.

Si certains ministres sont considérés comme proches du ministre de l’Intérieur, lui-même réputé extrêmement proche du président, le Premier ministre peut difficilement considérer qu’il maîtrise entièrement son équipe. Car il existe une différence fondamentale entre l’autorité hiérarchique et la proximité présidentielle. Ould Diaye peut être le supérieur administratif d’un ministre. Il ne contrôle pas pour autant la relation personnelle que celui-ci entretient avec le chef de l’État. C’est là que commence véritablement le rapport de forces.

Les premières tensions autour des nominations

Selon plusieurs sources, les divergences auraient commencé à apparaître dès la formation du gouvernement Ould Diaye, au début du second mandat de Ghazouani. Le Premier ministre aurait alors cherché à écarter certaines personnalités considérées comme proches du ministre de l’Intérieur. Le cas de la ministre du Commerce et du Tourisme, Zeinebou Mint Ahmednah, avait notamment été cité. Elle aurait été informée, dans un premier temps, qu’elle ne ferait pas partie de la nouvelle équipe avant d’être finalement maintenue au dernier moment. Pris isolément, cet épisode ne constitue évidemment pas une preuve d’un affrontement.

Mais replacé dans le contexte des tensions supposées entre les deux hommes, il a été interprété comme un indicateur des difficultés entourant les équilibres internes du gouvernement. Car derrière chaque nomination se pose une question essentielle :

Qui choisit les hommes ?

Et derrière cette question, une autre :

Qui peut empêcher qu’un homme soit écarté ?

Une poignée de main pour désamorcer les tensions

Dans ce contexte, la visite, l’année dernière, du Premier ministre au domicile du ministre de l’Intérieur avait particulièrement retenu l’attention. Elle avait été interprétée comme une tentative de désamorcer les tensions. Des médias proches des deux parties avaient ensuite annoncé la fin des divergences. Une situation assez singulière puisque l’existence même du différend n’avait jamais été officiellement reconnue. Mais une poignée de main ne suffit pas toujours à effacer un rapport de forces. Car le problème dépasse les relations personnelles entre deux hommes. Il concerne la coexistence de plusieurs centres d’influence au sein du même pouvoir.

Les audiences présidentielles qui alimentent les spéculations

Un autre élément mérite aujourd’hui une attention particulière. Au cours de la semaine dernière, le président Ghazouani a reçu plusieurs personnalités importantes, parmi lesquelles l’ancien ministre et ancien président du parti Ould Maham, l’ancien ministre Hamoud Ould M’Hamed et l’ancien Premier ministre Yahya Ould Hademine. Certains de ces responsables sont connus pour leurs relations difficiles avec l’actuel Premier ministre. Il serait évidemment imprudent de considérer ces audiences comme la preuve d’une quelconque décision politique. Une rencontre avec le président ne signifie pas nécessairement une alliance, encore moins un changement de gouvernement. Mais le calendrier, les interlocuteurs et la répétition des rencontres constituent toujours des éléments à observer dans une lecture politique.

Selon certains observateurs, ces audiences pourraient toutefois avoir une portée plus importante. Elles pourraient correspondre à une phase d’écoute au cours de laquelle le président testerait différents profils et différents réseaux en vue de la prochaine étape de son dispositif politique. Certains vont même plus loin et estiment que le prochain Premier ministre pourrait figurer parmi les personnalités récemment reçues par le chef de l’État. Cette hypothèse reste naturellement à confirmer.

Mais elle prend une dimension particulière si elle est rapprochée d’une autre analyse qui circule dans les milieux politiques : le prochain locataire de la Primature pourrait présenter un profil comparable à celui d’Ould Diaye, c’est-à-dire celui d’un « self-made man ». Un homme dont l’ascension serait moins liée à une grande filiation politique ou à un appareil traditionnel qu’à son parcours personnel, son expérience, ses compétences et sa capacité à s’imposer par lui-même.

