– Il fut un temps où le cœur de l’Afrique vibrait au son de la radio. Avant l’avènement de la téléphonie mobile et du monde numérique, la radio était, sur le continent africain, le seul média accessible à tous. Trois stations trônaient au firmament de l’information internationale, diffusant des programmes en anglais, en français et dans de nombreuses langues africaines : la British Broadcasting Corporation, Radio France internationale et Voice of America.
Les vibrants hommages rendus ces derniers jours à Idriss Fall, grand reporter puis rédacteur en chef du service francophone de la radio américaine, mort vendredi 24 juillet à Arlington (Virginie), à l’âge de 72 ans, témoignent d’une célébrité qui s’était répandue sur les ondes au fil des décennies. Le site d’information sénégalais SenePlus salue « un journaliste d’exception » et « un discret monument du journalisme africain », tandis que le site Kumba évoque « un journaliste légendaire ». « Une grande voix de la radio s’est tue, mais son empreinte et son exigence professionnelle resteront une source d’inspiration pour toute la profession », témoigne pour sa part iGFM.
Né à Rufisque, près de Dakar, au Sénégal, le 31 octobre 1953, Idrissa Fall, de son nom d’état civil, fut d’abord militant politique maoïste, puis instituteur, avant de choisir deux fois l’exil. En France d’abord, dans les années 1980, où il étudia à l’Ecole supérieure de journalisme de Paris et écrivit quelques articles pour le magazine Jeune Afrique, puis aux Etats-Unis, en 1992, où il fut recruté par Voice of America.
Plusieurs scoops
Idriss Fall se spécialisa alors, à partir du génocide des Tutsi, au Rwanda, en 1994, dans la couverture des conflits armés secouant l’Afrique. Premier journaliste à entrer dans les régions orientales en guerre de l’ex-Zaïre en 1996, il fit connaître au monde un chef rebelle alors présumé mort, Laurent-Désiré Kabila, destiné à présider la République démocratique du Congo l’année suivante. Le journaliste anima ensuite une émission qui fit autorité sur la région des Grands Lacs, écoutée tant à Kinshasa, à Kigali et à Bujumbura, que dans les coins les plus reculés du Kivu, en République démocratique du Congo.
Idriss Fall a également couvert les guerres civiles au Congo-Brazzaville, les conflits en Côte d’Ivoire, notamment la chute du président Laurent Gbagbo, ainsi que les crises politiques, coups d’Etat et rébellions dans toute l’Afrique francophone. En 2012, autre scoop : il est le premier reporter étranger à entrer à Gao, dans le nord du Mali, alors sous le contrôle des islamistes du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest, diffusant les premiers témoignages de djihadistes.
Lors de l’un de ses derniers reportages, en 2013, à Bangui, il échappa de justesse à une fin funeste lors de combats entre milices chrétiennes et musulmanes. Poursuivi par une bande de jeunes armés de machettes, il fut sauvé par des soldats français de l’opération « Sangaris ».
Les échecs, le blues et le jazz
Durant ces semaines-là, fréquenter la table où Idriss Fall buvait des bières à la terrasse de l’hôtel Ledger était la meilleure façon pour tenter de comprendre la situation dans le pays : ministres, diplomates, espions et émissaires des rebelles s’y relayaient afin de tenter de convaincre le vieux briscard du journalisme du bien-fondé de leur cause. Ses reportages en Centrafrique lui ont valu The David Burke Distinguished Journalism Award, la principale distinction de Voice of America.
A Washington, devenu rédacteur en chef du service francophone de Voice of America, Idriss Fall prenait soin des correspondants de la radio, dans chaque pays, avec une exigence saluée par tous et un paternalisme bienveillant. Dans SenePlus, un ancien correspondant de la radio à Dakar, Seydina Aba Gueye, salue « l’homme qui allait là où les autres n’osaient pas » et « une légende de la rédaction », ce qui fit de lui « un meilleur journaliste » et « un meilleur homme ».
A Arlington, près de Washington, où il vivait avec sa famille franco-américaine, Idriss Fall, whisky et havane à la main, se consacrait à ses deux autres passions : les échecs – il pratiquait de front des dizaines de parties en ligne – et la musique. Son émission « Du blues au jazz », sur Voice of America, et les dizaines d’interviews de musiciens qu’il conduisit restaient parmi ses meilleurs souvenirs professionnels. Et le salon de sa maison virginienne, même après qu’il eut pris sa retraite en 2024, demeurait un lieu de discussion pour nombre d’Africains de passage dans la capitale américaine.
31 octobre 1953 Naissance à Rufisque (Sénégal)
1992 Commence à travailler pour Voice of America
1996 Premier journaliste à entrer dans les zones de l’est du Zaïre (actuellement République démocratique du Congo) tenues par les forces rebelles de Laurent-Désiré Kabila
2012 Premier reporter étranger à entrer dans Gao (Mali), alors sous le contrôle de djihadistes
24 juillet 2026 Mort à Arlington (Virginie)



