La mémoire effacée : quand la mairie de Tevragh-Zeina débaptise des pionniers de la magistrature mauritanienne

Initiatives News – Il est des décisions administratives dont la portée dépasse largement le simple remplacement d’une plaque de rue. Elles interrogent le rapport qu’une nation entretient avec son histoire, sa mémoire collective et les femmes et les hommes qui ont contribué à bâtir ses institutions.

Le retrait des noms de mon père, de son collègue et ami, le juge Mohamed Gowad Ould Benane, ainsi que d’autres personnalités éminentes, de certaines artères de la commune de Tevragh-Zeina m’a profondément interpellé.

Au-delà de l’émotion légitime que cette décision peut susciter chez leurs familles, une question de fond se pose : quels sont aujourd’hui les critères qui président à la reconnaissance des grands serviteurs de la République ?Il convient de rappeler que ces hommages avaient déjà fait l’objet d’une reconnaissance officielle. La commune de Tevragh-Zeina avait ainsi décidé d’attribuer à Youssouf Tandia, ancien magistrat, l’artère n° 42-029, située dans le secteur 2 de la commune.

De même, l’artère n° 43-073, également située dans ce secteur, devait porter le nom du juge Mohamed Gowad Ould Benane. Ces choix traduisaient la volonté de la République d’honorer deux pionniers de la magistrature mauritanienne, qui ont consacré leur vie au service de la justice et de l’État.

Cette décision soulève une problématique plus large : celle de la politique de la mémoire en Mauritanie. Notre pays souffre d’un déficit de reconnaissance envers celles et ceux qui, dans la discrétion et avec un sens élevé du devoir, ont contribué à l’édification de l’État.

Magistrats, enseignants, médecins, administrateurs, militaires, diplomates ou hauts fonctionnaires ont pourtant posé les fondations de la République par leur compétence, leur intégrité et leur esprit de sacrifice.Une nation qui efface progressivement le souvenir de ses bâtisseurs prend le risque de rompre le fil de son histoire.

Elle prive surtout sa jeunesse de modèles moraux et civiques dont elle a pourtant le plus grand besoin. Les noms donnés aux avenues, aux écoles, aux places publiques ou aux bâtiments administratifs ne sont pas de simples repères géographiques.

Ils constituent un patrimoine symbolique et un véritable livre d’histoire à ciel ouvert, destiné à transmettre les valeurs fondatrices de la République.C’est dans cet esprit que je rappelle aujourd’hui le parcours de feu mon père. Il ne s’agit ni d’une revendication familiale, ni d’un exercice de nostalgie, mais d’un devoir de mémoire.

Les serviteurs exemplaires de l’État ne devraient pas disparaître de la mémoire collective au gré des générations ou des changements de responsables.La même considération vaut pour le juge Mohamed Gowad Ould Benane, comme pour tous les pionniers de la magistrature mauritanienne. Leur héritage dépasse leurs parcours individuels. Ils ont participé, à une époque où tout était à construire, à l’enracinement de l’institution judiciaire et à la consolidation de l’État de droit.

À ce titre, ils appartiennent pleinement au patrimoine moral de la Nation.Lorsqu’une collectivité décide de retirer le nom de telles personnalités de l’espace public, une explication claire, transparente et fondée sur des critères objectifs s’impose.

À défaut, une telle décision nourrit inévitablement un sentiment d’incompréhension et d’injustice, tout en donnant l’impression que le mérite peut céder la place à des considérations conjoncturelles.

Dans une République, la reconnaissance nationale ne devrait jamais être une variable d’ajustement. Au-delà du cas de mon père et de ses compagnons de génération, cette situation invite à une réflexion nationale. La Mauritanie gagnerait à se doter d’une commission indépendante chargée de préserver la mémoire de ses grands serviteurs, de définir des critères transparents pour la dénomination des espaces publics et de garantir la stabilité des hommages officiellement rendus, sauf circonstances exceptionnelles dûment motivées.

Les pionniers de la magistrature, à l’instar de tous les grands serviteurs de l’État, méritent la reconnaissance de la Nation.

Les honorer n’est pas un privilège accordé à leurs familles ; c’est un devoir de la République envers son histoire.

Car une nation qui respecte ses bâtisseurs se respecte elle-même. En revanche, une nation qui les oublie finit, tôt ou tard, par perdre le souvenir des valeurs qui ont permis son édification.

 

 

Khalil Youssoufi Tandia

Juriste

 

 

Source : Initiatives News (Mauritanie)

 

 

 

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