Si cette hypothèse devait se confirmer, elle serait loin d’être anodine. Elle pourrait signifier que Ghazouani cherche à privilégier une personnalité disposant de sa propre légitimité, capable de diriger l’action gouvernementale et de construire son autorité sans être prisonnière d’un réseau politique préexistant. Les audiences présidentielles prendraient alors une tout autre dimension. Elles ne seraient plus seulement des rencontres avec d’anciens responsables. Elles pourraient constituer une première phase de consultation et d’évaluation en vue de la prochaine configuration du pouvoir.

Le troisième pôle : le ministre de la Défense en retrait ?

C’est ici qu’un autre élément mérite d’être intégré à l’analyse. La coexistence de plusieurs centres d’influence autour du président ne produit pas nécessairement un équilibre à trois ou quatre. Elle peut aussi produire des gagnants, des perdants et des responsables progressivement marginalisés. Le cas de l’actuel ministre de la Défense est, à cet égard, particulièrement intéressant.

Il fut, pendant un temps, considéré par de nombreux observateurs comme l’une des personnalités susceptibles d’occuper une place importante dans le dispositif présidentiel. Certains allaient même jusqu’à le présenter comme une possible figure de l’après-Ghazouani. Cette hypothèse avait fini par alimenter un véritable débat dans les milieux politiques, au point que la question de l’après-Ghazouani commençait à être évoquée alors même que le président était toujours en fonction. Or, lors de sa visite dans le Hodh El Charghi, le président Ghazouani avait demandé de mettre fin aux spéculations autour de 2029.

Le signal était difficile à ignorer. Depuis cette intervention présidentielle, un changement de ton semble s’être produit. Le ministre de la Défense, comme certains de ses défenseurs, ont fait nettement profil bas. Les références à son éventuelle candidature ou à son avenir présidentiel se sont faites beaucoup plus rares, tandis que son nom a progressivement disparu des conversations consacrées aux personnalités susceptibles de compter dans l’après-Ghazouani. Il est, pour ainsi dire, sorti des radars.

Il serait évidemment excessif d’en conclure qu’il est définitivement écarté du jeu politique. En politique, le silence peut être stratégique. Mais le changement est suffisamment net pour mériter d’être relevé. Surtout, il intervient dans un contexte où deux pôles semblent aujourd’hui occuper une place particulière dans les spéculations autour du pouvoir : celui de la Primature, incarné par Ould Diaye, et celui de la proximité présidentielle, incarné par Ould Mohamed Lemine. Est-ce la conséquence directe du duel entre les deux hommes ? Impossible de l’affirmer. Mais une chose semble certaine : la mise en garde présidentielle sur 2029 a été suivie d’un silence beaucoup plus marqué du ministre de la Défense et de son entourage.

La discrétion, une arme politique

Cette évolution pourrait avoir une autre conséquence. Si le président entend empêcher que plusieurs responsables commencent trop tôt à se positionner pour sa succession, il pourrait chercher à maintenir autour de lui plusieurs profils capables d’exercer des responsabilités, tout en évitant qu’un troisième pôle politique ne se transforme en centre autonome. Dans cette configuration, le recul apparent du ministre de la Défense simplifierait l’équation.

Mais là encore, prudence. Est-il réellement « out » ? Ou simplement en retrait, le temps que le rapport de forces se clarifie ?

La réponse appartient probablement au président lui-même. Car dans le système actuel, une chose demeure constante : c’est Ghazouani qui décide quand une ambition devient une menace, quand une influence devient excessive et quand un responsable doit être ramené dans le rang. Paradoxalement, les audiences accordées aux anciens responsables peuvent être beaucoup moins préoccupantes pour le ministre de l’Intérieur que pour le Premier ministre. Sa force ne repose pas principalement sur un réseau politique constitué autour de lui. Elle repose d’abord sur une relation ancienne avec le président, sur une proximité sociale et familiale profonde, mais aussi sur une confiance consolidée au fil des années. Et surtout sur une qualité qui semble être devenue sa marque de fabrique : la discrétion. Il parle peu. Il s’expose peu. Il évite généralement de transformer les rapports de force internes en spectacle public.

