– Le sketch se voulait drôle et décalé. Il laisse surtout un sentiment de malaise. Publiée le 26 juin sur le compte Instagram de l’ambassade de France à Brazzaville avant d’être retirée en urgence quelques heures plus tard, sur demande du ministère des affaires étrangères, une vidéo tournant en dérision les demandes de visa au Congo a viré au désastre communicationnel. En moins de deux minutes, « Le visa de la vérité » – le nom de la parodie, tournée devant la représentation diplomatique française, où se trouve également l’ambassade d’Allemagne – enchaîne les clichés sur les demandeurs de visa congolais.
Elle met en scène un personnage joué par Jojo La Légende, un humoriste congolais atteint de nanisme, portant un maillot de football de l’équipe locale et accusant la France de ne plus délivrer de visas. « Donnez-moi mon visa ! Le visa ! Le visa ! », tambourine-t-il sur les murs de l’ambassade quand surgit un homme présenté par le comédien comme « Monsieur le consul de France ». Ce dernier, en costume cravate et filmé en contre-plongée, lui prodigue ses conseils sur un ton infantilisant.
Pour décrocher le précieux sésame, « il ne faut pas de faux bulletins [de paie] », ni « inventer une vie », mais « être sincère dans son projet, dans ses études, dans ses ressources (…) car la France aime les gens gentils », dit-il. « Si, la veille de votre rendez-vous, vous créez votre relevé de notes dans un cybercafé ou que vous faites apparaître d’un coup 15 millions sur votre compte bancaire, ça devient compliqué », met-il également en garde.
Apparaît ensuite une Congolaise vêtue aux couleurs de la France et coiffée d’une gigantesque perruque rouge en forme d’afro. Incarnée par une autre star congolaise, Maman Nationale, celle-ci enfonce le clou. « Moi, j’ai étudié en France et je n’ai pas triché. J’avais un bon dossier, un bon projet et ça s’est très bien passé », lance-t-elle à son compatriote stupéfait. « Donc le secret, ce n’est pas la magie ? Ni les attestations bancaires miracles ? », interroge ce dernier, en surjouant ses questions. Et de conclure, convaincu par la démonstration : « Avant de crier : “On refuse le visa”, il faut d’abord vérifier si ton dossier n’a pas été fait par ton cousin expert en Photoshop. »
« Etre plus visibles »
Retirée sur ordre du Quai d’Orsay, la vidéo a été exhumée par Le Canard enchaîné, mardi 4 août. Depuis, elle suscite une vague d’indignation en ligne. Jugée raciste par nombre d’internautes, qui y voient des relents de l’album Tintin au Congo, elle met en évidence la question épineuse des visas, irritant tenace dans la relation entre la France et les Etats africains. Au Quai d’Orsay, le ratage communicationnel a aussi fait parler. La chancellerie, qui n’a pas validé la vidéo tournée à Brazzaville par l’équipe locale, affirme néanmoins que les retours sur place étaient « bons ». « Elle a été produite par l’ambassade de France au Congo, en coopération avec des influenceurs congolais, répond le ministère. Pour autant, face aux premières critiques dès la publication en juin, la vidéo a été jugée inadaptée et a donc été retirée. »
En collaborant avec des humoristes congolais populaires, l’objectif était double. D’abord, « éviter une perspective franco-française », selon une source officielle ayant requis l’anonymat. Et ce, d’autant qu’il s’agissait de répondre aux critiques récurrentes des Congolais désabusés par le rejet de leur demande de visa. Mais le message s’adressait aussi à ceux qui seraient tentés de présenter un faux dossier pour augmenter leurs chances. « L’idée était d’expliquer pourquoi un faux dossier ne peut pas être approuvé. C’est une pratique trop fréquente au Congo et dans beaucoup de pays africains. Evidemment, ça a raté, car il y a une dimension raciste », justifie la source précitée.
Selon Le Canard enchaîné, qui cite un diplomate, la bourde illustrerait aussi l’injonction pressante venant du Quai d’Orsay à faire de l’« humour décalé » dans la communication numérique des ambassades. Il leur est demandé de produire des pastilles vidéo calibrées pour « faire de l’audience sur les réseaux sociaux ». Une pression qui a pu mener à des dérapages incontrôlés. « Faux, il n’y a pas d’ordre en ce sens, répond notre interlocuteur. Le ministre [des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot,] demande aux chancelleries de ne plus se terrer derrière les murs des ambassades. Le mot d’ordre, c’est : “Hausser le ton et monter le son”, pour être plus visibles, plus vocaux. » Quitte à risquer le faux pas diplomatique.