Dans une bataille d’influence, cette discrétion peut constituer une arme redoutable. Celui qui cherche constamment à montrer qu’il est puissant peut finir par inquiéter. Celui qui reste discret peut, au contraire, préserver ses positions sans devenir une cible. Ould Mohamed Lemine peut donc laisser les autres se battre autour de lui tout en conservant ce qui constitue sa principale force : l’accès au président et la confiance du président.

La conférence de presse présidentielle : un nouvel élément du puzzle

La dernière conférence de presse du président Ghazouani a ajouté une nouvelle pièce au puzzle. Le chef de l’État, traditionnellement réservé sur le plan médiatique, s’est livré à un long échange avec la presse. Selon les informations qui circulent dans les milieux politiques, le Premier ministre aurait été favorable à l’organisation de cette rencontre, considérant qu’elle pouvait contribuer à améliorer la communication présidentielle et à mettre en avant le bilan du pouvoir. Mais l’exercice n’a pas produit uniquement les effets espérés. La conférence a suscité des réactions sur sa préparation et sur la nature des questions. Dans un contexte de rivalités internes, un tel épisode peut rapidement devenir un enjeu politique. Qui a voulu cette conférence ? Qui l’a préparée ? Qui en attendait un bénéfice politique ? Et surtout, qui devra en assumer les conséquences si l’exercice est considéré comme un échec ? Autant de questions susceptibles de raviver les tensions entre les différents centres d’influence.

Le prochain remaniement, véritable test de pouvoir

C’est probablement le prochain remaniement qui permettra de mesurer réellement le rapport de forces. Il faudra moins regarder le nombre de ministres remplacés que l’identité des gagnants et des perdants. Si Ould Diaye parvient à imposer une équipe largement conforme à ses choix, cela signifiera que la Primature a renforcé son autonomie. Si, au contraire, plusieurs personnalités considérées comme proches du ministre de l’Intérieur sont maintenues ou renforcées, le signal sera tout aussi clair. Cela signifiera que la proximité avec le président continue de peser davantage que la volonté du Premier ministre de remodeler son équipe. Mais une troisième hypothèse est désormais envisageable : Ghazouani pourrait décider de ne donner la victoire à aucun camp et préparer une nouvelle configuration.

C’est dans cette perspective que l’hypothèse d’un prochain Premier ministre au profil de « self-made man » prend tout son intérêt. Le président pourrait chercher un homme suffisamment autonome pour imposer son autorité, mais suffisamment indépendant des réseaux existants pour ne pas devenir lui-même un nouveau centre de pouvoir. Les personnalités actuellement reçues au palais présidentiel — en particulier l’une d’elles, qui a occupé des fonctions ministérielles depuis l’ère Ould Taya — pourraient alors être observées sous un autre angle. Non pas comme de simples visiteurs, mais comme des hommes dont le profil est peut-être évalué pour la prochaine étape.

Ghazouani, l’arbitre ultime

Au fond, ni Ould Diaye ni Ould Mohamed Lemine ne peuvent aller très loin sans l’arbitrage présidentiel. Le Premier ministre tient la Primature. Le ministre de l’Intérieur tient un portefeuille régalien majeur. Mais le président détient le pouvoir de les maintenir, de les déplacer ou de les séparer. Et surtout, il peut décider de laisser plusieurs centres d’influence coexister autour de lui. Cette stratégie peut être politiquement utile : elle permet au président de rester l’arbitre ultime et d’éviter qu’un seul responsable ne concentre trop de pouvoir. Mais elle comporte aussi un risque.

Lorsque les rivalités personnelles commencent à influencer les nominations, les équilibres administratifs et les décisions publiques, l’État risque de fonctionner moins comme une équipe que comme une juxtaposition de réseaux. Le problème n’est donc pas que deux hommes ne s’apprécient pas. Le problème commence lorsque leur inimitié personnelle risque de contaminer le fonctionnement du gouvernement.

Le pouvoir de la fonction contre le pouvoir de la proximité

C’est peut-être ici que la différence entre les deux hommes apparaît le plus clairement. Ould Diaye doit agir. Il doit produire des résultats, défendre le bilan du gouvernement, gérer ses ministres et consolider son autorité. Il est exposé. Il est jugé. Il doit convaincre. Ould Mohamed Lemine peut adopter une stratégie beaucoup plus silencieuse : préserver sa relation avec le président, rester discret et éviter de se retrouver en première ligne des affrontements. Le Premier ministre dispose du pouvoir de la fonction. Le ministre de l’Intérieur dispose du pouvoir de la proximité.

Mais cette proximité a une particularité : elle existait avant même que Ghazouani ne devienne président. Elle avait déjà produit des effets en 2005 avec l’accession d’Ould Mohamed Lemine au ministère de l’Intérieur. Elle s’est ensuite traduite, en 2019, par son choix comme premier directeur de cabinet du président. Et elle se retrouve aujourd’hui au cœur du rapport de forces qui traverse le pouvoir. Face à cette trajectoire, celle d’Ould Diaye est beaucoup plus récente. Mais elle ne doit pas être réduite à une simple ascension politique. Ould Diaye est un cadre expérimenté, un excellent technocrate et un bon orateur. Il dispose d’une véritable capacité de travail et d’une maîtrise des dossiers qui constituent un capital politique à part entière.

La question n’est donc pas de savoir lequel des deux hommes possède des qualités. Ils en possèdent tous les deux, mais dans des registres différents. L’un dispose davantage du capital de la compétence et de la fonction. L’autre, du capital de la proximité et de la confiance. Et dans un système où le président demeure l’arbitre ultime, c’est précisément la confrontation de ces deux formes de capital qui mérite d’être observée.

Le prochain remaniement dira qui pèse réellement

Le prochain remaniement sera donc bien plus qu’un simple changement de ministres. Il sera un test pour Ould Diaye, qui devra démontrer que le pouvoir institutionnel de la Primature peut se transformer en véritable capacité politique. Un test pour Ould Mohamed Lemine, qui devra montrer que sa proximité avec le président demeure intacte sans qu’il ait besoin de s’exposer. Un test également pour les autres pôles du pouvoir, dont le ministre de la Défense pourrait être l’exemple le plus frappant : dans ce genre de duel, ne pas gagner peut parfois signifier disparaître progressivement du jeu. Mais ce sera surtout un test pour Ghazouani.

Car c’est lui qui devra décider si ces rivalités restent des affaires personnelles entre responsables ou si elles commencent à peser sur le fonctionnement de l’État. Il devra également choisir entre la continuité, le rééquilibrage ou une nouvelle architecture du pouvoir. Si le prochain Premier ministre est effectivement choisi parmi les personnalités actuellement reçues par le président, ces audiences prendront rétrospectivement une importance particulière. Et si le futur locataire de la Primature devait présenter le profil d’un nouveau « self-made man », comme le suggèrent certains observateurs, le choix serait encore plus révélateur. Ghazouani chercherait-il à reproduire une formule qui lui a permis de s’appuyer sur un Premier ministre politiquement autonome ? Chercherait-il, au contraire, à trouver une personnalité capable de rééquilibrer les rapports de forces actuels ? Ou préparerait-il simplement une nouvelle étape de son dispositif, dans laquelle les actuels protagonistes ne joueraient plus nécessairement les mêmes rôles ? Pour l’instant, les réponses restent enfermées dans les consultations présidentielles. Mais les signaux sont là.

Dans les couloirs du pouvoir, les vrais arbitrages se font à huis clos

Au sommet du pouvoir, les batailles décisives ne se livrent pas toujours à visage découvert. Elles se jouent dans les audiences, les nominations, les conversations à huis clos et les arbitrages présidentiels. Et lorsqu’il s’agit de mesurer l’influence réelle d’un homme, le titre qu’il porte ne suffit pas. Il faut surtout savoir qui le président écoute lorsque les portes se ferment.

 

 

Yedaly Fall

 

 

Source : Initiatives News (Mauritanie) – Le 10 août 2026

 

 

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